PATTES BLANCHES – Jean Grémillon (1949)

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
Pattes Blanches, entrepris de façon quasi impromptue après l’arrêt du projet sur 1848, présente a priori tous les inconvénients d’une commande : le scénario d’Anouilh devait être réalisé par le dramaturge lui-même, s’il n’en avait été empêché par des problèmes de santé à la veille du tournage. Grémillon reprend donc le projet «au vol» mais y fait quand même un certain nombre de modifications ; l ‘histoire qui se passait au 19e siècle, est transposée de nos jours et Grémillon embauche, à côté de l’actrice Suzy Delair déjà engagée, la plupart des comédiens qui devaient tourner Le Printemps de la liberté : Arlette Thomas (Mimi), Michel Bouquet (Maurice), Fernand Ledoux (Jock), Paul Bernard (Keriadec), Jean Debucourt (le juge) ; trois d’entre eux ont déjà travaillé avec Grémillon, Fernand Ledoux pour Remorques, Paul Bernard pour Lumière d’été, Jean Debucourt pour Le Ciel est à vous. On retrouve aussi Léon Barsacq, le décorateur de Lumière d’été, dont les esquisses et maquettes pour Le Printemps de la liberté sont restées célèbres. Malgré son caractère improvisé, la réalisation de Pattes Blanches paraît donc avoir au lieu dans des conditions assez favorables, y compris le tournage des extérieurs en Bretagne, patrie d’élection du cinéaste.  [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
 L’histoire rappelle par certains aspects celle de Lumière d’été : une jeune femme, Odette, arrive dans un village de la côte bretonne, à l’invitation de l’aubergiste, Jock, dont elle est la maîtresse ; le châtelain du lieu, M. de Keriadec, qui vit seul dans la plus grande gêne, se laisse séduire par sa beauté, ainsi que son demi-frère, Maurice, le fils d’une servante, qui est devenu un voyou. Mais Odette tombe amoureuse à son tour
de ce jeune révolté, qui va l’utiliser pour se venger de son frère le châtelain. Celui-ci, malgré la dévotion de Mimi, la petite servante, décide de vendre son château pour conquérir Odette. Mais la jeune femme entretemps a accepté d’épouser Jock l’aubergiste. Le jour du mariage, Maurice la force à aller humilier Keriadec en refusant son argent : le châtelain, furieux, la poursuit jusque dans la lande, l’étrangle et la jette du haut de la falaise. La petite servante, qui a tout deviné, se livre à la police pour éviter que le coupable ne soit arrêté ; mais le suicide de Jock fait croire à la responsabilité de l’aubergiste. Mimi, sortie de prison, trouve le châtelain sur le point de se suicider en provoquant l’incendie de son château; mais bouleversé par l’amour de Mimi, il décide d’aller se livrer, en lui confiant la garde du château. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

Comme dans Lumière d’été, une jeune femme est désirée par trois hommes, dont l’un est aimé par une autre femme ; le développement narratif fonctionne d’une façon analogue, avec des relations qui se tissent progressivement jusqu’à une crise qui coïncide avec une fête, la noce de Jock et Odette. La fête se termine par un accident (le meurtre d’Odette) et le dénouement amène une mort supplémentaire, cependant qu’un nouveau couple émerge du drame. Les analogies sont fortes aussi dans la construction du cadre, autour de différents lieux qui s’opposent, l’auberge du village et le château perché sur la falaise, séparés par la lande (un «no man’s land» !). Ce cadre correspond aussi à des oppositions sociales, dont la nature est sensiblement différente : la bourgeoisie est incarnée par un gros commerçant qui exploite les pêcheurs (Jock), cependant que le représentant de l’aristocratie cache sa misère et sa névrose derrière la blancheur immaculée de ses guêtres, symbole suranné de sa caste. Il manque la classe ouvrière, puisque les pêcheurs ne jouent aucun rôle dans le récit, sinon celui de spectateurs et de consommateurs. Si Maurice représente le peuple, c’est plutôt du côté du lumpenprolétariat : par sa naissance et l’éducation qu’il a reçue (il est le bâtard du précédent châtelain qui l’a envoyé étudier au séminaire), il est un déclassé, à la charge de sa mère (Sylvie) qui fait de la couture à domicile. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]


