THE WOMAN IN THE WINDOW – Fritz Lang (1944)

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« La vie finit à quarante ans, hein ? » « The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

Les films du « cycle noir » jouent souvent sur l’instabilité qui règne dans l’esprit des personnages comme à l’intérieur des lieux où ils se déplacent. L’onirisme s’y empare de la réalité, la transgresse ou la distord, dans une esthétique favorisant le jeu des hallucinations. Les fantômes du cinéma muet allemand, du romantisme gothique et des blasons maçonniques hantent ces diverses productions où le suspense, le fantastique et la peur diffusent un sentiment d’insécurité qui s’accorde aux angoisses du public de l’époque. (…)
En 1944, Fritz Lang synthétise ces composantes brouillonnes dans Woman in the Window (La Femme au portrait), fable cruelle construite sur un engrenage morbide débutant par la rencontre d’une jeune femme de mœurs douteuses et un professeur d’âge mur. Situation de départ assez banale pour une histoire dont le potentiel réaliste est l’adultère négocié dans la vénalité. Sauf que la censure interdit alors de traiter de la prostitution et le monsieur invité par la dame esseulée n’a ici aucune relation sexuelle avec elle, mais il se retrouve victime d’un malentendu qui fait de lui un assassin.
Lang se méfie d’un scénario qui banalise un fait divers pour exploiter des situations exposées au cinéma depuis sa naissance : un homme en tue un autre par légitime défense, puis s’embourbe à cacher son acte et subit le harcèlement d’un maître-chanteur. Même s’il sait que sa mise en scène peut sublimer tous ces stéréotypes, il préfère transformer ce suspense intimiste en un rêve et le désigner comme tel au final Il ouvre ainsi une boite de Pandore où ses confrères vont puiser la matière à des élucubrations souvent plates et inutiles.
Ce qui passionne Lang dans cette entreprise de distanciation morale, c’est le moyen d’explorer les fantasmes et l’inconscient de l’homme. Il s’est souvent comparé à un psychanalyste. Le désir sexuel et la volonté de puissance partagent sa thématique avec la dénonciation de toutes formes de fascisme. Par le biais de fictions criminelles ou de sagas d’aventures, il n’a cessé d’aborder ces rivages. Woman in the Window lui permet d’expérimenter davantage ce no man’s land des dualités en les désignant explicitement comme des productions de l’inconscient. Il opère donc une mise en scène où tout est cadré plusieurs fois dans l’écran afin de mieux créer cette distance jouant de l’image virtuelle et de son reflet (ou son glissement) dans une apparente réalité.
C’est alors moins ce que le rêve véhicule qui produit la noirceur que le fait qu’un homme ait pu rêver cela. [Le film Noir (Vrais et faux cauchemars) – Noël Simsolo – Cahiers du Cinéma Essais – (2005)]

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« The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

