QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947)

« Rien n’est sale quand on s’aime », fera dire Clouzot à l’un de ses personnages dans Manon. Dans Quai des orfèvres, déjà, tout poisse, s’encrasse, sauf l’amour, qu’il soit filial, conjugal ou… lesbien. En effet, il n’y a pas que Brignon, le vieux cochon, qui est assassiné dans ce chef-d’œuvre. Pendant qu’on s’interroge sur l’identité du coupable, Clouzot trucide tranquillement la censure. Il faut entendre l’inspecteur Antoine (Louis Jouvet, prodigieux) dire à Dora, la blonde cérébrale : « Vous êtes un type dans mon genre… » Car si Dora veille sur Jenny Lamour, la Mimi Pinson ambitieuse, et sur Maurice, son pauvre bougre de mari, c’est par amour pour Jenny. L’énigme regorge de fausses pistes et de faux témoignages parce-que chacun, si veule qu’il puisse paraître, est prêt à se sacrifier pour l’être aimé.
Magnifique hommage aux petites gens de cabaret, Quai des orfèvres est aussi une peinture de mœurs d’une grande tendresse cafardeuse : même si le cœur a ses raisons, la loi lui donne tort. Clouzot le regrette et il met cette réplique, à la fin, dans la bouche d’un chauffeur de taxi : « Je vous fais bien mes excuses, mais on n’est pas les plus forts. »
Guillemette Odicino – Télérama (août 2016)

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Suzy Delair, Simone Renant

Henri-Georges Clouzot a concocté un rôle sur mesure pour pour Suzy Delair,, celui de Jenny Lamour, vedette de music-hall. « Je crois que mes manières l’amusaient beaucoup. Il utilisait mes reparties. Par exemple dans Quai des Orfèvres : « Moi, quand j’ai peur, je transpire des genoux » ou « Si j’avais été la Pompadour, les sans-culottes auraient eu chaud aux fesses. »» L’ancien chansonnier fait composer à Francis Lopez une chanson sur mesure : Avec son tra-la-la. Avant de l’interpréter devant la caméra de son compagnon, la comédienne la teste sous un chapiteau de cirque à Rouen, en compagnie de l’animateur Jean Nohain, dit Iaboune. Quand elle chante « Voulez-vous danser avec moi », un spectateur se lève et crie: « Je veux bien ! Allons-y. » Sous le chapiteau tout le public est hilare. Le test est concluant, mais Suzy Delair s’avoue gênée : « Je ne voulais pas chanter ce fameux Tra-la-la, Avec ses coups de reins. Oh … je ne me prends pas pour une oie blanche, mais j’ai ma pudeur! J’ai dit à Clouzot : « Avec ce maquillage, j’ai l’air d’une putain ! »»
Avec son Tra-la-la, chanson phare du film, deviendra une rengaine à la mode :
« Avec son tra-la-la,
Son petit tra-la-la,
Ell’ faisait tourner toutes les têtes,
D’un coup de tra-la-la,
Ell’ faisait tra-la-la,
Et chacun rêvait d’êtr’ dans ses bras. »
(Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

L’histoire : Petite garce arriviste, Jenny Lamour (Suzy Delair) chante dans les music-halls accompagnée au piano par son mati, Maurice Martineau (Bernard Blier). Brigon (Charles Dullin), un vieil homme d’affaires obsédé, fait poser des filles légères chez Dora (Simone Renant), photographe amie de Jenny, et invite l’affriolante chanteuse au restaurant. Jaloux, Martineau menace Brignon mais Jenny accepte un rendez-vous avec Brignon où ce dernier trouve la mort.
L’inspecteur principal Antoine (Louis Jouvet), un policier honnête qui vit avec son fils, un petit métis ramené des colonies, mène l’enquête et soupçonne aussitôt Martineau, malgré son alibi laborieusement conçu. Il découvre peu à peu que jenny n’a pas tué Brignon, bien qu’elle lui ait cassé une bouteille de champagne sur la tête, que Dora s’était rendue sur les lieux du crime pour effacer ses traces et récupérer les renards oubliés par son amie et Martineau, qui était venu pour éliminer son rival, l’avait déjà trouvé abattu devant sa cheminée. Maurice s’ouvre les veines, il est sauvé à temps, l’inspecteur Antoine parvient à établir la vérité et découvre enfin le coupable (Robert Dalban) un repris de justice. La nuit de Noël se termine.