Suzy Delair, par son maquillage soutenu, ses longs cheveux bouclés, ses robes décolletées et collantes, ses formes généreuses, ses attitudes provocantes, tout en reprenant l’image d’une Viviane Romance, évoque le « sex appeal » mythique de la star hollywoodienne que les Français découvrent à la Libération : la Rita Hayworth de Gilda devient la quintessence d’un érotisme dont on retrouve les ingrédients dans le personnage joué par Suzy Delair dans Pattes Blanches. Et Grémillon va tenter de faire la critique de cette image. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
Le regard concupiscent que les hommes portent sur elle est souligné dès la première séquence, en particulier par les gros plans de Maurice (M. Bouquet) qui la dévore des yeux. Mais en contrepoint, la mise en scène montre le caractère aliénant de ces désirs qui transforment la femme en objet : dans la deuxième séquence, Jock (F. Ledoux) essaie d’embrasser Odette (S. Delair) pendant qu’elle prend son petit déjeuner ; elle se jette en arrière pour éviter ses baisers, et son visage renversé est filmé assez longuement en gros plan, immobile et sans expression, les yeux dans le vide, comme celui d’une morte. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
La mise en scène est orientée vers une description des mécanismes et des effets du désir, en termes d’intégration et d’exclusion, plutôt que vers une analyse sociale. Par exemple, l’aubergiste et mareyeur joué par Fernand Ledoux nous est montré essentiellement sous l’angle de ses relations avec Odette. Le châtelain ruiné n’est pas davantage utilisé comme représentant de sa classe : enfermé dans sa névrose, il se définit par sa peur/fascination des femmes. Enfin, Maurice est une figure de bâtard issue du roman populaire et du mélodrame, et son rôle est sans rapport avec son appartenance sociale.[Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
Les deux femmes, qui appartiennent peu ou prou à la même classe sociale (Mimi est servante et Odette était ouvrière avant que Jock n’en fasse sa maîtresse) se différencient dans le film en fonction de leur apparence physique exclusivement : Mimi est servante parce qu’elle est laide et bossue ; Odette est devenue riche et oisive parce qu’elle est belle. Nous sommes donc dans un monde où les femmes sont des objets que les hommes se disputent en utilisant les atouts que la société leur a donnés : Jock a de l’argent, Keriadec a un château, Maurice est intelligent. Le récit a pour objet de disséquer ces rapports strictement possessifs pour en montrer les impasses, et de leur substituer un autre type de rapport incarné par Mimi. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
Ce personnage ingrat, joué par une actrice peu connue (Arlette Thomas), s’impose peu à peu dans le film comme la référence positive, en opposition à tous les autres. Mimi, nouvel avatar de Cendrillon, reprend en l’inversant l’idée exploitée sur un plan plus explicitement féerique par Cocteau trois ans avant, dans La Belle et la Bête, avec un immense succès. Dans le film de Grémillon, la valorisation de Mimi aboutit à la très belle séquence onirique de la fin, où le cinéaste donne corps au rêve de la jeune fille dansant en robe de bal dans les bras de Kériadec. Mimi, transfigurée par l’amour se substitue à Odette, dont la beauté est meurtrière. A travers elles, le don total de soi s’oppose au désir de possession. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]


Pattes Blanches est l’aboutissement d’une réflexion critique sur le « star system ». Prenant acte de l’impossibilité de faire un autre cinéma, malgré les espoirs qu’avait suscités la Libération, Grémillon renoue avec sa manière précédente, mais en exacerbant les contradictions jusqu’à donner au film une forme baroque, dissonante, qui traduit son malaise. Pour reprendre la comparaison avec Lumière d’été, tant sur le plan du scénario, plus dramatique, des personnages, plus violemment contrastés, de l’atmosphère, plus nocturne, du choix des acteurs, plus hétérogène, enfin du découpage, plus heurté, Pattes Blanches porte les oppositions et les conflits à un, degré tel que les notions de mesure et de bon goût se trouvent balayées, comme si le film traduisait aussi l’exaspération d’un talent frustré de toute expression pendant quatre ans, et contraint finalement de passer sous les fourches caudines d’un matériau fictionnel étranger à ses préoccupations du moment. Cette beauté aliénée et assassinée qu’incarne Suzy Delair, n’est-elle pas aussi la métaphore de la subjectivité du cinéaste ? [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