L’histoire : Le professeur Richard Wanley (Edward G. Robinson), un intellectuel sur le retour, envoie sa famille en vacances puis se rend à son club pour boire un verre. En arrivant, il raconte à ses amis qu’il a remarqué le tableau d’une très belle jeune femme exposé dans la vitrine d’une galerie d’art. On se moque de lui, avec des allusions scabreuses « aux folles nuits des célibataires ». En revenant chez lui, il s’arrête pour regarder à nouveau le portrait et sursaute soudain : le reflet du modèle se profile dans la vitrine. Il invite la jeune femme, Alice Reed (Joan Bennett), à boire un verre, et la raccompagne chez elle. Tandis qu’ils sont en train de bavarder en toute innocence, le petit ami d’Alice, Claude Mazard (Arthur Loft) fait irruption, fou de jalousie, et se bat avec Wanley. Ce dernier a du mal à se défendre, mais Alice lui tend une paire de ciseaux et tue l’homme. Alice et le professeur, paniqués, mettent au point un plan pour se débarrasser du corps. Wanley va chercher sa voiture, et après plusieurs incidents réussit à cacher le cadavre dans les bois mais il déchire sa veste, se blesse à la main et touche du sumac vénéneux. Wanley imagine être hors de danger, mais on finit par retrouver le corps. L’inspecteur de police chargé de l’affaire est un ami proche de Wanley, ce qui l’oblige à écouter poliment ses supputations, voire à en discuter. Entre temps, Alice est contactée par Heidt (Dan Duryea), le garde du corps de son petit ami assassiné : il prétend être au courant du meurtre et veut de l’argent. Elle informe Wanley du chantage ; ce dernier décide alors de tout avouer à la police mais ne pouvant envisager d’affronter le scandale et la honte, il se prépare à s’empoisonner. Heidt, soupçonné d’avoir assassiné son patron, est tué par la police, au cours d’un échange de coups de feu et meurt devant chez Alice ; elle appelle Wanley pour lui dire qu’ils sont sauvés, mais Wanley n’entend pas la sonnerie du téléphone, ayant déjà, apparemment, avalé le poison. La caméra fait alors un travelling arrière et montre Wanley, affalé dans un fauteuil de son club. Il est endormi et fait un cauchemar. Immensément soulagé à son réveil, il rentre chez lui. Passant devant la vitrine de la galerie d’art, une femme d’allure provocante s’approche de lui. Le professeur l’évite et hâte Je pas. Son désir d’aventure s’est totalement évanoui.

« The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

Au grand dam de quelques critiques qui attendaient une fin à la mesure de l’intrigue – mais pour le plus grand bonheur du personnage principal, le professeur Richard Wanley -, tout cela n’est qu’un rêve, ou plutôt un cauchemar. Il est certain que ce récit extrêmement élégant tourné sous la direction du plus célèbre réalisateur de langue allemande, Fritz Lang (Metropolis, 1926 ; M le maudit, 1931), a failli rejoindre la liste des scénarios les plus fatalistes et les plus désespérées de la période classique du film noir. Mais c’était compter sans le penchant du réalisateur pour le romantique et la fâcheuse autocensure de l’industrie du cinéma. Contrairement à bon nombre de productions hollywoodiennes qui gagneraient à voir leurs dernières minutes coupées, il ressort de Woman in the Window près d’une heure et demie d’une incroyable tension magistralement mise en scène. [Film Noir 100 All-Time Favorites – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

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« The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

On ne peut que s’étonner de voir avec quelle multiplicité de moyens des motifs relevant de la psychanalyse et de l’histoire de l’art fusionnent pour générer un complexe signifiant qui nous pousse quasiment à interpréter l’histoire de Wanley comme une rêverie diurne. À commencer par la conférence de Wanley sur les raisons de la diversité du traitement pénal des meurtriers suivis d’arguments invoquant Sigmund Freud et les Dix commandements comme « témoins principaux» de la juridiction moderne, jusqu’au motif romantique du dédoublement de la réalité dans laquelle les frontières entre l’imagination et la réalité semblent dissoutes.
Mais la mise en scène ingénieuse nous écarte rapidement de cette voie et nous entraîne brutalement – aux côtés de Richard Wanley, devenu soudain un meurtrier, et de sa complice Alice Reed – dans une histoire policière aussi crispante que sombre. Depuis la manière dont ils se débarrassent du cadavre jusqu’à la soudaine apparition d’un témoin inconnu (le gangster Heidt (Dan Duryea) chargé de la protection du financier Claude Mazard que Wanley a tué) qui fait chanter le couple sans scrupule, en passant par l’enquête, la tension et le suspense culminent jusqu’à ce que Wanley, incapable de résister à la pression des événements, s’empoisonne sous nos yeux. Le réalisme de l’histoire policière est renforcé par l’évocation de la technologie moderne, un autre thème de prédilection de Fritz Lang : limousines noires, voyages en voiture vers des destinations inconnues, médias de masse, publicité, méthodes d’investigation scientifiques, nouveaux médicaments, même la mécanique des feux de carrefour, deviennent l’objet de l’étonnement filmique. Et l’obsession quasi maniaque du temps – partout apparaissent horloges et montres, petites et grandes, éclairées ou non – contribue dans une large mesure à nous faire oublier toute autre interprétation que la lecture réaliste. Wanley joue avec la vie et la mort, mais surtout contre le temps. Une fois le temps écoulé, plus rien ne sera comme avant… [Film Noir 100 All-Time Favorites – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