1945 : Pour la population civile le retour à la paix, après quatre ans d’Occupation, se traduit comme une bouffée d’air pur enfin retrouvée. Malgré tout, le cinéma français ne s’est pas si mal défendu pendant ces années difficiles et le bilan s’avère même incontestablement positif.
Le film considéré à ce jour comme le chef-d’œuvre au niveau d’une création nationale, tant en France que dans le monde entier (ne représente-t-il pas la quintessence du talent français ?) c’est Les enfants du paradis. Il paraît sur les écrans en mai 1945, après bien des mois de travail acharné. Le public et la critique l’accueillent avec enthousiasme. Depuis, son succès ne s’est jamais démenti. Le mythe qui l’entoure aujourd’hui couronne toute une équipe au plus haut degré de son achèvement artistique, en têtes Marcel Carné et Jacques Prévert.
C’est aussi le moment où l’écran européen se permet de parler des souffrances encourues, de la Résistance, et bien timidement en France, des camps de concentration, des «collabos ». Comparativement, en Italie, le NéoRéalisme aborde ces sujets avec plus de vérité et de tempérament (Rome ville ouverte, Vivre en paix, Le soleil se lève encore).

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Suzy Delair, Bernard Blier

Nouveau venu à la mise en scène, René Clément signe avec son document réaliste sur les cheminots, La Bataille du rail (1945), un film symbole d’abnégation et de courage, qui se caractérise par un souci d’authenticité. La Libération de Paris est le morceau de bravoure final.
Peu après, Clément devient le technicien indispensable à I ‘excellent scénario écrit par Noël-Noël, Le Père tranquille  (1946) qui montre avec délicatesse et émotion le visage des travailleurs de l’espoir, alors dans l’ombre.
Mais si l’on rend hommage aux instigateurs de la liberté, c’est également l’heure des règlements de compte. Sous l’œil vigilant de Pierre Blanchar un Comité d’Epuration juge les activités de chacun. Sacha Guitry, Pierre Fresnay, Arletty, Ginette Leclerc, et en général tous ceux qui avaient participé au succès de la firme « Continental» – les cinéastes Henri-Georges Clouzot, Henri Decoin – sont inquiétés. (Christian Gilles – Le cinéma des années quarante par ceux qui l’ont fait – Tome 4 : Le cinéma d’Après-Guerre 1945-1950)

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Louis Jouvet, Bernard Blier, Raymond Bussières

Malgré sa mise à l’écart, Clouzot cherche toujours le sujet de son prochain film. Avec le roman de Nabokov, La Chambre obscure, il est encore persuadé d’avoir trouvé le sujet idéal pour son après Corbeau. Les producteurs, eux, sont plus difficiles à convaincre ; une fois de plus, le script du cinéaste est jugé trop sombre. D’autant plus que le 9 décembre 1946, un courrier du préfet de la Seine entérine la prorogation de la sanction pour deux ans à l’encontre de Clouzot. Néanmoins, le producteur Anatole Eliacheff décide de jouer la carte Clouzot. Mais il veut un film commercial,  pas trop dérangeant. Un film policier par exemple. Le cinéaste accepte ; il sait que le policier reste un genre assez souple pour lui permettre d’exprimer sa vision du monde.
Le succès de la Série Noire, créée en 1945 par Marcel Duhamel chez Gallimard, le conforte dans cette idée. Ses préoccupations, en effet, se rapprochent plus de celles du «hard boiled» que du « détective novel ». Il choisit pourtant un classique du roman de détection. (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

Le livre étant indisponible dans les librairies parisiennes, Clouzot écrit à l’écrivain bruxellois pour lui demander un exemplaire de Légitime défense. En attendant la réponse, avec les bribes de ses souvenirs de lecture, il commence à rédiger l’adaptation avec Jean Ferry. Celui-ci, chaque matin, racontera-t-il à Francis Lacassin, gravit les escaliers de la rue Lagrange pour se voir accueillir par un Clouzot à l’air pas commode, qui à la question « Ça va, Georges ? » répond invariablement « Non! », Grand amateur de littérature et ancien membre discret du groupe des Surréalistes, Jean Ferry sera le collaborateur privilégié de Clouzot jusqu’en 1949. (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Bernard Blier

