Témoignage : Blanchette Brunoy

Avec Claudine à l’école, réalisé en 1937 par Serge de Poligny, Blanchette Brunoy devient rapidement l’une des jeunes premières les plus remarquées de l’écran. Un charmant sourire et un jeu naturel comme le sien n’ont-ils pas symbolisé la saine jeunesse de l’époque ?
Après La Bête humaine (1938, Jean Renoir) elle se montre remarquable dans des films comme L’empreinte du Dieu (1940, Léonide Moguy), Goupi Mains Rouges (1943, Jacques Becker) aux côtés de Fernand Ledoux et de Robert Le Vigan, ou Le Café du cadran (1947, Jean Gehret, Henri Decoin).
Elle évoque plusieurs temps forts de sa belle carrière avec la simplicité touchante qu’on lui connaît. [Le cinéma des années 40, par ceux qui l’ont fait (Tome 4, Le Cinéma de l’Occupation : 1940-1944) – Christian Gilles – Ed. L’Harmattan (2000)]

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Blanchette Brunoy

Comment êtes-vous devenue comédienne ?
J’ai été élevée dans une famille où il y avait de nombreux enfants, et nos parents pour occuper les jeunes que nous étions, nous incitaient à jouer la comédie. Notre théâtre amateur avait pour public des gens importants dont Léon Bernard, Sociétaire de la Comédie-Française et professeur au Conservatoire… Et c’est au cours de cette adolescence heureuse que m’est venue le goût de ce métier !
Ma marraine, Blanche Duhamel (mon prénom me vient d’elle), avait joué chez Charles Dullin, Louis Jouvet, Jacques Copeau… J’étais donc, si vous voulez, déjà introduite dans ce milieu du spectacle. Je me suis présentée au Conservatoire dans un passage de « L’école des femmes » et j’ai été reçue.

L’ambiance du Conservatoire était-elle identique à celle du film Entrée des artistes ?
Il régnait là-bas un climat extraordinaire, assez similaire en effet à celui du film. Ce mélange de danse, de musique et de comédie vous prenait de partout, impression semblable à ce que vous pouvez ressentir lorsque vous pénétrez dans une église… J’y suis restée deux ans.
Au terme de cette période, un de mes camarades m’a conseillé de me présenter au Théâtre de l’Œuvre : « les directeurs, d’après lui, cherchaient une jeune fille correspondant à mon physique ». La pièce était de Jean-Jacques Bernard (une famille prestigieuse puisqu’il était le fils de Tristan, le dramaturge, et le frère de Raymond, le metteur en scène). Il s’agissait du rôle principal ; ma spontanéité a dû leur plaire et j’ai été immédiatement engagée.

Quelles ont été vos réactions suite à ce départ prometteur ?
La critique a été enthousiaste et tous les journaux ont parlé de moi comme d’une véritable révélation. Mon étonnement était d’autant plus grand que je pensais n’avait fait preuve d’aucun don particulier. Un soir, une dame juive allemande est venue me voir dans ma loge. Installée depuis peu à Paris, elle s’occupait d’artistes (elle avait favorisé, en particulier, la carrière de Marlène Dietrich). Nous avons parlé un moment ; elle est partie sur ces mots : « Vous devez faire du cinéma, vous êtes merveilleuse ». Trois jours plus tard, elle revenait avec un contrat pour Berlin (« La peau d’un autre ») et un autre pour Londres (« La chaste Suzanne »). C’est toujours grâce à elle si ensuite, j’ai pu incarner l’héroïne de Colette dans « Claudine à l’école ».

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« La Bête humaine » de Jean Renoir (1938) – Jean Gabin, Blanchette Brunoy

Vous avez apporté au cinéma de l’époque une fraîcheur bien vite recherchée des cinéastes…
Les critiques trouvaient que je parlais avec naturel et ont loué cet aspect anti-conventionnel qui émanait, semble-t-il, de ma personne. De ma part, ce n’était pourtant nullement recherché et de toute façon mes rôles se prêtaient directement à ce jeu. Les jeunes premières, ou plus exactement les ingénues, s’exprimaient alors avec de petites voix piaillardes qui, à chaque nouvelle séance de cinéma, m’agaçaient davantage. Les metteurs en scène se sont demandés pourquoi je prenais une voix aux intonations graves ; ils n’avaient pas compris que je le faisais exprès.

Vous incarnez la plupart du temps l’héroïne douce et sentimentale. Auriez-vous aimé jouer des rôles plus durs ?
Cette image est restée longtemps ancrée dans l’esprit du public. Pourtant, je ne « veux » pas spécialement interpréter un personnage, je choisis parmi ce que l’on me propose, voilà tout ! Si demain, un réalisateur vient me voir accompagné d’un scénario amusant, pourquoi pas ?
Toutefois, n’oublions pas que mon physique correspondait à un certain reflet que le public appréciait. Mais en effet, j’ai représenté le même type de jeune femme – à quelques variantes près – pendant des années. Peu de comédiens échappent à cette classification. Certains ont d’ailleurs brisé leur carrière à vouloir en sortir.

