Blake Edwards

Blake Edwards a connu la célébrité en créant, avec Peter Sellers, l’inénarrable inspecteur Clouseau. Mais ce maître de la comédie américaine moderne a également exprimé une sensibilité tragique.

Blake Edwards sur le tournage de "L'Homme à femmes" (The Man Who Loved Women) 1983
Blake Edwards sur le tournage de « L’Homme à femmes » (The Man Who Loved Women) 1983

Acteur, scénariste, producteur et réalisateur, tant à la radio et à la télévision qu’au cinéma, Blake Edwards a gravi avec une réussite peu commune les degrés d’une notoriété hollywoodienne vis-à-vis de laquelle il a toujours su garder un scepticisme roboratif. Au sujet des mutilations qui furent perpétrées sur Deux Hommes dans l’Ouest (Wild Rovers, 1971), un superbe western interprété par William Holden et Ryan O’Neal, le cinéaste devait faire cette déclaration d’une impitoyable lucidité : « En fait, en Amérique, le cinéma est entre les mains des gens qui n’y comprennent rien et qui croient tout savoir. Ils n’ont aucune créativité : ils pensent toujours au cinéma d’abord comme à une affaire commerciale et ensuite comme à une expression artistique, alors que c’est le contraire. Ils gèrent les studios comme un père très sévère qui veut que ses enfants agissent comme il l’entend. Aucune amélioration n’a été faite depuis longtemps. Ces gens sont malhonnêtes depuis longtemps et cette malhonnêteté est un fait tacitement accepté. Hollywood pourra encore sembler survivre grâce à quelques succès isolés, mais, à longue échéance, elle se détruira elle-même de l’intérieur. » (Positif, n° 151, juin 1973, entretien avec Christian Viviani.)

Le mérite de Blake Edwards est d’être parvenu à faire œuvre personnelle et indépendante, et cela en dépit des contraintes imposées par les studios. Sa vocation fut à cet égard extrêmement précoce. Le metteur en scène Richard Quine, qui l’avait dirigé comme acteur dans Leather Gloves (1948), a livré ce témoignage significatif : « Blake avait déjà une furieuse envie d’écrire, il avait une imagination terrible, très riche, très fraîche et pleine d’humour. » (Présence du cinéma, n° 15-16, septembre-octobre 1962.)

Craig Stevens , Henry Mancini et Blake Edwards sur le tournage de "Peter Gunn, détective spécial" (Gunn) 1967
Craig Stevens , Henry Mancini et Blake Edwards sur le tournage de « Peter Gunn, détective spécial » (Gunn) 1967
Un esprit satirique et subversif

Né le 16 juillet 1922 à Tulsa, dans l’Oklahoma, Blake Edwards a grandi à l’ombre des splendeurs hollywoodiennes, éduqué par un père, Jack McEdwards, qui y menait une solide carrière de directeur de production. Après des études à Los Angeles, c’est devant la caméra qu’il fit ses débuts, dans Ten Gentlemen From West Point (1942) de Henry Hathaway. Jusqu’en 1948, Blake Edwards apparaîtra dans un grand nombre de films, incarnant souvent des personnages de militaires, par exemple dans In the Meantime, Darling (1944) d’Otto Preminger, Trente Secondes sur Tokyo (Thirty Seconds Over Tokyo, 1945) de Mervyn LeRoy, Les Sacrifiés (They Were Expendable, 1945) de John Ford, ou Les Plus Belles Années de notre vie (The Best Years of Our Lives, 1946) de William Wyler. Ces interprétations, jointes à une expérience personnelle de la guerre qui lui valut une grave blessure au cou, ont fait de lui un antimilitariste dont l’esprit satirique et subversif fera bientôt merveille avant de trouver une manière d’apothéose dans l’extraordinaire Qu’as-tu fait à la guerre, papa ? (What Did Vou Do in the War, Daddy ?, 1966), dont Robert Benayoun a donné ce résumé alléchant : « L’armée américaine d’invasion, peuplée d’incompétents, de profiteurs et de cyniques, y jouxte une armée italienne peuplée de coqs latins et de fanfarons, et une armée allemande réduite à des clowns mécaniques, tous se rejoignant dans une sorte d’Hadès souterrain niveleur de nationalités et de chauvinisme, où les uniformes passent des uns aux autres, et finissent par perdre totalement de leur signification. Le football, le bordel et les caves à vin devenant l’essentielle préoccupation des différentes armées d’occupation effectuent un travail efficace de crétinisation, et réduisent les protagonistes aux simulacres les plus bas de l’animalité, voire à l’annihilation mentale la plus définitive. »

Affiche du film "Opération jupons" (Operation Petticoat) 1959
Affiche du film « Opération jupons » (Operation Petticoat) 1959
La conduite des acteurs

