JULIEN DUVIVIER ou l’artisan consciencieux

La véritable carrière de Julien Duvivier débute en 1930. Et pourtant, à cette date, il est déjà l’auteur de dix-sept films, réalisés entre 1919 et 1929. Mais rien, dans cette production trop abondante, ne le distingue des nombreux faiseurs, qui, au même moment, travaillaient comme lui, en série. Dans la production muette de cet ancien acteur, passé du théâtre à la réalisation de films, sur le conseil du grand Antoine, on trouve de tout : des adaptations de romans (Les Roquevillard, L’Abbé Constantin), des films édifiants (La Tragédie de Lourdes, La Vie miraculeuse de Thérèse Martin), des films d’aventures (Le Mystère de la tour Eiffel), etc. Rien de tout cela ne sort de l’anonymat et ne suffit à imposer le metteur en scène. Seule, peut-être, une première adaptation de Poil de carotte de Jules Renard autorise quelques espoirs, assez vagues ; encore pouvait-on être tenté, à l’époque, d’en attribuer les mérites à la forte personnalité du coadaptateur, alors en pleine gloire : Jacques Feyder. Il faut se rendre à l’évidence : sans son œuvre parlante, Julien Duvivier n’aurait laissé aucun nom dans l’histoire du cinéma.

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Julien Duvivier
Duvivier, Harry Baur, Le Vigan : une belle équipe

Dès son premier film parlant, tout change. David Golder (1930), pour une bonne part grâce à l’interprétation d’Harry Baur, nouveau venu qui s’impose d’emblée, est tout de suite reconnu comme un film important. Tiré d’un roman à succès d’Irène Nemirowsky, le film a aujourd’hui plutôt mal vieilli et paraît assez mélodramatique. Mais il comporte quelques scènes curieuses, et toute la fin, la mort de Golder sur le bateau, au milieu d’émigrants juifs qui lui rappellent ce que lui-même fut jadis, reste émouvante et forte. Incontestablement, elle révélait un tempérament de vrai cinéaste.

Les Cinq Gentlemen maudits (1931), deuxième film parlant du réalisateur, n’eut pas le même intérêt, malgré de bons acteurs comme Harry Baur, Le Vigan et René Lefèvre. Par contre, Allo Berlin… Ici Paris (1931), qui suivit, est un film aujourd’hui assez oublié, qui mériterait d’être redécouvert. Dans son ouvrage sur Duvivier (collection « Premier Plan »), Raymond Chirat le compare aux meilleures comédies de René Clair et le qualifie de «chef-d’ œuvre méconnu». Le scénario, assez original, reposait sur le principe de héros s’exprimant, les uns et les autres, dans leur langue natale, ce qui, à l’époque, était une nouveauté. Il s’agissait de téléphonistes, allemands d’un côté, français de l’autre, qui malgré la barrière des langues, finissaient par très bien se comprendre. Traité en comédie bien enlevée, où une musique allègre jouait son rôle, le film reste une des bonnes réussites de Duvivier, en dépit d’une interprétation privée de noms connus, exception faite pour Josette Day, alors débutante prometteuse. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

De Jules Renard à Simenon

En 1932, Duvivier connaît son premier vrai grand succès, avec la version parlante de Poil de carotte. Le chef-d’ œuvre de Jules Renard, qu’il avait déjà tourné en 1926, lui inspire un film qui déjoue assez bien les pièges mélodramatiques auxquels l’exposait le sujet. Tout le monde admira l’interprétation d’Harry Baur en monsieur Lepic, et celle du jeune Robert Lynen en Poil de carotte. M. Bardèche et R. Brasillach qui, dans leur «Histoire du Cinéma », émettent sur le film un jugement nuancé, signalent toutefois une scène admirable : « Le mariage de Poil de carotte et de sa petite amie de cinq ans… Duvivier avait transformé la scène douteuse en poésie bucolique, avec les deux enfants couronnés de fleurs qui s’avancent dans un paysage miraculeux, et les animaux qui les suivent comme un cortège. » Eux aussi font la comparaison avec René Clair. La même année, Duvivier connaît une nouvelle réussite, dans un genre bien différent, avec l’adaptation de La Tête d’un homme, d’après un roman de Simenon. C’est Harry Baur qui incarne, l’un des premiers, le fameux commissaire Maigret, et son interprétation d’un des personnages les plus souvent représentés à l’écran, reste sans doute la meilleure (avec celle de Pierre Renoir dans La Nuit du carrefour). A ses côtés on remarqua beaucoup Inkijinoff, ancien protagoniste de Tempête sur l’Asie, qui trouvait des accents dostoïevskiens dans un personnage de criminel assez complexe, ainsi que la grande chanteuse réaliste Damia.

