MARIE-OCTOBRE – Julien Duvivier (1959)

Un grand film de la fin des « années 50 », signé Julien Duvivier et Henri Jeanson. Un véritable suspens, magistralement interprété par une pléiade de comédiens prestigieux. En 1944, ils formaient un réseau de Résistance. L’un deux a trahi. Des années plus tard « Marie-Octobre », seule femme du groupe, les réunit pour découvrir qui a trahi… Et, à la fin de l’enquête, le traître devra mourir !

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MARIE-OCTOBRE – Julien Duvivier (1959)

C’est à une autre adaptation littéraire que s’attache Duvivier à l’issue de La Femme et le pantin : celle du roman de Jacques Robert, Marie-Octobre, publié en 1948, dans lequel sont observés, trois ans après la guerre, les doutes et réflexions d’anciens résistants et d’un ancien membre des Waffen SS. Le désenchantement se fait jour chez certains, et de douloureuses questions sont abordées : les fascistes doivent-ils être jugés suivant les méthodes fascistes ou selon les principes démocratiques ?
Duvivier propose à Jacques Robert de travailler avec lui à l’adaptation. Celui-ci, fort intimidé d’approcher ce grand cinéaste, est d’abord effrayé par sa froideur mais, au bout de quelques minutes, la glace se rompt et, se souviendra Robert, « nous travaillâmes durant un mois, de dix heures du matin à six heures du soir. A la fin du mois, l’adaptation de Marie-Octobre était terminée (…) Pas un instant, ça n’avait été dur – à part le premier quart d’heure. »
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

Le scénario n’aura d’ailleurs que peu de rapport avec le roman. Tout d’abord, la structure sera basée sur une unité de temps (une soirée) et de lieu (une demeure bourgeoise), ce qui n’était aucunement le cas du livre. Le film racontera les retrouvailles d’un groupe d’anciens résistants. Marie-Hélène Dumoulin, dite « Marie-Octobre », révèle que la dénonciation de leur réseau, qui a entraîné jadis la mort de leur chef, a pour auteur l’un d’entre eux. Chacun est soupçonné: qui est le traître ? Jacques Robert, en travaillant à ce scénario, se souvient de la trahison de Jean Moulin à Lyon en 1943, et de René Hardy, qui en est accusé, et dont il a suivi le procès.
Quelque temps plus tard, Duvivier réunit son vieux complice Jeanson, et Jacques Robert lui-même, dans sa maison de Saint-Tropez, afin d’écrire, avec une précision maniaque, le découpage et les dialogues du film, Jacques Robert se souviendra que Duvivier imposait à Jeanson un minutage très précis pour chaque scène : « Duvivier l’enfermait à clé en disant : tu frapperas, je viendrai te libérer, tu nous liras, je te donnerai le chronomètre, et je te réenfermerai si tu as dépassé les quatorze secondes… » Un jour, Jeanson, las de ce régime carcéral, profite d’une promenade en soirée sur le port pour fausser compagnie au cinéaste, et ne rentre que le lendemain matin.
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

Le film devant se dérouler en décor unique, avec la totalité des (onze) acteurs présents dans la plupart des séquences, rien ne s’oppose à ce que le plan de tournage suive l’ordre du découpage, luxe rare au cinéma, apprécié notamment par les comédiens. Duvivier, à l’aide de figurines en carton représentant ses personnages, prépare et minute les déplacements des interprètes, les mouvements de caméra et les reporte sur des croquis. Tout est tellement précis que – autre fait rare – le tournage sera un peu plus court que prévu.
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

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Le décor dans lequel va se jouer le drame (œuvre de Georges Wakhevitch) représente l’intérieur d’une demeure cossue, s’inspirant du château de Morville. Afin de renforcer l’impression de huis clos, Duvivier tient à ce que le décor possède un plafond, qui doit apparaître dans de nombreux plans. Wakhevitch conçoit alors un plafond à caissons mobiles, qui permettront, en les poussant, de laisser passer des éclairages. De sérieuses contraintes sont donc imposées aux techniciens.
Pour le rôle de Marie-Octobre, Duvivier retrouve celle qui est désormais son actrice préférée, Danielle Darrieux. Autour d’elle, Bernard Blier, Serge Reggiani, Noël Roquevert, Paul Frankeur, Daniel Ivernel et Jeanne Fusier-Gir, qui ont déjà tourné sous la direction du cinéaste, côtoient Paul Meurisse, Paul Guers, Lino Ventura et Robert Dalban.
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