Dès le script bouclé, Clouzot entame la préparation du tournage avec le décorateur Max Douy. Celui-ci s’est déjà fait remarquer par son travail sur Lumière d’été de Grémillon et sur Les Dames du bois de Boulogne de Bresson. « Clouzot demandait beaucoup de sérieux et de professionnalisme mais j’avais été « dressé » par des décorateurs comme Colombier, Perrier, des gens qui préparaient leurs films plan par plan, une technique mise au point par Ménessier et Tourneur aux Etats-Unis, les vrais inventeurs du « story-board ». Peu de jeunes décorateurs pouvaient faire ce travail de préparation, mettre sur le papier les plans des décors avec une mise en place des images opérée par un système de mise en perspective suivant les objectifs choisis. Pour Quai des Orfèvres, Clouzot a fait le story-board avec moi, chez moi, rue des Bourdonnais, ou chez lui, rue Lagrange, et ce pendant deux mois. Au même moment, la direction de production, c’est-à-dire Wipf, et l’ensemblier préparaient tout pour être prêts à tourner. Je dessinais tous les plans du film, du générique au mot « fin ». C’était aussi un travail de collaboration avec l’opérateur et le musicien. Chez moi, il y avait un piano, Francis Lopez venait jouer la mélodie et tout était déjà calculé à la seconde. Nous sommes aussi allés chez Vincent Scotto qui vivait au dernier étage derrière le passage Brady. Dans le film, l’escalier et le bureau de l’éditeur, c’étaient en fait l’escalier et le bureau de Scotto. Avec Clouzot, on construisait juste ce qu’il fallait, ni plus, ni moins. Ainsi, on n’a construit que la moitié du music-hall et Clouzot a filmé dans un miroir. Pour le confort d’un champ/contre-champ, on a juste changé le sens d’ouverture de la porte de Suzy, au moment où Jouvet rapporte les renards ; personne ne l’a jamais remarqué ! »  (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

Pour s’imprégner de l’atmosphère de la police judiciaire, Clouzot passe plusieurs semaines en compagnie d’inspecteurs du Quai des Orfèvres. Il assiste à de nombreux interrogatoires, parfois musclés. L’officier de police à la Brigade criminelle Casanova lui sert de guide : « M. Clouzot a vécu ici notre vie pendant quinze jours, voyant tout, assistant à tout, allant et venant à son gré. De son point de vue, il est d’ailleurs bien tombé : c’était au moment où nous nous occupions, entre autres, de l’épisode de Champigny, dans l’affaire de Pierrot le Fou.»

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Louis Jouvet, Suzy Delair

L’année 1947 s’annonce pour Clouzot sous de bons auspices. Interdit par la censure militaire en 1944 et seulement visible dans la salle de projection de l’ambassade américaine, Le Corbeau vient de retrouver la liberté sous la haute autorité du ministre Pierre Bourdan. Et, surtout, pour la première fois depuis quatre ans, le cinéaste remet les pieds sur un plateau de cinéma. Comment Clouzot qui, en décembre, était encore suspendu pour deux ans peut-il se retrouver deux mois plus tard derrière une caméra ? Dans le dossier d’épuration du cinéaste conservé aux Archives nationales, aucune trace officielle d’une amnistie ou d’une quelconque annulation de la sanction. Pourtant le tournage de Joyeux Noël, futur Quai des Orfèvres, commence le 3 février 1947. Suzy Delair assiste à la métamorphose de son compagnon : « Il était très content, comme quelqu’un qui sort de prison.»
Pour ce nouveau film, Clouzot retrouve l’opérateur Armand Thirard, déjà présent sur L’Assassin habite au 21, et William-Robert Sivel, responsable du son sur Le Corbeau. C’est une constante dans la carrière du réalisateur, il reste fidèle à ses collaborateurs. Quai des Orfèvres va ainsi être pour lui l’occasion de s’attacher les services du directeur de producteur Louis Wipf. Les deux hommes se sont déjà croisés sur la pré-production du Corbeau, mais au bout de quatre semaines, Wipf, mécontent de ses conditions salariales, avait préféré quitter la Continental.  (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

