Harry Baur : de Shakespeare à Simenon

Entre 1930 et 1940, Harry Baur fut sans doute, avec Raimu, le plus grand acteur du cinéma français. Avant le parlant, on ne le vit guère au cinéma. Par contre, il fut très vite, après ses débuts chez Antoine, une grande vedette des scènes parisiennes, où nombreuses furent ses créations mémorables.

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Harry Baur

Parmi ses meilleures interprétations sur scène, on peut mentionner, outre plusieurs opérettes et revues, comme «Les Huns et les autres» (1915), « Le Veilleur de nuit» de Sacha Guitry, « Jazz» et « Fanny» (où il reprenait le personnage de César immortalisé par Raimu) de Marcel Pagnol, « La Voie lactée» d’Alfred Savoir, « Le Procès d’Oscar Wilde» de Maurice Rostand.

S’il a peu tourné pendant le muet, il a pourtant commencé fort tôt, puisque son premier film fut un Shylock d’après Shakespeare, réalisé en 1912 par Henri Desfontaines, avec également Romuald Joubé. Il reparaît en 1916 dans Strass et compagnie, un des premiers films d’Abel Gance, et en 1917 dans L’Ame du bronze d’Henry Roussell. Enfin on le retrouve en 1923 au générique du dernier film de Sarah Bernhardt, réalisé par Mercanton (mais signé par Léon Abrams, le producteur), aux côtés de Mary Marquet, Lily Damita, Georges Melchior et F. Fratellini. Tout cela n’a guère laissé de traces dans les mémoires ni même dans les cinémathèques.

Sa vraie carrière cinématographique commence en 1930, par un grand succès de Julien Duvivier : David Golder, où il incarne superbement un banquier juif, sorte de Père Goriot moderne, mâtiné de Nucingen. C’est d’ailleurs avec Duvivier qu’il tournera le plus souvent, et quelques-uns de ses meilleurs films. Successivement : Poil de Carotte (1932), le célèbre roman de Jules Renard, où il fait du personnage de M. Lepic une composition inoubliable, La Tête d’un homme (1932), un des premiers Simenon portés à l’écran, dans lequel il incarne sans doute le commissaire Maigret le plus juste qu’on ait vu au cinéma, Golgotha (1935), film très inégal où il joue le rôle d’Hérode en face d’un Robert Le Vigan inspiré dans celui du Christ, et enfin Un carnet de bal (1937), où il est un peu éclipsé par Jouvet et Raimu. A côté de ces grands rôles, encore un film avec Duvivier, mineur celui-là, Les Cinq Gentlemen maudits (1931).

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Harry Baur dans « Les Misérables » de Raymond Bernard (1934)

Mais bien d’autres cinéastes que celui de Golgotha recoururent au grand talent d’Harry Baur. Ils lui confiaient généralement des rôles de composition, souvent dans des «films à costumes», eux-mêmes inspirés de romans célèbres. L’art du grimage du grand comédien pouvait s’y donner libre cours, et par goût du pittoresque il lui arrivait parfois (tout comme Raimu) de changer un peu sa composition. C’est ainsi qu’on le vit en M. de Tréville dans la première version parlante des Trois Mousquetaires (H. Diamant-Berger, 1932), en Jean Valjean – peut-être son rôle le plus célèbre et le plus réussi – aux prises avec Javert-Charles Vanel dans la première version parlante – et la meilleure – des Misérables (R. Bernard, 1933), en Porphyre, le policier de Crime et châtiment (Pierre Chenal, 1935), et en truculent Tarass Boulba (A. Gramovsky, 1936). En 1936 encore, Aber Gance lui fournit un rôle admirable dans un chef-d’œuvre encore trop méconnu, Un grand amour de Beethoven, où il donne une vision puissante et inspirée du grand compositeur.

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Harry Baur (Commissaire Jules Maigret) dans « La Tête d’un homme » de Julien Duvivier (1933)

Viennent ensuite deux films de Marcel L’Herbier, Les Hommes nouveaux (1936), intéressante évocation du Maroc de Lyautey, où Harry Baur incarne un pionnier, et La Tragédie impériale (1937), où il est un Raspoutine plus vrai que nature, avant de devenir le tsar Paul 1er, dans Le Patriote (1938) de Maurice Tourneur. Toujours en 1938, il tourna avec Robert Siodmak : Mollenard, où il interprète un capitaine de cargo, se livrant au trafic d’armes, adoré de ses hommes et haï de sa femme. On ne peut tout citer, car en dix ans, Harry Baur n’a pas tourné moins de 33 films, mais on ne saurait passer sous silence ni Rothschild (M. de Gastyne, 1933), curieuse histoire d’un clochard affublé de ce patronyme illustre, ni Volpone (M. Tourneur, 1939), où il incarne le rusé marchand qui mime son propre trépas. Par contre, on peut oublier un médiocre « remake» du Golem (1935) par J. Duvivier et divers films d’ambiance russe dont le comédien abusa un peu. Demeuré à Paris après l’armistice, il tourna pour la nouvelle firme allemande Continental L’Assassinat du Père Noël (Christian-Jaque, 1941) et Péchés de jeunesse (M. Tourneur, 1941). A l’occasion de sa rentrée théâtrale dans « Jazz», une campagne de presse le dénonça comme juif. Il fournit la preuve du contraire et tourna même un film, son dernier, en Allemagne, Symphonie d’une vie (1942) de Hans Bertram. Néanmoins arrêté par la Gestapo, il fut interrogé et torturé dans des conditions mal éclaircies. Il ne fut relâché que pour revenir mourir chez lui le 8 avril 1943. Ses obsèques eurent lieu à Saint- Philippe-du- Roule, en présence du Tout-Paris du cinéma et du théâtre. Ainsi prit fin, dramatiquement autant que prématurément, la carrière du grandiose interprète de Beethoven et de Jean Valjean. Il repose à Montmartre, au cimetière Saint-Vincent, où sa tombe demeura une des plus visitées.
La chasse aux sorcières à Hollywood – mon cinéma à moi
(La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

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Harry Baur dans « L’Assassinat du Père Noël » de Christian-Jaque (1940)
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