Si La Femme et le Pantin trouvait l’un de ses vagues prétextes dans une évocation du sort des Collaborateurs à la fin de la guerre, Marie-Octobre (1959) constitue quant à lui une sorte de diptyque avec Panique. Les héros de ce drame en chambre, où il s’agit, presque quinze ans après, de démasquer « en séance» le traître qui a vendu un réseau de résistance, tiennent plus des bourgeois pétainistes puis gaullistes de Untel père et fils (c’est du moins ainsi qu’on peut les imaginer) que de l’hagiographie française consacrée à la guerre, Le Père tranquille (1946) ou La Bataille du rail (1946) comme emblèmes.
Le film est pratiquement tourné dans un décor unique, et Duvivier en a travaillé la préparation un peu à la manière d’Hitchcock, répétant les mouvements de ses personnages avec de petites figurines, et réglant avec minutie leurs déplacements. Le procédé est brillamment appliqué, mais contribue à la froideur et à la dramaturgie un peu raide que nombre de critiques lui reprochent.
Duvivier n’organise pas sa mise en scène autour de plans larges. Sa caméra reste au contraire extrêmement mobile, accentuant les problèmes de cadrage : c’est du gros plan en mouvement, et les ensembles sont soigneusement pesés même si, un peu paradoxalement, ce souci de souplesse se retourne contre le film. En déplaçant caméra et protagonistes, la réalisation s’impose des architectures trop complexes pour ne pas entraîner une certaine rigidité, oblige à des précisions à la seconde et au millimètre, dans les comportements comme dans les dialogues.
(Julien Duvivier, Cinquante ans de noirs destins – Yves Desrichard – Efitions BiFi/Durante)

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Le tournage, aux studios de Boulogne, se déroule dans une entente parfaite et même, dira Danielle Darrieux, dans un « climat de loufoquerie ». Se retrouvant tous, quasi quotidiennement, pendant trois semaines (du 17 novembre au 10 décembre 1958), les onze acteurs évacuent la tension de l’histoire et des contraintes techniques en accumulant farces et plaisanteries entre les prises. Ainsi, un jour, Dalban, Ventura et Blier décident de jouer un tour à Roquevert en l’empêchant de parler : dès que celui-ci veut placer un mot, on le somme de se taire, et ce jusqu’à le mettre hors de lui. Duvivier est parfois pris de tels fous rires qu’il cède la place à son assistant Michel Romanoff ! Cela ne l’empêche pas de surveiller les moindres détails. Marie Epstein, en visite sur le tournage, témoigne : « II se lève, vérifie minutieusement, lui-même, au viseur, la répétition de chaque scène, rectifie un détail, rajuste une place ou un geste, puis va se rasseoir et regarde… »
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

Le 24 avril 1959, le film sort en exclusivité dans deux cinémas, le « Français » et le « Marignan », qui ferment leurs portes durant les vingt dernières minutes de chaque séance – façon d’attirer le public en promettant ainsi une surprenante révélation finale. La règle des trois unités qui préside au film se prête également à une adaptation sur scène, et Robert en tire une pièce – cosignée, néanmoins, par Duvivier et Jeanson. Elle sera créée en décembre 1961, au Théâtre en Rond de Paris dans une mise en scène d’André Villiers et, comme le film, connaîtra un beau succès.
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

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Pour ce qui sera son dernier film important, Duvivier allie la maîtrise d’une mécanique parfaitement réglée à une nouvelle exploration de quelques-unes de ses obsessions : le groupe d’hommes qui se déchirent, les masques qui tombent, le passé qui vient hanter le présent. Il profite, par ailleurs, du confort que procurent le suspense de l’histoire et la popularité des comédiens pour aborder l’ambiguïté de certains comportements sous l’Occupation. L’ensemble est d’une richesse à laquelle on n’a pas toujours rendu justice et que l’on a parfois eu tendance à ignorer au profit de l’habileté.
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