Dans La Chaste Suzanne vous donniez la réplique à Raimu…
Plusieurs amis m’avaient mise en garde, car la rumeur voulait qu’il ait mauvais caractère. Dans ce film, j’étais sa fille et la première scène importante était justement un repas de famille. Le trac que je pouvais manifester à son contact a vite disparu et nous sommes devenus « les meilleurs amis du monde ». Dès le premier soir, il m’a même invité à dîner – et ainsi tous les soirs. L’explication de cette « affection », pour le moins inattendue, était très simple. Nous tournions à Londres (il s’agissait d’une double version) et comme il avait dû quitter sa fille, qu’il adorait par-dessus tout, il avait l’air bien triste de se retrouver chaque soir sans elle, dans cette ville inconnue…
Sa prononciation anglaise était épouvantable ! Elle déclenchait inévitablement la bonne humeur de toute l’équipe. Quant à Henri Garat et Meg Lemonnier, ils m’ont été aussi d’un grand secours.

N’étiez-vous pas intimidée par ces trois grandes vedettes ?
La plupart de tous ces grands acteurs étaient très simples. Ainsi Garat et Meg Lemonnier m’ont-ils aidée avec beaucoup de gentillesse dans une scène où je devais chanter… Mon inexpérience en ce domaine m’occasionnait une peur panique qu’ils ont comprise. Tous deux, hors champ – un de chaque côté – battaient la mesure pour m’entraîner. Cet élan de solidarité m’avait touchée.

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« Elles étaient douze femmes » de Georges Lacombe (1940) – Blanchette Brunoy, Micheline Presle, Gaby Morlay

Dans Elles étaient douze femmes, aucun personnage masculin n’est présent… une originalité du scénario qui prenait une étrange résonance avec les événements de 40…
Yves Mirande avait choisi de traiter sous forme de comédie ce sujet de circonstances. Lorsque nous sortions du studio, un spectacle vraiment triste s’offrait à nous : tous ces camions remplis de militaires qui partaient vers le front…
Françoise Rosay, ma « petite camarade », était l’une des têtes d’affiche de ce film. Je mentionne, volontairement à contre-sens, cette marque d’amitié, elle était en effet bien -plus âgée que moi mais m’avait prise en quelque sorte sous son aile protectrice. J’aimais sa compagnie, elle était si agréable !
Dans cette histoire, nous étions deux sœurs, Micheline Presle et moi (Gaby Morlay jouait notre mère). De cette rencontre est née notre amitié.

Toutes les comédiennes se ressemblent-elles ? Ce même souci de séduire…
Il nous arrive en tout cas, de penser souvent les mêmes choses. Suivant les possibilités de chacun, il est d’ailleurs si agréable et si attachant de pouvoir se retrouver. Ne formons-nous pas une grande famille ? L’amitié depuis le premier jour, cela existe. Je connais Sophie Desmarets depuis quarante ans !

Quel regard critique pourriez-vous porter sur votre carrière ?
J’ai eu la grande chance de connaître les joies de ce métier sans en avoir les inconvénients, c’est-à-dire que j’ai évité la trop grosse notoriété qui fait tourner la tête.
Inquiets, la plupart des comédiens attendent le coup de téléphone qui sera peut-être catalyseur d’un nouveau départ ou d’une croissance de popularité. Or, Michel Simon et moi étions pratiquement les seuls à toujours profiter des circonstances. Nous nous retrouvions partout ! A la Biennale de Venise, nous avons été invités dans des palais luxueux où je n’aurais jamais pu mettre les pieds sans mon statut de vedette. J’ai effectué, toujours grâce à ma profession, des voyages fabuleux où il aurait été nécessaire d’être milliardaire pour se les offrir et encore les aurait-on fait dans des conditions moins formidables. Nous avions également la possibilité de rencontrer des gens extraordinaires, à première vue inabordable. Au Festival de Sâo-Paulo, j’ai fait la connaissance d’Erich Von Stroheim. Après une projection d’un de ses films muets américains, je lui témoignais mon admiration. « Vous ne m’adressez pas ces compliments uniquement pour me faire plaisir ? » me répondit-il de son accent si particulier en me regardant d’un air soupçonneux.
De grandes stars hollywoodiennes se trouvaient également présentes, parmi lesquelles Errol Flynn et Edward G. Robinson. Le fameux cinéaste Alberto Cavalcanti nous indiquait tous les endroits à visiter et grâce à lui nous avons passé un séjour délicieux aux rythmes du carnaval de Rio. L’air était à la fête… nous emportions « 22 » robes du soir !
Cette ambiance d’allégresse n’existe malheureusement plus et je suis triste à l’idée que les acteurs de la jeune génération ne connaissent rien de tel. Ce côté féérique est pourtant l’un des privilèges de notre métier.

Justement, les vedettes actuelles ne sont-elles pas trop « descendues dans la rue » ?
Il était nécessaire de savoir préserver son mystère. Celui-cici était même indissociable de l’éclat qu’une vedette pouvait représenter auprès du public. A ce sujet, j’ai une anecdote pittoresque à vous raconter. Un brave chauffeur de taxi, pendant un tournage à Bruxelles, venait me chercher tous les matins à l’hôtel.
« Vous savez, me demande-t-il un jour, sur un ton d’excuse, ma femme se pose toujours cette question : avec quoi les vedettes se lavent-elles les dents pour qu’elles soient toujours aussi blanches ? » Le lendemain, sa réaction m’a bien amusée. « Je lui ai dit votre marque de dentifrice, mais elle m’a répondu : Tu sais, ces gens-là ont des secrets qu’Ils ne dévoilent à personne… ». Cette simple histoire vous montre ce cote divin, presque miraculeux, qui planait alors autour des acteurs…
Le cinéma des années 40, par ceux qui l’ont fait (Tome 4, Le Cinéma de l’Occupation : 1940-1944) – Christian Gilles – Ed. L’Harmattan (2000)

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Blanchette Brunoy
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