À Louis Jouvet, le cinéaste a proposé le premier rôle. Si depuis six ans le comédien n’a tourné que deux films, en 1946, il reste toujours une valeur sûre au box-office. Jouvet connaît bien Clouzot. Il l’a vu grandir, souffrir, mais jusqu’alors leur amitié ne l’a jamais conduit, comme Pierre Fresnay, à lier leurs destins professionnels. Clouzot est devenu cinéaste et Jouvet ne se préoccupe que d’une seule chose : son théâtre. Même si sa filmographie est abondante, cet homme de scène n’a jamais abordé le cinéma avec beaucoup de conviction : « Au cinéma, je suis un comédien comme les autres. La mise en scène, c’est le boulot du cinéaste, pas le mien. On n’a pas à me demander mon avis.» Si Jouvet accepte le rôle de l’inspecteur adjoint Antoine, c’est sous certaines conditions. II veut des horaires de travail souples et impose dans son contrat une clause stipulant l’autorisation d’avoir entre un quart d’heure et une demi-heure de retard sur le plateau. Il exige aussi des rôles pour Fernand-René et Léo Lapara, tous deux membres de sa troupe, mais aussi pour son protégé Bernard Blier et pour son vieil ami Charles Dullin qui vient d’être expulsé du Théâtre Sarah Bernhardt par la Ville de Paris, sans un franc en poche.  (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Louis Jouvet

En permanence sur le plateau, le décorateur Max Douy observe le cinéaste au travail : « Clouzot ne laissait rien au hasard et avait une grande facilité pour communiquer avec les acteurs. Jouvet avait déjà tout son texte en tête, Suzy n’était plus une gamine et avait déjà eu beaucoup d’entraînement, Blier était un grand comédien. Mais si un comédien ne voulait pas faire ce qu’il voulait, il se fâchait très fort. Il avait la même exigence avec ses techniciens, ses proches collaborateurs. Il ne vivait que pour son film, il pouvait m’appeler à minuit, une heure du matin. Lors de la projection des rushes, il était très critique devant son travail. Il tournait très vite, la caméra était toujours en mouvement et si un éclairage ou le jeu d’un acteur ne lui convenait pas, on retournait la scène. Mais on tenait toujours le plan de travail. On a tourné pendant huit semaines, on travaillait de midi à huit heures, quarante-huit heures par semaine. Maintenant, nos petits camarades mettraient quatre à cinq mois pour un tel film, pas moins. » De son rapport professionnel avec le cinéaste, Louis Jouvet se déclarera satisfait : « Ce qui domine surtout chez Clouzot, metteur en scène, c’est la lucidité. Il explique la scène que l’on va tourner avec une clarté extraordinaire. C’est comme s’il la projetait devant vous sur un écran avant même qu’elle soit enregistrée. Il a, en outre, le don de supprimer complètement la technique dans ses explications. Quand il indique une scène, on ne voit plus l’appareil, ni les lumières, ni le microphone : tout a disparu ! Pour le comédien, cette suppression de la machine du cinéma donne une grande sécurité. »  (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Bernard Blier, Simone Renant