Comme on le lui a fréquemment reproché à l’époque, le film n’a certes rien de « naturel » et n’est pas toujours psychologiquement vraisemblable ; les déplacements des acteurs, la discussion à onze voix où les réparties fusent dans un ordre parfait, font clairement penser au théâtre. Mais on aurait tort d’y voir un défaut, un excès de cette « qualité française » alors tant discutée. Cet artifice est, en effet, pleinement assumé ; c’est une des composantes mêmes du scénario. Plus qu’une pièce de théâtre (même si, on l’a vu, la forme s’y prête), c’est au déroulement complet d’une représentation que fait songer le film : le générique – une route éclairée par les, phares d’une voiture conduit un des acteurs/spectateurs (Frankeur) sur la scène du drame qui va se Jouer ; le premier quart d’heure est un « avant-lever de rideau » où l’on sent que quelque chose se prépare, que les instruments s’accordent. La position et les déplacements des acteurs n’ont pas encore cet aspect précis et symbolique que l’on verra ensuite. La gravité dont ils devront bientôt faire preuve est pour l’instant dissimulée sous les plaisanteries un peu forcées, sous la musique (« La Walkyrie » ou « Seule ce soir »), sous les commentaires de la télévision qui trône au salon. Après l’exposé par Renaud-Picart (Meurisse) et Marie-Octobre du but de cette réunion, c’est Bernardi (Ventura) qui frappe les trois coups : « Ouvrons les malles, faisons l’inventaire. » C’est alors que démarre vraiment la représentation dont les onze personnages sont à la fois les acteurs, les spectateurs (leurs regards convergent vers celui d’entre eux qui joue sa version de l’histoire), les metteurs en scène (le vote pour « désigner » le coupable, Marie et Renaud organisant l’arrivée d’un douzième personnage qui détiendrait la vérité…). Le drame qu’ils se jouent est régulièrement interrompu par ces entractes que sont les extraits du combat de catch télévisé ou les interventions de la domestique Victorine (J. Fusier-Gir).
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

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Pour filmer cette représentation et ses préparatifs, Duvivier utilise toutes les possibilités qu’offre la caméra pour les mettre en valeur, en souligner les effets ou observer les réactions. La profondeur de champ, les plongées et contreplongées montrent – de façon un peu ostentatoire – une parfaite maîtrise technique qui n’est pas, finalement, l’aspect le plus intéressant du film. La caméra traque chacun en gros plan, ou l’écrase au fond de l’image…
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

Dans le film, Paul Meurisse, Lino Ventura, Bernard Blier ou Paul Guers ont plutôt mal vieilli, et leur médiocre présent n’a plus rien à voir avec leur supposé glorieux passé. L’atmosphère est amère et désenchantée, qui préfigure l’avènement de la Cinquième République et le retour du « sauveur» de Gaulle. Le film semble parfois trop somptueusement composé, on a l’impression d’assister à une partie d’échecs verbale où Jeanson, se souvenant peut-être de ses propres mésaventures pendant la guerre, alterne entre le jeu de massacre et le règlement de compte – non sans malaise. Presque trop parfait dans sa façon, Marie-Octobre impose curieusement un des rares personnages féminins supérieurs de l’œuvre de Duvivier – il est vrai qu’il s’agit de Danielle Darrieux…
Dans le même souci, on peut peut-être dater de cette époque le projet du film Les Déserteurs que Duvivier concocte avec Barjavel, et qui se propose de mettre en scène l’odyssée ambiguë de quelques soldats allemands en déroute à la fin de la guerre, et l’attitude non moins trouble de la population française à leur égard. Duvivier s’y livre avec morgue à une misogynie particulièrement active, où la protagoniste, Pauline, petite bourgeoise complexée, rêve à une vie d’aventure que, non sans paradoxe, vient lui proposer Hermann, l’un des soldats perdus. On attribuera à Duvivier la paternité sans faille des propos d’Escabène, berger de son état, qui ne craint pas de répondre à un comparse qui lui demande ce qu’il sait des femmes : « J’en ai quatre-vingt-deux dans mon étable. […] Elles ont quatre pattes, mais c’est tout pareil. » Surtout, Duvivier s’implique clairement dans le personnage du capitaine désabusé qui mène la chasse, et auquel un villageois reproche d’avoir quitté la France pendant la guerre. En réponse, celui-ci aligne le nom des champs de bataille où il s’est illustré. Nul doute qu’il faille voir là dans le prolongement violent mais apaisé de Panique, une manière de riposte qui aurait fait des Déserteurs le troisième volet d’un triptyque dont ledit Panique et Marie-Octobre constituent les deux autres pans.
(Julien Duvivier, Cinquante ans de noirs destins – Yves Desrichard – Efitions BiFi/Durante)