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« Epoustouflant de réalisme, de rigueur dans l’élaboration minutieuse de sa mise en scène, de profondeur que cachent les effets de surprise d’une intrigue bien plus complexe qu’elle ne paraît, La Femme au portrait est un chef-d’œuvre car un masque contre la censure » Critikat.com « The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

Le thème central de Woman in the Window est le doppelgânger avec sa problématique du double, du bien et du mal. Wanley est lui- même la clé de cet univers contradictoire ; d’une part, père de famille bourgeois, responsable, sobre, que parfois effleure l’ennui, d’autre part, aventurier impulsif qu’une liaison pourrait fort bien mener au meurtre ou au suicide. La famille constitue une nette barrière entre ces deux tendances, et il faut qu’elle s’en aille pour que les désirs refoulés du protagoniste puissent s’exprimer. La scène d’adieu, à la gare, évoque parfaitement la moyenne bourgeoisie, les enfants plongés dans leurs bandes dessinées, les parents se quittant sans même un baiser. Sans chercher véritablement à fuir ces rapports désérotisés, il se permet de rêver à quelques aventures et d’en faire un sujet de plaisanteries avec ses amis du club. Tant que l’objet de son désir demeure une abstraction sécurisante – figée dans un portrait – il lui est permis de s’imaginer une sexualité vagabonde. L’apparition soudaine de la femme, d’abord reflétée dans la vitrine, puis en chair et en os, lui ouvre la porte d’un autre monde où les pulsions ne sont plus réprimées, mais gratifiées. La venue inéluctable du sordide, du crime et de la catastrophe, peut sembler moins justifiée dans Woman in the Window , que dans le film parallèle de Lang, Scarlet Street (La Rue rouge), mais toute transgression de la moralité bourgeoise doit être punie, que le pécheur cherche à fuir l’emprise d’une épouse acariâtre, ou qu’il soit un innocent se contentant de rêver d’adultère. D’ailleurs, Wanley souhaite profondément être découvert et puni, tout en s’efforçant de dissimuler les preuves de son crime. Il ne cesse de souffler au procureur que toutes les pistes mènent à lui, au petit professeur sans importance, et qu’il est bien l‘authentique « méchant » du scénario. Depuis sa conférence du début sur Freud et la psychologie criminelle, jusqu’à son autopunition finale, Wanley se débat avec le surmoi de la morale bourgeoise. Les innombrables miroirs et reflets renforcent à la fois l’aspect freudien et le doppelgânger des personnages et des situations. Wanley, si on le considère comme le héros d’un roman d’apprentissage, ne peut être blâmé d’avoir jeté un coup d’œil de l’autre côté de l’abîme puisque la leçon a porté ses fruits : il ira jusqu’à refuser d’offrir du feu à une prostituée et s’enfuira, assagi, pour retourner à sa petite vie banale mais sans danger. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

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« The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