« Grémillon accepta de remplacer au pied levé Jean Anouilh pour diriger Pattes Blanches. L’océan, un port, des marins, des landes et des falaises tentèrent légitimement le cinéaste. Mais pouvait-il tirer un film s’inscrivant dans l’ensemble de son œuvre en mettant sur pellicule un affreux mélodrame obéissant aux impératifs des plus noires et plus sordides conventions ? Et l’on doit de contenter de mentionner L’Etrange Madame X, besogne acceptée et subie qui contient pourtant quelques belles images. » [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
Les rapports de classe diffèrent sensiblement de ceux qu’illustrait Lumière d’été,. Mais surtout, les deux rôles de femmes fonctionnent autrement ; dans Lumière d’été, Madeleine Robinson, avec sa beauté discrète, incarnait un personnage assez passif, attentif aux autres mais silencieux ; elle séduisait sans le vouloir, toujours en retrait, Suzy Delair, dans Pattes Blanches en est exactement l’antithèse : sa beauté épanouie, à la limite de la vulgarité, s’accompagne d’un comportement agressivement séducteur : consciente d’être « une bombe sexuelle », elle se sert de son corps pour obtenir la soumission des hommes à sa volonté. A côté d’elle, Mimi, la pauvre servante laide et bossue (en tout cas aux yeux des personnages de la fiction), jouée par Arlette Thomas, est comme « un ver de terre à côté d’une étoile ». Ce contraste quelque peu caricatural nous entraîne loin du couple nuancé que formait dans Lumière d’été, Madeleine Robinson et Madeleine Renaud.
Mais l’enjeu du récit n’est pas fondamentalement différent, et l’on peut admirer la capacité de Grémillon à s’approprier des personnages créés dans une optique si différente de la sienne. En effet, le monde manichéen et noir d’Anouilh se trouve transformé par la direction d’acteurs et la mise en scène de Grémillon . Ce travail est très sensible sur les personnages de femmes, ce qui ne nous étonnera pas, venant de l’auteur du Ciel est à vous[Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]


Un peu plus tard, Odette séduit le châtelain (Paul Bernard) dans une atmosphère oppressante de rapports de force ; nous nous identifions à Mimi, la petite servante (Arlette Thomas) qui assiste, impuissante et navrée, à l’offensive d’Odette contre Kériadec. Les attitudes de la jeune femme sont un inventaire caricatural des gestes censés provoquer le désir masculin : elle se plaint de la chaleur en caressant avec langueur son décolleté, puis elle ferme les persiennes et s’assied sur le rebord de la fenêtre en montrant ses jambes ; elle fait tomber ses chaussures et caresse le sol de ses pieds nus ; enfin, s’étant coupé le pied, elle demande au châtelain de la soigner et saisie par la douleur, se renverse sur le lit de Keriadec ; tout ceci n’ayant pas suffi, elle monte subrepticement dans le château et attend sa « victime» assise sur un lit d’apparat; parti furieux à sa recherche, le châtelain se rend enfin à son désir, sur le propre lit de sa mère ! Toute la scène est filmée en champ-contre-champ pour souligner l’affrontement des adversaires. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet

Cette vision très noire des mécanismes et des enjeux de la séduction reprend le thème du désir de possession, montré dès Maldone comme une pulsion mortifère, à la fois pour celui qui l’éprouve et pour celui qui en est l’objet. Dans Pattes Blanches, le cinéaste explore ce thème dans ses conséquences extrêmes : la beauté, véhicule privilégié de la séduction, devient un instrument de mort : Odette, aliénée par la splendeur de son corps, en mourra (comme Mireille Balin dans Gueule d’amour) ; Maurice lui-même (M. Bouquet), le jeune homme plein de haine et de morgue, perd tout, en croyant pouvoir tout posséder. Il est l’intermédiaire privilégié du regard du spectateur, le voyeur par excellence, faisant agir les autres (sa mère, Odette) pour accomplir ses propres desseins ; mais ce voyeurisme, s’il est le moyen d’un pouvoir, est finalement destructeur. Il provoque la mort de la femme qui l’aime et disparaît ensuite du récit. Même si le spectateur est frustré de ne pas savoir ce qu’il devient, cette disparition est tout à fait dans la logique du personnage, qu’on peut comparer à l’aristocrate de Lumière d’été, joué par Paul Bernard : Maurice ourdit des complots pour s’approprier Odette, pour humilier son demi-frère, et assiste impuissant au meurtre de sa maîtresse. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet

Voilà comment Georges Sadoul exécute dans Les Lettres Françaises, en 1954, ces deux films de Grémillon avant d’encenser L’Amour d’une femme… Pattes Blanches ne méritait pas cet excès d’indignité, mais il est certain que l’accueil du film lors de sa sortie en 1949 souffrit de sa double paternité : les critiques qui appréciaient Anouilh manifestaient peu d’affinité avec l’écriture de Grémillon et ceux, comme Sadoul, qui avaient suivi avec sympathie les tentatives du cinéaste pour promouvoir un cinéma « engagé », comprenaient mal ce retour à une intrigue psychologique conventionnelle. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
Ce malentendu ne facilita pas le succès commercial du film, et après quelques projets avortés, nous retrouvons Grémillon contraint de tourner un médiocre scénario de Marcelle Maurette adapté par Albert Valentin, L’Etrange Madame X, avec une distribution soumise aux impératifs commerciaux du moment : le couple Michèle Morgan-Henri Vidal est censé faire recette ; mais la jeune femme fragile d’avant-guerre s’est transformée en une bourgeoise distinguée jusqu’à l’académisme, et la forte carrure d’Henri Vidal le condamne aux rôles de prolétaire ou de mauvais garçon, pâle imitation du Gabin des années 30… Grémillon eut aussi à se plier à des contraintes budgétaires qui sont particulièrement sensibles pour les décors : la rue d’un quartier populaire où vit et travaille le jeune ouvrier, l’hôtel particulier qu’habite le grand éditeur et sa femme, la guinguette où les amoureux vont se cacher. Nous sommes en pleine convention, y compris avec les extérieurs, reconstitués en studio pour la plupart. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]


La mise en scène instaure une différence entre le regard porté sur Mimi par les personnages de la fiction, et la vision que le spectateur a de la jeune femme. La transfiguration finale est préparée par quelques scènes où Mimi, par le truchement d’un costume (la robe de bal donnée par Kériadec), de la lumière ou du cadre, nous fait oublier qu’elle est « laide et bossue» ; il s’agit de moments où elle n’est plus sous le regard des autres, quand elle danse dans sa chambre où quand elle monte se coucher : elle est filmée en plan rapproché montant l’escalier une bougie à la main, avec une référence explicite au peintre Latour : son visage fin est seul éclairé, tache de lumière dans l’obscurité de l’escalier ; la beauté de ce plan, dans le silence de la nuit, frappe d’autant plus qu’il n’a aucune justification narrative : il termine une séquence centrée sur Jock, à qui Odette vient de refuser l’entrée de sa chambre. Mais le spectateur gardera en mémoire cette vision fugitive de la transfiguration de Mimi. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet

Pattes Blanches se construit sur une dialectique de l’inclusion et de l’exclusion sociale. Ce thème est lancé dès la première séquence : Jock stoppe sa voiture sur la route du village et présente à Odette l’habitant du château qu’elle voit sur la colline comme « un fou qui vit tout seul » ; aussitôt nous nous transportons au château où Kériadec s’apprête à partir en calèche ; nous le retrouvons au village, poursuivi par des gosses qui hurlent « Pattes Blanches ! » (à cause de ses guêtres) ; juste après son passage, la voiture de Jock arrive et Odette fait une entrée remarquée dans l’auberge. Ainsi, dès le début du film, la collectivité villageoise dans laquelle Jock fait entrer Odette est présentée en parallèle avec le châtelain qui en est exclu, à la fois sur le plan topographique (son château est en hauteur et à l’écart) et sur le plan social (on le voit passer sans qu’il salue quiconque et les gamins le poursuivent méchamment). Un peu plus loin, l’exclusion de Maurice  est perpétrée sous nos yeux par Jock qui prend à témoin les autres consommateurs du café de son droit de sortir « manu militari» le jeune homme sous prétexte d’ivresse. Nous apprenons un peu plus tard que le jeune Maurice a été également exclu du séminaire où il faisait des études brillantes, et exclu du château, lui, le bâtard, a la mort de son père, par son demi-frère légitime, « Pattes Blanches ». Et les scènes où on le voit dans la pauvre maison de sa mère ne sont jamais accompagnées de plan de transition, comme pour marquer topographiquement leur coupure avec le village. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]