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Les personnages, s’ils sont relativement schématiques, forment cependant un échantillon d’humanité permettant à Duvivier d’exprimer son pessimisme sur la fragilité, le factice des liens unissant les êtres, et les mensonges les accompagnant. Comme les chômeurs de La Belle équipe, les anciens résistants de Marie-Octobre, d’abord unis face à l’adversité (l’Occupation), sont finalement confrontés à eux-mêmes, capables de se déchirer, de se lancer les pires accusations (et même, dans les deux films, de tuer par jalousie amoureuse). La peur qu’inspirent à Duvivier les noirceurs de l’âme resurgit : les lâchetés, les méfiances, la tentation du lynchage sont présentes (même si ces sentiments sont ici moins extrêmes que dans Panique). La scène d’accusation de Simoneau (Blier) est, à ce titre, la plus frappante : tous les autres le désignent par écrit comme coupable, mais « je ne peux rien affirmer », reconnaît Blanchet (Dalban), « j’ai le courage de mes opinions mais je les garde pour moi », déclare Vandamme (Roquevert) tandis que Thibaud (Ivernel) s’abrite derrière un peu courageux « Je ne suis pas le seul ».
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

Comme dans la plupart des grands films de Duvivier, les personnages de Marie-Octobre cachent dans leurs souvenirs des secrets plus ou moins lourds, mais leur révélation revêt ici une importance particulière car elle invite à une réflexion sur les ambiguïtés du comportement des Français sous l’Occupation, et sur la face cachée des « héros ». Or on sait que le cinéma français n’a, avant Le Chagrin et la pitié, que rarement nuancé l’image de la France occupée. La collaboration n’a pas été ignorée (Duvivier lui-même l’évoque dans La Femme et le pantin), mais, en 1959, la compromission quotidienne, non idéologique, n’a encore guère été évoquée. La traversée de Paris de Claude Autant-Lara en 1956 l’a fait, à sa façon. Dans Marie-Octobre, le sujet est plus discrètement abordé (aucune critique n’y fait d’ailleurs allusion à la sortie du film) mais chacun peut se sentir concerné. « Quel est le Français qui par la force des choses n’a pas eu de relation avec l’occupant ? », remarque Simoneau, et l’on comprend que même ces résistants n’ont, « par la force des choses », pas été absolument irréprochables : l’avocat Simoneau a plaidé devant des conseils de guerre allemands, le boucher Marinval a fait du marché noir avec les occupants et tous en ont profité (« mon beurre, à cette époque-là, vous lui trouviez pas un goût de vert-de-gris, hein ? » se défend-il), le fonctionnaire Vandamme a « obéi à ses supérieurs… », Rougier (Reggiani) a travaillé dans une imprimerie d’où sortaient des journaux allemands (ainsi que, il est vrai, des tracts et taux papiers). On peut supposer que Bernardi a, lui, profité de l’épuration : il possède à Pigalle une boîte reprise en 45… L’image du héros martyr, Castille, est elle-même entachée du fait qu’il était dans la vie privée « une brute, un égoïste, un personnage cynique, versatile ». Plus grave : Simoneau, avant-guerre, a été fasciste, a soutenu Franco, a fait partie du comité France-Allemagne avec De Brinon et n’a rompu avec l’extrême-droite qu’en 1942 ! Au-delà du fait évident dans sa gravité, que l’un d’eux a vendu le réseau, on voit donc que le film est beaucoup moins confortable qu’une description superficielle ne le laisse croire. Et les catcheurs, sur l’écran de télévision, ponctuant ironiquement le combat verbal auquel se livrent les protagonistes, peuvent aussi bien symboliser l’affrontement en chacun d’eux de la bonne et la mauvaise conscience.
(Julien Duvivier « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002)