La fin du film qui dévoile que toute l’histoire n’était qu’un rêve a été à l’origine d’une polémique, Nunnally Johnson ayant volontiers reproché à Lang ce qu’il jugeait être une solution de facilité. Interrogé par Peter Bogdanovich, Lang a tenu à s’en expliquer lui-même : « Imaginons ce qui se serait passé si l’histoire n’avait pas été un rêve. Un homme est attristé par le départ en vacances de sa femme et de ses enfants qu’il aime beaucoup. Il est seul à New York et il y fait très chaud. Il se rend à son club, boit un peu trop et rencontre une jeune femme qui lui demande de l’accompagner chez elle. Rien ne se passe – je ne crois même pas qu’ils se soient embrassés – et soudain un amant enragé survient et tente de l’étrangler. Il saisit la première chose qu’il peut atteindre – une grande paire de ciseaux – et le frappe. Il ne s’agit pas d’un meurtre mais d’une action de légitime défense. Il n’y a pas de réelle culpabilité. Sa faute commence juste lorsqu’il cherche à se débarrasser du corps, ce qui est très plausible dans le cas d’un homme qui a peur et n’est pas habitué à ce genre de situation. Alors arrive Dan Duryea en maître chanteur, et il y a deux ou trois autres meurtres. Il n’y a pas de raison plausible pour montrer une telle chose. J’ai donc décidé d’en faire un rêve. J’ai alors eu toute une histoire avec Nunnally Johnson qui avait écrit le scénario et qui était aussi le soi-disant producteur. Vous savez, comme moi, que le subterfuge du rêve est si éculé qu’on n’ose plus l’utiliser. Mais j’avais l’idée – et je pensais que tout tenait à cela – de montrer que les personnages du rêve étaient de véritables personnes que l’homme connaissait – même si nous ne les avions pas vues avant – et que nous découvririons après que l’homme se sera réveillé. Ainsi, lorsqu’il regarde le portrait dans la vitrine, il se souvient de son rêve et pense : « Dieu, qu’est-ce que j’ai pu endurer ». Une prostituée apparaît et lui dit : « Allons, chéri, tu ne veux pas..? » « Non! Non ! » Et il s’enfuit. » [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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« The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

Lang rappelle d’ailleurs à ce propos que c’est lui qui avait conseillé à Erich Pommer lors du tournage du Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, de faire intervenir les mêmes personnages dans le prologue et l’épilogue, et dans le « rêve » lui-même. « Qu’est-ce que la fin de Caligari où nous voyons des personnes déjà vues dans le rêve – sinon celle de Woman in the window ? Et c’était inconscient. Je n’y ai même pas pensé. Je me copiais moi-même en ayant cette idée pour Woman in the window . »
« C’est ainsi, déclarait Lang, que j’ai pu terminer le film sur un éclat de rire. Je crois que c’est cela, avec la découverte qu’il ne s’agissait que d’un rêve et le soulagement que cela procurait, qui a été responsable du succès du film. C’étaient deux coups de chance dont je n’étais pas responsable à cent pour cent. » Nettement moins enthousiaste, Nunnally Johnson avoue mal s’entendre avec Lang : « Il a fait des suggestions tellement idiotes que j’ai cru qu’il voulait blaguer. Ce n’était pourtant pas le cas. Nous avions une scène où Robinson, avec le cadavre dans sa voiture, arrive devant un feu rouge et s’arrête. Soudain, apparaît derrière lui un policier à moto. Fritz se rappelait l’histoire du visiteur venu voir J.P. Morgan Sr., qui avait un gros et vilain nez et était très sensible à son sujet. Le visiteur était tellement décidé à faire attention qu’il perdit le contrôle de lui-même et dit : « Je voulais vous dire, M. Nez » Fritz m’a raconté cette vieille histoire en ajoutant : « Ce serait très amusant si le policier jetait un coup d’œil dans la voiture et demandait à l’homme pourquoi il paraissait aussi nerveux. Eddie répondrait alors, de la même manière : Je suis un meurtrier.» [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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« The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