La rencontre de Blake Edwards et de Richard Quine, en 1948, a été déterminante. Aux côtés de celui qui fut l’un des meilleurs auteurs de comédies des années 50, Blake Edwards a affûté ses talents de scénariste, collaborant à quelques-unes des œuvres les plus réussies de Quine, notamment Joyeux Débarquement (All Ashore, 1953), Ma sœur est du tonnerre (My Sister Eileen, 1955) et Le Bal des cinglés (Operation Mad Ball, 1957). Mais en 1955, Blake Edwards était passé à la mise en scène : « Je voulais contrôler une vérité dramatique que je connaissais, et j’ai pensé pouvoir la contrôler en devenant metteur en scène. »

Dès ses premiers films, Blake Edwards a révélé un instinct cinématographique propre à donner une nouvelle jeunesse à la comédie américaine. Son ironie féroce, qui s’exerce contre toutes les formes de la bêtise humaine, surtout lorsqu’elle est revêtue d’un uniforme, trouve une expression visuelle particulièrement heureuse dans L’Extravagant M. Cory (Mister Cory, 1956), Vacances à Paris (The Perfect Furlough, 1958) et le désopilant Opération jupons (Operation Petticoat, 1959). Interprétés par Tony Curtis, ces trois films témoignent aussi d’une rare subtilité dans la conduite des acteurs : « Je savais que, au contraire de ce que l’on avait fait jusqu’à présent, Il fallait laisser Tony responsable et libre de son jeu. Il fallait qu’il puisse marcher comme il en avait envie. Et pour la première fois Tony était heureux de jouer, et avait le sentiment de s’exprimer devant une caméra. » (Présence du cinéma, op. cit., entretien avec Marc C. Bernard et Pierre Rissient.)

Cet intérêt porté aux acteurs, à leurs possibilités réelles et à leur identité propre, procède, chez Blake Edwards, d’une volonté de donner à ses personnages une consistance physique et psychologique assez rare dans la comédie américaine. Ce genre dans lequel il avait brillé avec Vacances à Paris ou Opération jupons, le cinéaste allait d’ailleurs le déborder au début des années 60, avec trois films qui, malgré leur inspiration très différente, demeurent extrêmement représentatifs d’un style d’une efficacité telle que les êtres, traqués par la caméra, semblent livrer à leur insu leurs plus intimes secrets : « D’où, observait Pierre Rissient, la gravité de l’émotion qui nous saisit devant des scènes comme nous en avons très peu vues, aussi vivantes qu’un organisme. »

Blake Edwards, Janet Leigh et Tony Curtis sur le tournage de "Vacances à Paris" (The Perfect Furlough) 1958
Blake Edwards, Janet Leigh et Tony Curtis sur le tournage de « Vacances à Paris » (The Perfect Furlough) 1958
Un témoignage de Jack Lemmon

Ces trois films ce sont Diamants sur canapé (Breakfast at Tiffany’s, 1961), Allô, brigade spéciale (Experiment in Terror, 1962) et Le Jour du vin et des roses (Days of Wine and Roses, 1962). Adapté d’un roman de Truman Capote, le premier est une comédie dramatique dont la sophistication décorative enchâsse une mise en scène qui exprime les plus délicats frémissements du cœur humain comme les plus violents. Le deuxième est un remarquable thriller dont la tension dramatique arrache aux personnages de surprenants éclairs de vérité brute. Quant au troisième, il s’agit d’un chef-d’œuvre de cruauté pathétique. Jack Lemmon et Lee Remick y forment un couple d’alcooliques que leur vice détruit en un terrifiant crescendo de larmes, de cris et de lamentations. Jack Lemmon a donné d’intéressantes précisions sur la méthode de Blake Edwards : « Par la position de la caméra, Blake s’attache à saisir sur l’acteur certains mouvements qu’il veut surprendre, et il y réussit le plus souvent avec une acuité extraordinaire. Vous le verrez dans Le Jour du vin et des roses, et cela sans que l’on sente même la présence de la caméra, et je crois personnellement que c’est le plus grand compliment que l’on puisse faire à un metteur en scène, de dire que l’on ne sent pas sa présence tellement tout est naturel et libre. Une des plus grandes qualités de Blake est de n’être pas possédé par un style ou une manière de faire. Il n’est pas un fonctionnaire de son style comme le sont beaucoup. Le Jour du vin et des roses est fait de plans très longs qui suivent les acteurs. De temps à autre, ils sont coupés par un plan très bref qui révèle quelque chose de très important, de très intime sur les personnages. Le choc est parfois terrible. » (Présence du cinéma, op. cit.)