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Comme le montre, justement, l’intrusion régulière dans le film de la retransmission de catch, Marie-Octobre est émaillé de pointes d’humour – ironie, allusions ou réparties jeansoniennes – toujours fort bien intégrées. Le dialogue réserve ainsi quelques bons mots dont Jeanson a, heureusement, le bon goût de ne pas abuser. Citons Bernardi évoquant sa compagne, une chanteuse dont Marinval cite les disques : « Moi, à la maison, j’ai les deux faces, et puis pas en cire, en chair et en os. Tu parles d’un microsillon ! » Des clins d’œil sont envoyés en direction de Duvivier lui-même : on apprend que Le Guéven (Guers), séducteur avant de devenir prêtre, était surnommé dans sa jeunesse « Au bonheur des dames ». Les allusions à Judas et Ponce Pilate, tout en étant adaptées au sujet du film, évoquent naturellement Golgotha, tant raillé autrefois par Jeanson : «  Un Judas de plus ou de moins… « , «  Tas de Ponce Pilate ! « ,  » Quand on se lave les mains, c’est qu’elles ne sont pas très propres « ,etc. Autre clin d’œil : Le Guéven, au piano, joue quelques notes de Premier rendez-vous, un des grands succès de Danielle Darrieux. On peut y voir également une forme d’ironie (sans méchanceté) rappelant que plusieurs des comédiens de Marie-Octobre ont dû, comme les personnages qu’ils interprètent, « par la force des choses » et pour continuer à travailler, accepter des « compromis » avec l’occupant, en tournant pour la Continental d’Alfred Greven – sans que cela, rappelons-le, soit déshonorant, ces productions n’étant en rien idéologiques. Darrieux, avec Premier rendez-vous (puis Caprices et La fausse maîtresse), en fut une des vedettes. Roquevert y a trouvé quelques-uns de ses meilleurs rôles (L’assassin habite au 21, Le corbeau, La main du diable). Blier (La symphonie fantastique, L’assassinat du père Noël, Caprices) et Meurisse (Défense d’aimer, Mariage d’amour, La ferme aux loups) y ont solidifié leur popularité grandissante, tandis que Jeanne Fusier-Gir y a poursuivi sa carrière d’éternel second rôle. Tout cela ajoute évidemment au trouble des interrogations que pose le scénario sur la frontière entre conciliation et compromission.
JULIEN DUVIVIER « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002

La direction d’acteurs, dans Marie-Octobre, tient presque de la manipulation, tant les parcours sont balisés et, si les interprètes nous semblent tous parfaits, il y a fort à parier que d’autres qu’eux auraient pu être aussi convaincants, entre les mains de Duvivier. On doit cependant attribuer une mention spéciale à Serge Reggiani, particulièrement attachant, et qui parvient à émouvoir encore davantage à l’aveu de sa culpabilité. Duvivier avait, on s’en souvient, utilisé son remarquable talent dix ans plus tôt, dans Au royaume des cieux, où il dominait déjà la distribution.
Par les diverses approches qu’il suscite, Marie-Octobre est donc, on le voit, un film passionnant. C’est, hélas, un des derniers feux de la carrière du cinéaste : les œuvres suivantes jetteront parfois, encore, quelques lueurs, mais sans retrouver les éclats ayant illuminé le cinéma français au cours des trente-cinq années précédentes.
JULIEN DUVIVIER « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002

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Marie-Octobre est une nouvelle fois un succès commercial, mais c’est aussi un chant du cygne. Duvivier, homme clé des années trente, cinéaste capable des années cinquante, n’a plus grand-chose à dire (mais encore moins à prouver) quand Truffaut, Chabrol, Rivette, mais aussi Molinaro ou Lautner, occupent les écrans. Comme par l’ironie du sort, en 1959, il est membre du jury du festival de Cannes, présidé cette année-là par son ami Marcel Achard, qui couronne du prix de la mise en scène Les Quatre cents coups (1959) de François Truffaut : ce même Truffaut qui a été chassé de ce même Festival l’année précédente pour avoir raillé le niveau de la sélection française, et dont les critiques dans Arts et Les Cahiers du cinéma sont aussi attendues que redoutées. A l’occasion, on interviewe le juré : « Que pensez-vous de la Nouvelle vague ? Qu’elle ne diffère guère de l’ancienne. Qu’elle nous apporte de bons films, des moins bons films, et des navets. (…) Elle sera suivie d’une autre, qui elle-même… »
Julien Duvivier, Cinquante ans de noirs destins – Yves Desrichard – Efitions BiFi/Durante