Après cette fameuse série, Duvivier va, pendant deux ans, accumuler plusieurs échecs, tout en déployant toujours le même savoir-faire. Il n’y a rien à dire du Petit Roi (1933), enfantine fadaise, ni du Paquebot Tenacity (1933), pièce filmée sans grande invention. En 1934, Maria Chapdelaine, adaptée du beau roman de Louis Hémon, valait un peu mieux. Au moins, avait-il le mérite d’avoir été filmé sur place, et de montrer les admirables paysages québécois du lac Saint-Jean et de la rivière Péribonka. Malheureusement, Jean Gabin, incarnant François Paradis avec l’accent parigot, enlevait toute crédibilité au film, et plus encore, Madeleine Renaud, en robuste paysanne québécoise, avec son impossible diction très « comédie-française »… Toutefois on verra pire avec Golgotha (1935) : le couple Jean Gabin (Ponce-Pilate)-Edwige Feuillère (sa femme), très boulevardier, empêchait tout à fait de croire à cette évocation de la vie du Christ, pétrifiée de respect et d’académisme. Le Vigan, lui-même si souvent génial, n’arrivait pas à animer le personnage de Jésus qui, aux dires de son ami Céline, devait tant le marquer. Seul, Harry Baur, toujours excellent chez Duvivier, parvenait, dans le rôle d’Hérode, à tirer son épingle du jeu, au sein de cette très lourde machinerie. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

Le quatrième « grand »

Le succès devait revenir en 1935, avec La Bandera qui, aujourd’hui encore reste un des meilleurs films de Duvivier. Bien adapté par lui-même et Charles Spaak, le célèbre roman de Mac Orlan sur la légion étrangère espagnole fournissait au cinéaste une matière cinématographique de premier ordre. Compromis heureux entre le romanesque et le documentaire, La Bandera (qui est dédié au colonel Franco, dont les troupes figurent dans le film) est de plus excellemment joué par Jean Gabin, cette fois tout à fait dans son personnage, Le Vigan, Aimos, Gaston Modot, sans oublier Annabella, dans une étonnante composition de jeune Berbère amoureuse. Après ce film, et jusqu’à son départ pour Hollywood, en 1940 Duvivier va tourner neuf films en cinq ans, alternant le meilleur avec le moins bon, le meilleur étant le plus fréquent. Cette courte période d’un lustre, constitue en effet l’apogée de la carrière du cinéaste, qui, plus jamais ensuite, ne retrouvera pareil statut au sein du cinéma français. Pendant ces quelques années, il est devenu, en quelque sorte, le quatrième « grand » (avec Renoir, Clair et Feyder), en attendant que le jeune Carné vienne se joindre au peloton.

Porté par la mode, aidé par de bons scénaristes et surtout de bons interprètes, comme en fourmillait alors le cinéma français, Duvivier n’aura guère de peine à soutenir cette réputation de grand cinéaste, a qui ne manquera pas même cette suprême consécration : l’engagement à Hollywood. On peut passer rapidement sur des films comme Le Golem (1935), médiocre remake d’un classique de l’expressionnisme allemand, ou L’Homme du jour (1936), scénario-prétexte pour Maurice Chevalier, tristement dépourvu de verve. En revanche, La Belle Équipe (1936), film social qui préfigure assez bien l’atmosphère d’un «Front populaire» alors imminent, est considéré, à juste titre, comme un classique de ce réalisme poétique, si caractéristique d’une certaine tendance du cinéma français de ces années. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