Les trois hommes avec lesquelles Odette a entamé une relation, se retrouvent en concurrence : au cours du bal, Kériadec envoie un billet à Odette par l’intermédiaire d’un gamin. Pendant qu’Odette lit le billet, Maurice à son tour fait une incursion à l’intérieur de l’auberge, dans le « no man’s land» de la cour, où il attire Odette, pour la forcer à l’accompagner au château. La jeune femme dont la joie éclatait, au milieu des danseurs, dans l’intérieur protégé de la salle de bal, se laisse attirer d’abord dans le vestibule, puis dans la cour, comme dans le gouffre qui prélude à sa mise à mort. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
L’explosion de violence qui aboutit au meurtre d’Odette a lieu sur la lande sauvage bordée par la falaise. Odette meurt d’avoir quitté le cocon protecteur de l’auberge, de s’être aventurée dans les espaces non socialisés, que symbolisent à la fois le château et la lande, où Maurice lui donnait rendez-vous dans une maison en ruine. Dans la nuit, la folle poursuite de la mariée, longue silhouette blanche et fantomatique, par Kériadec, lui-même poursuivi par Maurice, et la course de Jock un fusil à la main, prend une tonalité fantastique. Loin du monde civilisé, s’expriment les pulsions de mort qui sont l’aboutissement inéluctable du désir de possession dans l’univers de Grémillon : « Pattes blanches» veut la mort d’Odette qui refuse de lui appartenir ; Maurice veut la mort de son demi-frère qui l’a dépossédé de son héritage ; Jock veut la mort de celle qu’il a cru posséder et qui lui a échappé. La bande-son qui accompagne cette course tragique contribue à créer une dissonance baroque : il s’agit de la musique de l’orchestre qui entraîne les invités de la noce dans une farandole dont les images s’insèrent en montage alterné. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
Cette musique de danse, sur les images de la lande où se poursuivent les protagonistes, rappelle celle qui accompagne la course folle de la voiture conduite par Roland ivre dans Lumière d’été. Mais cette fois-ci, la séquence se termine par un meurtre non déguisé : le châtelain pousse Odette qui disparaît dans le ravin, happée par l’obscurité et par le vide. Son voile blanc de mariée, trace dérisoire de son destin tragique, s’envole dans le vent du large, comme un dernier hommage à sa beauté. Cette métamorphose d’une fille facile qui mène trois liaisons à la fois, en une mariée virginale, Il est d’ailleurs pas de l’ordre de la dérision : Odette est animée d’aspirations contradictoires, que Suzy Delair a parfaitement exprimé, bien que ses rôles précédents l’aient peu préparée à de telles subtilités. On se souvient de la vulgarité bon enfant de Mila Malou dans Le Dernier des six (G. Lacombe, 1941) et L’Assassin habite au 21 (H.G. Clouzot, 1942), avant que ce cinéaste n’immortalise le personnage à la fois naïf et roublard, gouailleur et sensuel de Quai des Orfèvres (1947).  [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
Dans Pattes Blanches, tourné l’année suivante, elle change constamment de registre, tantôt capricieuse et cynique quand elle fait payer ses faveurs à Jock, tantôt sincère et mélancolique quand elle parle à Mimi de ses amours de petite ouvrière, tantôt provocante jusqu’à l’insolence face à un homme qui lui résiste (Kériadec), tantôt pathétique quand elle découvre l’amour avec Maurice, ou qu’elle essaie d’assumer son engagement conjugal avec Jock. A travers ce jeu très complexe, le personnage de femme fatale qu’elle évoque par son apparence est mis à distance, comme une aliénation construite par le regard des autres, dont elle cherche vainement à sortir. Ainsi, la mariée qui parcourt le village aux bras de l’aubergiste, a le visage rayonnant d’une femme heureuse ; mais quand Jock chante une histoire d’amour malheureux : « Le lendemain, j’ai rencontré Suzette / Je lui ai dit, si tu viens avec moi / Je t’achèt’rai la belle chemisette / J’y claquerai tout l’argent de mon mois ! / J’ai acheté la parure de soie / J’ai tout donné pour conserver Suzon / Elle est partie sans que je la revoie / Alors j’ai mis mon malheur en chanson! » au repas de noce, son sourire se voile comme si elle pressentait l’issue tragique de leur mariage. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet
Enfin pendant le bal, elle se donne complètement au plaisir de la danse et au bonheur d’être mariée, « tranquille », juste avant d’être happée par Kériadec et Maurice vers sa propre mort. Les changements de costume d’Odette traduisent son trajet intérieur ; quand elle arrive, elle porte une robe stricte et sombre avec un col blanc, qui dénote la fille de milieu modeste en quête de respectabilité ; puis Jock lui offre une robe en soie à fleurs, avec un décolleté et des volants, qui l’intronise dans sa nouvelle fonction de vitrine et d’objet sexuel ; c’est avec cette robe qu’elle séduit tour à tour Kériadec et Maurice. Mais le jour de son mariage, son voile qui recouvre pudiquement ses formes et la gaze blanche qui masque son décolleté traduisent le sentiment qu’elle exprime un peu plus tard à Maurice : « J’en ai assez, maintenant, j’veux être tranquille, j’peux plus vivre avec vous tous autour de moi ! » Le personnage, d’abord présentée comme une garce, devient ainsi peu à peu profondément pitoyable, et cette capacité à sortir des stéréotypes qui balisent les réactions du spectateur, en lui interdisant de juger les personnages même les plus condamnables au regard de la morale commune, est sans doute l’une des marques les plus fortes du cinéma de Grémillon. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]
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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet

La cohésion de la collectivité se marque par les exclusions qu’elle tolère ou qu’elle provoque à l’encontre de personnages masculins ; les femmes, par contre, sont montrées comme des instruments d’intégration sociale, encore qu’il faille distinguer nettement le mode d’intégration, selon qu’il passe par Mimi ou par Odette. Mimi, personnage le plus présent dans le récit, apparaît douze fois à l’auberge et sept fois au château ; la petite servante appartient par son travail au monde de l’auberge, mais entre en contact la première avec le châtelain solitaire. Leur rencontre a lieu sur le quai devant l’auberge. Puis Mimi va au château et commence par remettre de l’ordre dans la cuisine, rendant une apparence socialement acceptable au lieu où vit le châtelain; ensuite elle ramène dans sa chambre à l’auberge la robe de bal que Keriadec lui a donnée : à travers elle, s’établit une circulation entre le château et l’auberge. L’intégration sociale dont elle se fait l’instrument, réussit finalement, puisque Kériadec, bouleversé par son amour, renonce à se suicider et accepte de se soumettre au jugement de la société (incarné par Jean Debucourt, le juge d’instruction). Cette réintégration de « Pattes blanches» dans la collectivité se double d’une reconnaissance sociale pour Mimi, symbolisée par la scène où elle rêve qu’elle danse dans les bras du châtelain. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]


Cette séquence très brillante sur le plan formel  intervient dans le dernier épisode, au moment où Kériadec en smoking, montre à Mimi, à peine sortie de prison, le salon d’apparat du château ; cette visite est déjà en elle-même une reconnaissance de l’existence de la jeune fille, et s’oppose à la visite « par effraction» au cours de laquelle Odette avait littéralement violé Kériadec. Cette fois-ci le châtelain, armé d’un chandelier, révèle peu à peu à Mimi éblouie la trace des splendeurs passées. La présence de ce couple étrange dans le silence nocturne des pièces immenses et vides entièrement jonchées de paille (Kériadec s’apprête à mettre le feu), donne à la scène une dimension fantastique encore accentuée par le halo de lumière qui les accompagne (le chandelier) ; leurs deux silhouettes minces perdues dans le grand salon sont à la fois semblables et dépareillées : lui en smoking noir et plastron blanc (l’habit de sa classe), elle en robe noire (son uniforme de pauvre servante) et foulard blanc, et leurs différences sociales semblent suspendues. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet