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Il est frappant, lorsqu’on lit les critiques de 1959 – année souvent considéré comme celle de la naissance de la Nouvelle Vague – de voir que Marie-Octobre fait figure de symbole d’un certain cinéma classique : d’aucuns y voient l’agonie de ce cinéma ; d’autres, au contraire, une preuve de sa solidité, Ainsi, pour Pierre Billard, de France-Observateur, « s’il est un film capable de faire sentir ce que représente le jeune cinéma français, c’est bien Marie-Octobre. Le caractère schématique et convenu de la progression dramatique, l’importance du dialogue à effets, l’arbitraire total d’une situation invraisemblable, des personnages figés dans leurs panoplies : quelle magnifique caricature Julien Duvivier nous offre d’un cinéma qui se meurt ! »
L’avis de Luc Moullet, dans Arts, est voisin : « La caméra erre dans l’unique pièce, mais son mouvement ne réussit jamais à rendre, comme dans La Corde, la sensation d’espace ou de vase clos. Les acteurs ne sont jamais dirigés lorsqu’ils ne parlent pas : ils semblent dormir debout (…) Le cinéma français de « qualité » (…) part toujours des bons mots et des répliques tragiques inventés par un scénariste patenté – Henri Jeanson en l’occurrence – et qui sonnent toujours plus faux que le faux ».
Sans être un ardent défenseur du film, Georges Charensol, on s’en doute, n’a pas la même position, comme il l’explique dans Les Nouvelles littéraires : « Au cours de ces dernières semaines, je ne me suis pas montré tendre pour les prétendues audaces de certains  »jeunes » et j’ai plaisir à saluer, dans Marie-Octobre, un film où on ne demande à aucune comédienne de montrer ses cuisses (…). Pourtant je comprends la lassitude des spectateurs devant des procédés qui ont trop servi. Un sujet ambitieux comme celui-ci réclamait des moyens à la hauteur de cette ambition et non point l’utilisation de trucs qui ne font plus illusion à personne. »
Gérard Deville, dans Noir et Blanc, a, lui, « plaisir à saluer un film français de cette qualité. Depuis, quelques mois, nous n’étions pas gâtés avec tous ces jeunes (?) qui jouent à montrer leurs petits ven-ventres ! »
Et Régis Bergeron ajoute, dans L’Humanité : « A en croire certains, on pourrait penser que les « anciens » du cinéma français ne comptent plus. Quoi ? Carné, Clair, Duvivier ? Cela n’existe plus ? (…) Leurs œuvres récentes sont là pour en témoigner, le temps n’est pas venu pour eux de  »passer sous la table ».
JULIEN DUVIVIER « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002

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Quelques avis marginaux se font entendre : Jacqueline Michel, dans Le Parisien accuse « toutes les facilités que s’offre Julien Duvivier pour gagner le public, son manque de rigueur, sa manière de prestidigitateur pour vous lancer sur des fausses pistes (…) et surtout, sa mise en scène sans aucune originalité, filmée comme au théâtre.» Dans La Croix, Jean Rochereau soulève, à nouveau, des problèmes moraux : « Le coupable, certes, est sans excuses, si on se reporte au mois d’août 1944. Mais nous sommes en août 1959 (…) Le dénouement nous gêne beaucoup plus qu’il ne nous émeut. Et nous craignons que (…) certains spectateurs sentent, au contact de cette application de la loi du talion, se raviver la haine… (…) Cette fin est d’autant plus maladroite, nous semble-t-il, qu’à une ou deux exceptions près les personnages du film ne vivent pas vraiment, ne possèdent pas l’épaisseur psychologique qui expliquerait, sans l’excuser, leur comportement. »
JULIEN DUVIVIER « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002

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Marie-Octobre a souvent été, depuis, considéré avec condescendance : Raymond Chirat n’y voit guère qu’un « spectacle très digestif ». Patrick Brion ne s’attarde pas sur ce film « qui, trop parfaitement, reprend le vieux thème du lieu clos.» Jean Garandeau, dans Image et Son, invite à considérer son intérêt pédagogique : « Ce film pourrait servir d’exemple pour l’étude du langage cinématographique : utilisation des éclairages, des plans d’ensemble, des gros plans, des contre-plongées (…) et des mouvements de caméra (…) Autant de prouesses qui sont le fait non pas d’un génie, mais d’un excellent ouvrier ». Seul Philippe Roger osera parler de « rien de moins qu’un chef-d’œuvre » dans une étonnante analyse où est établi, entre autres, un parallèle avec La Règle du jeu de Jean Renoir. Philippe d’Hugues affirme aussi dans Positif que le film fut « sous-estimé en son temps », rappelant qu’on y retrouve « le principe même de La Corde, avec plus de vraisemblance puisqu’il y a moins d’actes et seulement des paroles. Le temps réel est ici beaucoup plus plausible que chez Hitchcock. »
JULIEN DUVIVIER « Le mal aimant du cinéma français » Vol 2 : 1940 – 1967 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Georges Prudente dit :

    *Mon Cinéma A Moi, *

    je vous souhaite un agréable week-end. Je vous remercie pour ce déroulé de communication cinématographique relatif à Julien Duvivier.

    *Georges. *

    Aimé par 1 personne

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