Sur un air de valse

Autre film-symbole, autre grand succès, en 1936 également, le fameux Pépé le Moko, qui contribua beaucoup à imposer le « mythe Gabin». Jamais les qualités de cinéaste de Duvivier ne furent plus grandes, et pourtant elles ont fort à faire contre un scénario artificiel et complaisant, dont les dialogues à effet, d’Henri Jeanson, soulignent les facilités. Restent un certain romantisme, encore efficace, l’atmosphère de la Casbah d’Alger, deux ou trois scènes assez fortes… et Gabin.

Avec plus d’atouts, et encore plus d’artifices, Un Carnet de bal (1937), qui consacrait la mode du film à sketches en France, rencontra un succès encore supérieur. Raimu, Fernandel, Harry Baur, Louis Jouvet, Pierre Blanchar, Marie Bell, Françoise Rosay, sans compter une demi-douzaine de scénaristes (dont Henri Jeanson), c’est tout le cinéma français du moment qu’on retrouve au générique de ce film célèbre. N’oublions pas une jolie valse de Maurice Jaubert qui en est sans doute le seul élément à n’avoir pas vieilli. Couronné à la Biennale de Venise, en 1937, c’est Un Carnet de bal qui valut à Duvivier son premier engagement à Hollywood (il faut noter que ni Clair ni Renoir n’ont encore, à cette date, connu pareil honneur). Il réalisa pour la Metro Goldwyn-Mayer, Toute la ville danse (1938), évocation brillante et fantaisiste de la vie de Johann Strauss, soutenue par la musique célèbre, le luxe des grandes productions américaines et, en prime, une collaboration  épisodique du grand von Sternberg lui-même. Après quoi, Duvivier revint en France réaliser un projet qui lui tenait à cœur : La Fin du jour (1938). Ce film sur la vieillesse des comédiens retirés dans une maison de repos est réalisé avec brio et comporte d’étonnants numéros d’acteurs de Michel Simon, Louis Jouvet et Victor Francen. En 1939, Duvivier réalise un film insolite au milieu de sa production d’alors : un remake de La Charrette fantôme, classique du muet réalisé par Sjöström, d’après Selma Lagerlöff. Il en fit un bel album d’images, froides et très soignées, sans recréer vraiment le climat de légende qu’exigeait la belle histoire. Le réalisme lui convenait mieux, tout comme à ses interprètes, Pierre Fresnay et Louis Jouvet. Pendant la drôle de guerre survenue juste après ce film, Duvivier fut convié officiellement, peut-être par Jean Giraudoux, à exalter les vertus nationales. Il en résulta une œuvre de circonstance, presque patriotique et empesée, Untel, père et fils, achevée à la veille de la défaite et qui ne put sortir en France qu’en 1945, après avoir servi à notre propagande aux Etats-Unis, tout au long de la guerre (sous le titre Le Cœur d’une nation). Malgré Jouvet, Raimu et Michèle Morgan, c’est une œuvre médiocre et qui tombe à plat. Sur cet échec, s’achevait une période de dix ans où Duvivier avait accumulé les succès, et qui méritait une meilleure conclusion. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