Leur reflet cadré dans un miroir amène le passage au registre onirique : pour la première fois, Mimi exprime un désir« féminin », danser, et la caméra se rapproche d’elle jusqu’au moment où elle semble prise d’un malaise ; dans le miroir apparaissent tout à coup, comme sous l’effet d’une baguette magique, des lustres allumés ; puis le profil de Mimi, transfigurée, se détache dans la lumière et nous découvrons une délicate jeune fille en robe de bal claire, se dirigeant en souriant vers son cavalier qui l’attend à l’autre bout du salon rendu à sa splendeur ; la jeune fille salue celui qui n’est autre que Kériadec puis le couple s’enlace et commence à valser : toute cette séquence a la fluidité miraculeuse du rêve grâce à des mouvements de caméra qui suivent le couple de gauche à droite ; puis Mimi se détache doucement de son cavalier et tourne sur elle-même avant de s’affaisser sur le sol, comme une fleur qui s’ouvre, dans la corolle de sa robe blanche ; Keriadec accourt vers elle, et se penche sur la petite silhouette noire qui s’est évanouie: nous avons quitté le rêve, dont le châtelain en smoking semble s’être échappé ; mais le conte de fées continue : Keriadec se laisse enfin toucher par Mimi, et les deux personnages s’avouent mutuellement leur bonheur avec un lyrisme digne des grandes scènes d’amour du Ciel est à vous ou de Remorques.  [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet

Censée se passer dans le Paris d’aujourd’hui, cette sombre histoire de couple adultère et d’enfant clandestin qui meurt le soir de Noël pendant que sa mère préside un bal mondain, réunit tous les ingrédients d’un mauvais mélo larmoyant, sans avoir à aucun moment l’exubérance stylistique qui transfigure Pattes Blanches. Surtout, les personnages ne sortent jamais des stéréotypes du genre, et restent d’un monolithisme qu’on s’étonne de voir dans un film de Grémillon . Sans doute, la direction d’acteurs qu’il pratiquait supposait des relations humaines approfondies que le budget ne prévoyait pas ! Le film, présenté à Paris le 22 juin 1951, est un échec artistique et commercial ; le cinéaste, constatant qu’il n’a pas eu les moyens d’en faire une œuvre personnelle, préférera oublier cette énième péripétie de sa carrière …
Mis à part les courts-métrages documentaires qu’il réalise régulièrement à partir de 1949 jusqu’à sa mort, Grémillon met en chantier plusieurs projets d’ordre historique qui n’ont pas plus de chance que les précédents. Même celui qui correspond davantage aux canons de l’époque, l’adaptation des Thibault, d’après l’œuvre de Roger Martin du Gard et avec sa collaboration, se heurte finalement aux réticences de l’écrivain devant les amputations nécessaires, sans parler du défaut de commanditaire…  [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

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PATTES BLANCHES de Jean Grémillo (1949), avec Suzy Delair, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Arlette Thomas et Michel Bouquet

Ce clivage du regard souligne la relativité des critères de beauté sur lesquels repose la séduction au cinéma. L’amour dans ce film est le contraire de la séduction puisqu’il est incarné par un personnage repoussoir, qui a renoncé à posséder quoi que ce soit. Dans une dialectique très évangélique, ce renoncement total finit par ouvrir le cœur de l’homme à qui elle a tout donné, même sa liberté (elle se livre à la police pour éviter que le châtelain ne soit soupçonné), même sa vie (elle le supplie de la laisser mourir avec lui). Mais leur réunion finale est en fait une séparation puisqu’il décide sous son influence, d’assumer les conséquences de son crime. La contradiction entre amour et désir reste ouverte : sauf en rêve, Mimi n’a pas perdu la bosse qui la rend repoussante, et Keriadec se prépare à passer des années en prison : un tel « happy end» fait la part trop belle à la Loi pour que le spectateur ne soit pas frustré. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

 Fiche technique du film
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