Déjouant les obligations du Code de production de l’époque – ayant tué, Wanley doit être puni, mais il ne peut se suicider ; que faire ? -, Lang fait du film une vertigineuse variation sur la tentation et la culpabilité. « Je n’ai jamais dit, ajoutait-il, qu’un homme ne pouvait pas aller prendre un verre avec une jeune femme. J’ai dit : restez sur vos gardes. Le film suit jusqu’à une conclusion parfaitement logique la succession d’événements que peut provoquer une absence d’attention. »
Pour Lang, ce qui arrive peut survenir à n’importe qui. Onze ans plus tard, Billy Wilder, tout en restant dans le domaine de la comédie, s’amusera à suivre les affronts d’un homme dont la famille est partie en vacances et qui se trouve confronté à une pulpeuse voisine. Ce sera The Seven year itch (Sept ans de réflexion).
De même que Mark McPherson voyait soudain apparaître dans Laura la jeune femme dont le portrait le fascinait et qu’il croyait morte, de même le professeur Wanley, spécialiste en psychologie et en criminologie, découvrait soudain le visage d’Alice se reflétant à côté du portrait qui la représentait. On pourra d’ailleurs remarquer que, très curieusement, ces deux films, construits l’un et l’autre à partir d’un portrait féminin, sont sortis le même mois de la même année, décembre 1944. Dans un monde où le rêve côtoie la réalité, tout peut devenir possible et le paisible professeur, lecteur dans son club du Cantique des cantiques, devient bientôt un meurtrier cherchant à se débarrasser du corps de sa victime. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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« The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

Le film permit à Joan Bennett de retrouver Lang qui l’avait dirigée dans Man Hunt et avec qui elle allait former, avec son mari Walter Wanger, la compagnie Diana.
Contrairement à Joan Bennett, Edward G. Robinson garde un souvenir plus mitigé du tournage, écrivant dans son autobiographie : «J’ai fait un film intitulé La Femme au portrait avec Joan Bennett et Raymond Massey, mis en scène par Fritz Lang, un des grands alors dans sa période descendante. Certains des acteurs – devinez leurs noms – faisaient de violentes diatribes anticommunistes. Dans un premier temps, j’ai défendu mes amis du Russian War Relief, ceux qui croyaient en l’Oncle Joe, les défenseurs de Stalingrad, la force et la volonté du peuple russe puis, ayant renoncé à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit, sauf du fait que j’étais un communiste manqué, je me suis retiré dans ma loge et je me suis tu. » [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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« Si ce film a la perfection d’un rêve, il recrée aussi l’angoisse trop logique du cauchemar… » Le Figaro « The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea

Le passage du rêve à la réalité, le réveil de Wanley, fut l’occasion d’une prouesse technique que Nunnally Johnson fut le premier à admirer : « Le film a donné à Fritz l’occasion de réaliser un de ses plans les plus ingénieux, sans doute le plus ingénieux que j’aie jamais vu. C’est le moment où Edward G. Robinson doit être ramené du rêve à la réalité. Robinson a pris un poison qui l’endort tandis que le téléphone sonne. S’il a la force de le décrocher, le public sait que le mystère sera résolu et qu’il pourra prendre un contrepoison. C’est ici que le rêve doit s’achever. Tandis que le téléphone continue de sonner et que Robinson agonise, Fritz approche la caméra de lui presque jusqu’au gros plan. On suppose que Robinson est mort. Puis une main le secoue par l’épaule et il ouvre les yeux, se réveillant du rêve ; Fritz fait alors reculer la caméra, et un serveur rappelle à Robinson qu’il voulait être appelé à 10h30. Ce plan, qui exigeait un changement complet de costume et de décor, fut tourné sans coupure. Il était si parfaitement réalisé qu’on dut me l’expliquer. Robinson portait des vêtements détachables et, pendant les quelques secondes du gros plan, un assistant rampait sous la caméra et les lui retirait, le laissant dans le costume qu’il portait au moment où il s’était endormi dans les mêmes quelques secondes, l’équipe avait substitué le décor du club à la chambre où il avait pris le poison. C’est aussi cette ingéniosité qui faisait de Fritz le grand cinéaste qu’il était. » [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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« Le génie de Lang est perceptible dans ses cadrages, ses clairs·obscurs, sa façon d’introduire la paire de ciseaux fatale ou de faire naître la tension avec un taxi sous la pluie, un crayon, ou une pièce de monnaie… jusqu’à la surprise finale. » Télérama « The Woman in the window » de Fritz Lang (1944) avec Edward G. Robinson, Joan Bennett, Dan Duryea
Les extraits