L’exil hollywoodien et le retour en France

Pendant l’été 1940, il regagna Hollywood où il passa toutes les années de guerre. Il y réalisa quatre films qui n’ajoutèrent pas à sa gloire. Trois furent des films à sketches qui s’efforçaient d’exploiter la veine d’Un Carnet de bal, avec de moins en moins de bonheur : Lydia (1941), Six Destins (1942), Obsessions (1943). Le quatrième était un film « patriotique», sur un sujet assez ridicule, pour lequel il retrouvait Jean Gabin, lui aussi exilé à Hollywood : L’Imposteur (1943). Pour Duvivier, comme pour Gabin, ce film est l’un des plus mauvais de leur carrière. En 1945, le cinéaste rentra en France, où il trouva un cinéma français qui avait beaucoup changé, avec l’apparition en 1941-1943 d’une nouvelle génération pleine de talent (Clouzot, Becker, Bresson, Autant-Lara). Adaptant Simenon, il se remit au travail en tournant Panique, dans la manière de l’avant-guerre. Le film parut démodé et ne fut pas pour son auteur la rentrée éclatante qu’il espérait alors qu’aujourd’hui ce film (Noir) est l’un des plus beaux de sa seconde partie de carrière. Après deux ans d’inaction, celui-ci partit tourner en Angleterre une nouvelle adaptation (due à Jean Anouilh) d’Anna Karénine, avec Vivien Leigh. Ni l’un ni l’autre ne firent oublier la version fameuse réalisée par Clarence Brown pour Greta Garbo. Deux ou trois films quelconques (le meilleur : Sous le ciel de Paris en 1950, lointain descendant de La Belle Équipe) conduisent jusqu’à 1951, où Duvivier renoue enfin avec le grand succès, en tournant Le Petit Monde de Don Camillo d’après le livre savoureux de Giovanni Guareschi. Il y eut, bien sûr, une suite où le public retrouva avec le même plaisir Don Camillo et son adversaire Peppone, toujours sous les traits de Fernandel et Gino Cervi : Le Retour de Don Camillo (1953). Entre-temps, La Fête à Henriette (1952), film plus ambitieux, avait été beaucoup moins bien reçu. La dernière grande tentative « ambitieuse» de Duvivier se situe en 1954 et se nomme Marianne de ma jeunesse. C’est une sorte de féerie poétique, un peu laborieuse, qui dans une atmosphère vaguement inspirée du « Grand Meaulnes», prodigue enchantements et sortilèges, sans parvenir à faire oublier que le réalisateur est décidément plus à l’aise dans le quotidien que dans l’univers des songes. Duvivier garda toujours un faible pour cette œuvre qui accusait pourtant si cruellement ses limites, mais qui constituait un échec honorable, comme avait été sa Charrette fantôme.

Après cette incursion dans la poésie, cet « à la manière » de Cocteau déjà anachronique, Duvivier revint à son savoir-faire passe-partout ; il reprit plusieurs films policiers, dont il n’y a rien à dire, réalisa en 1956 un de ses films les plus Noir : Voici le temps des assassins, adapta Zola (Pot-bouille), Pierre Louÿs (La Femme et le pantin, avec Brigitte Bardot) ou Robert Sabatier (Boulevard), avec un manque d’enthousiasme de plus en plus apparent.  Soulignons aussi Marie Octobre avec une distribution exceptionnelle, rassemblant les protagonistes de l’histoire dans un huis-clos bien mené où un traitre doit être délivré.
La jeune critique, François Truffaut en tête, l’avait relégué au rang des vieilles lunes, en compagnie de Delannoy, Decoin et d’autres, ce qui était injuste, mais que ses derniers films semblaient, hélas, confirmer. Ses ultimes œuvres, réalisées en pleine vogue de la « nouvelle vague» passèrent totalement inaperçues. La dernière, Diaboliquement vôtre, sortit à l’orée de cette année 1968 qui annonçait de nouveaux âges, dont il était dorénavant trop éloigné. Quand elle fut présentée, son auteur était déjà mort : le 29 octobre 1967, en plein Paris, sa voiture avait percuté celle de Maurice Schumann, ministre du général de Gaulle. Le ministre était sauf, tandis que le cinéaste succombait à une crise cardiaque. Ainsi disparut, comme dans un scénario un peu trop apprêté de Spaak ou de Jeanson, ce « consciencieux artisan… virtuose à la manière de Hollywood, (à qui) il ne faut pas demander plus qu’un métier assurément remarquable.» (Bardèche et Brasillach.) Cet éloge mesuré nous semble aujourd’hui un des plus beaux qui puisse être adressé, en fin de compte, à un cinéaste. Il est probable que Duvivier, homme modeste, s’en serait déclaré satisfait. [(La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)]

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