Mais Bernard Blier, Simone Renant ou Suzy Delair ne sont pas Louis Jouvet. Eux, c’est au contraire dans l’insécurité que Clouzot les travaille. Pourtant, ce ne sont pas des débutants. Ainsi Bernard Blier, à trente et un ans, affiche déjà une trentaine de films à son actif, dont Hôtel du Nord, Le jour se lève, Entrée des artistes – avec Jouvet – et Dédée d’Anvers. La gifle que lui assène Clouzot au cours du tournage de Quai des Orfèvres est entrée dans la légende : « J’ai découvert une espèce de merveilleux acrobate : le metteur en scène Clouzot. Je l’appelle Deibler. Il est aussi satanique qu’il a du talent. Il m’a foutu une baffe au cours des prises de vue. Il était ensuite plus embêté que moi. Que vouliez-vous que je fasse ? Si je tombe sur lui, je l’assomme. Je pèse trente kilos de plus ! » Suzy Delair n’est pas à meilleure enseigne. Lors de l’une des séquences finales, le cinéaste, trouvant que son interprète joue un peu trop mollement, décide de la réveiller d’une paire de gifles. Elle retrouve immédiatement le monde de bruit et de fureur dans lequel son compagnon cherchait à l’immerger. La comédienne ne désapprouve pas la méthode qu’elle juge même efficace. Simone Renant est moins convaincue : « Faut s’y habituer ! J’étais paralysée, terrorisée durant les trois premiers jours. Il faut comprendre, c’était un homme qui jouait une très grosse partie… Clouzot est un homme angoissé, il est tous les personnages à la fois. Alors il vous apporte tout cela d’un coup et si vous êtes sensible comme moi, c’est épouvantable. » (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Louis Jouvet, Simone Renant

Prenant un malin plaisir à persécuter ses comédiens – Blier subira même une vraie transfusion, toujours dans un souci de « réalisme » -, Clouzot ne récoltera néanmoins que des louanges de la part de ses « victimes ». Bernard Blier, le premier, contre toute attente : « C’est un des meilleurs directeurs d’acteurs que j’ai rencontrés. Avec Visconti, Monicelli, Renoir… Georges sait tirer le maximum de ses comédiens. » Suzy Delair renchérit : « Il y a des acteurs qui l’ont traîné dans la boue. Je voudrais bien savoir ce qu’ils ont fait après ? Il avait une manière de travailler qui était sa manière propre. Etre dirigé comme cela, c’est rare. Grémillon avait une autre manière de travailler et c’était l’enfer. Sans gifler, sans rien du tout, mais c’était l’enfer. »  (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

Le tournage s’achève le 10 mai 1947. La critique est dans l’ensemble enthousiaste et le succès public encourageant. Présenté au festival de Venise la même année, Quai des Orfèvres remporte le Grand Prix international de la mise en scène.

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Louis Jouvet, Suzy Delair

Après coup, les acteurs eux-mêmes sentent qu’ils ont participé à une œuvre aux ambitions plus larges qu’un simple « whodunit ». Ainsi, Bernard Blier, sans rancune : « Il y a chez Clouzot un amour de l’humanité qui se sent. Jouvet, qui n’aimait pas beaucoup le cinéma mais qui aimait beaucoup Clouzot, m’avait dit : « Tu sais, ce gars-là, c’est un type dans le genre de Dickens. » C’est la meilleure définition de Clouzot. Il y a dans son cinéma et surtout dans Quai des Orfèvres une vérité et un côté populiste, dans le bon sens du terme, que l’on ne retrouve que dans la grande littérature. » Derrière la sûreté du professionnel, Louis Jouvet pressent le doute de l’artiste : « Sa maîtrise de metteur en scène est complète ; il est sûr de lui et il vise juste. Mais je crois qu’il est en grande difficulté avec lui-même. Il est aussi l’auteur, ne l’oublions pas, donc il a d’autres préoccupations et d’autres inquiétudes que celles suscitées par les seuls problèmes techniques. Je pense qu’il trouvera en lui-même sa propre stabilité ; alors, j’espère, il pourra s’exprimer complètement. »  (Clouzot cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde, 2011)

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QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947) – Louis Jouvet, Robert Dalban

Les mots de la fin de cette aventure cinématographique sont laissés à Suzy Delair : « Quai des Orfèvres a été un succès fabuleux, le Tra-la-la est allé en Chine, au Japon, en Russie. La chanson a été traduite dans toutes les langues. On m’appelait « Delair- Tra-la-la ». Dès que j’arrivais sur scène, on me demandait de le chanter. C’est Clouzot qui m’a obligée à chanter le Tra-la-la dans le film, il savait ce que cela allait faire … Mais nous nous séparons après Quai des Orfèvres. C’est moi qui pars! Plus tard, j’ai vu accidentellement ses films à la télévision. Je crois que j’ai eu le meilleur Clouzot. »

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Entretiens avec H-G. Clouzot, B. Blier, S. Renant et S. Delair
6 décembre 1971 (Archives INA)

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