 

 

 

 

 

 

 

Ce qu’il est convenu d’intituler « cycle noir » débute en 1944, avec des films réalisés par des cinéastes d’origine européenne (allemande, autrichienne et russe) : Bluebeard d’Edgar G. Ulmer, Double Indemnity (Assurance sur la mort) de Billy Wilder, Laura d’Otto Preminger, Murder My Sweet (Le Meurtre vient à la fin / Adieu ma Jolie) d’Edward Dmytryk, Phantom Lady (Les Mains qui tuent) de Robert Siodmak et The Woman in The Window (La Femme au portrait) de Fritz Lang.
Ces œuvres bousculent la bienséance d’usage depuis que le code Hays impose la censure à Hollywood. Elles ouvrent aussi de nouvelles directions dans les catégories auxquelles leur scénario les rattache: mélodrame, thriller, suspense, drame social ou gothique. On y trouve une récurrence de thèmes : dualité malheureuse, aliénation sexuelle, perte d’identité, angoisse existentielle. Divers styles convergent en figures déroutantes dans des structures désarticulées.
Tournés simultanément par des compagnies concurrentes, ces six films véhiculent ce qui ressemble à un manifeste esthétique.
Rues sombres, ennemis invisibles, êtres désemparés aux pulsions de folie meurtrière, ombres inquiétantes et couples maudits y réveillent les peurs ataviques du spectateur. L’ambiguïté des personnages, la complexité des situations et le glauque des images infiltrent son subconscient. Un sentiment de gêne le gagne face à ces reflets masqués de la honte qui pourrit l’époque où, hors la menace d’attentats et de sabotages, le citoyen américain ne subit pas le conflit mondial sur son territoire. Les combats se déroulent dans le Pacifique et en Europe. Même si ses amis ou parents en sont les acteurs, lui n’en est (là aussi) que le spectateur. Sa vie quotidienne est donc tranquille. Elle est même confortable, car les Etats-Unis sont redevenus une nation prospère grâce à la guerre. Les commandes du gouvernement aux industriels et la mobilisation ont résorbé le chômage. Le niveau de vie a augmenté.
Ce paradoxe entraîne une crise morale augmentée d’un sentiment de culpabilité causé par la neutralité du pays avant 1942, mais ce malaise persiste après 1945 avec la responsabilité d’avoir largué des bombes atomiques sur le Japon.
Bien que le pays conserve toute sa puissance économique (le revenu national a doublé, les deux tiers des réserves d’or du monde lui appartiennent, le dollar est encore la monnaie internationale), la reconversion d’une économie de guerre en économie de paix conduit le président Truman (successeur de Roosevelt depuis 1945) à soutenir les investissements du capital, une décision qui provoque immédiatement l’inflation et la flambée des prix.
La démobilisation provoque aussi la montée du chômage et le mécontentement populaire devient général. Des grèves éclatent en 1946. De retour du front, l’ancien combattant porte un regard très amer sur ceux qui n’ont pas servi sous les drapeaux. Traumatisé par la guerre, désemparé par les mutations survenues dans le pays et déçu par l’infidélité de son épouse ou la trahison de ses amis pendant son absence, il éprouve un sentiment d’injustice.
Ce thème est très vite abordé au cinéma : Till the end of the time (1946) d’Edward Dmytryk et The Best years in our lives (Les Plus belles années de notre vie) de William Wyler. [Le film Noir (Vrais et faux cauchemars) – Noël Simsolo – Cahiers du Cinéma Essais – (2005)]

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Fiche technique du film

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