Lee Remick et Jack Lemmon dans "Le Jour du vin et des roses" (Days of Wine and Roses) 1962
Lee Remick et Jack Lemmon dans « Le Jour du vin et des roses » (Days of Wine and Roses) 1962
Festival de tartes à la crème

Cinéaste éclectique et à l’imagination toujours en éveil, Blake Edwards fit ensuite un spectaculaire retour à la comédie avec La Panthère rose (The Pink Panther, 1963). C’est un peu par hasard que Peter Sellers est devenu le délectable et calamiteux inspecteur Clouseau, dont la seule apparition suffit à provoquer d’inénarrables catastrophes : le rôle, à l’origine, n’avait pas été prévu pour lui. Mais la collaboration entre l’acteur britannique et le metteur en scène américain fut tellement heureuse que le film n’eut pas moins de quatre suites, dont la plus extravagante reste Quand l’inspecteur s’emmêle (A Shot in the Dark, 1964).

Blake Edwards, Capucine et Peter Sellers sur le tournage de "La Panthère rose" (The Pink Panther) 1963
Blake Edwards, Capucine et Peter Sellers sur le tournage de « La Panthère rose » (The Pink Panther) 1963

Le génie comique de Blake Edwards, volontiers subversif et gaillard (ses films comportent des symboles érotiques d’une réjouissante énormité), va toutefois trouver sa formulation cinématographique la plus aboutie dans La Grande Course autour du monde (The Great Race, 1965), film dans lequel « il a su reconstituer avec des personnages de chair l’univers délirant du cartoon » (Jean Tulard). Ce festival de tartes à la crème et de gags apocalyptiques constituait un savoureux hommage au cinéma burlesque des années 20 et renouait avec la veine des comédies de Clarence G. Badger, l’auteur des illustrissimes Hands Up (1926) et It (1927). Une veine que Blake Edwards allait développer, de manière encore plus originale, dans Qu’as-tu fait à la guerre, papa ?, dans le délicieux Darling Lili (Darling Lili, 1970), et surtout dans l’ahurissant La « Party» (The Party, 1968), réalisé dans la plus complète improvisation et où Peter Sellers, en acteur hindou, dévastait l’univers hollywoodien avec une application pathologique.

Blake Edwards et Audrey Hepburn sur le tournage de "Diamants sur canapé" (Breakfast at Tiffany's) 1961
Blake Edwards et Audrey Hepburn sur le tournage de « Diamants sur canapé » (Breakfast at Tiffany’s) 1961
Vérité psychologique et compassion

Blake Edwards ne s’est pas pour autant enfermé dans le genre comique. Sa sensibilité, alliée à un sens tragique très profond, retrouvera la possibilité de s’exprimer pleinement dans Deux Hommes dans l’Ouest, malgré un montage effectué contre sa volonté, ainsi que dans certaines séquences d’Opération clandestine (The Carey Treatment, 1972), simple film de commande très révélateur, néanmoins, de sa manière de tirer le meilleur de ses acteurs.

James Coburn et Blake Edwards sur le tournage de "Qu'as-tu fait à la guerre, papa ?" (What Did You Do in the War, Daddy?) 1966
James Coburn et Blake Edwards sur le tournage de « Qu’as-tu fait à la guerre, papa ? » (What Did You Do in the War, Daddy?) 1966

Un peu désabusé par l’incompétence dictatoriale des studios hollywoodiens, le cinéaste s’est alors borné à assurer en Angleterre la réalisation des deux dernières « Panthères roses » et d’un film d’espionnage dépourvu de conviction, le médiocre Top secret (The Tamarind Seed, 1974). Blake Edwards était-il à jamais perdu ? La preuve du contraire nous a été administrée avec Elle (Ten, 1979), véritable synthèse des multiples facettes de son talent. A la fois cruelle et tendre, brutale et sophistiquée, burlesque et émouvante, cette comédie est un chef-d’œuvre de vérité psychologique et de réelle compassion, masquée sous les dehors ambigus de la plus cynique indifférence au drame humain. Blake Edwards entamait avec ce film une nouvelle phase de sa féconde carrière, ce que confirmeront l’excellent S.O.B. (1981), féroce et vengeresse satire de la mythologie hollywoodienne, et surtout le succulent Victor Victoria (1982), éblouissante variation sur le jeu des apparences et la confusion des sexes. La même année, Blake Edwards, utilisant le matériel non retenu au montage de la série des Panthères roses, se livre à une ultime enquête mais cette fois, Peter Sellers tenant du rôle étant décédé, non avec mais sur l’inspecteur Clouseau, mystérieusement disparu dans A la recherche de la panthère rose (Trail of the Pink Panther). En tentant de le retrouver une journaliste rencontrera le père du célèbre policier qui lui racontera la vie de son fils. A la fin du film, la question reste posée : Clouseau est-il toujours vivant ? Blake Edwards décéda le 15 décembre 2010 à Santa Monica (Californie).
(La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

Blake Edwards et Julie Andrews dans les années1980
Blake Edwards et Julie Andrews dans les années 1980
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