ALFRED HITCHCOCK (1945-1954) : EXPÉRIMENTATIONS

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SPELLBOUND (La Maison du docteur Edwardes, 1945) d’Alfred Hitchcock avec Ingrid Bergman et Gregory Peck

Rentré aux U.S.A. après avoir réalisé Bon voyage et Aventure malgache (courts métrages à la gloire de la résistance française réalisés en Angleterre), Hitchcock tourne une production de Selznick : Spellbound (La Maison du docteur Edwards). Cette fois, la chasse à l’homme et la formation d’un couple s’inscrivent dans une structure plus complexe. La psychanalyse règne sur l’œuvre. Le héros porte un secret : enfant, il a tué accidentellement son frère. Il raconte un rêve qui est la clef d’un autre secret. Lorsque ces deux secrets seront émergés dans le conscient, le couple pourra se former. Le rêve fut conçu en collaboration avec le peintre Salvador Dali. Hitchcock précisera : « Je voulais Dali à cause de l’aspect aigu de son architecture – Chirico est très semblable – les longues ombres, l’infini des distances, les lignes qui convergent dans les perspectives … Les visages sans formes»[Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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SPELLBOUND (La Maison du docteur Edwardes, 1945) d’Alfred Hitchcock avec Ingrid Bergman et Gregory Peck

Bien qu’Hitchcock soit assez sévère sur ce film, on y observe une utilisation pertinente de certains effets qui paraîtraient insupportables ailleurs. Spellbound fut un gros succès public, sans doute parce que la psychanalyse était devenue à la mode. L’œuvre suivante sera Notorious (Les Enchaînés), dont Hitchcock dira : « C’est le vieux conflit entre l’amour et le devoir. Le boulot de Cary Grant est de pousser Ingrid Bergman dans le lit de Claude Rains. C’est une situation réellement ironique, et Cary Grant est amer tout le long de l’histoire. Claude Rains est sympathique parce qu’il a été victime de sa confiance et aussi parce qu’il aime Ingrid Bergman plus profondément que Cary Grant. Voilà toute une série d’éléments de drame psychologique qui sont transposés dans une histoire d’espionnage» En fait, Notorious est un grand mélodrame. Il procure une impression d’étrangeté et sa beauté est peu commune. Il nous semble assister à la projection d’un rêve filmé. Le nazisme, la corruption, la prostitution, le crime, l’espionnage et te mensonge sont des éléments destinés à se dissoudre dans l’image pour mieux alimenter des émotions provoquées par l’écriture cinématographique. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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NOTORIOUS (Les Enchaînés) d’Alfred Hitchcock (1946) avec Cary Grant, Ingrid Bergman, Claude Rains

Certes, le sujet et le thème qui lui est corolaire ne sont pas oblitérés par le style, mais ils sont repoussés quelque peu par le lyrisme simple de la mise en scène, les gestes des acteurs, leurs regards, leur vulnérabilité accentuée par la lumière et le cadre. Tout cela est capturé par des mouvements d’appareil qui restent parmi les plus modernes et les plus « moraux » de l’histoire du cinéma. Notorious est la synthèse du style hitchcockien. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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NOTORIOUS (Les Enchaînés) d’Alfred Hitchcock (1946) avec Cary Grant, Ingrid Bergman, Claude Rains

Paradine Case (Le Procès Paradine) est réalisé ensuite. Le sujet repose sur un thème que l’auteur affectionne : la dégradation d’un être par l’amour. Hitchcock l’avait traité dès Pleasure Garden et il resurgira souvent dans son œuvre. Mais ici, la mise en scène trop appliquée sera déséquilibrée par un mauvais casting. Le film est mineur. Hitchcock est dans une impasse. S’il attire les foules avec l’inflation de psychanalyse de Spellbound et la perfection magique de Notorious, il est dévoré par le désir d’expérimenter le plus possible et de s’engager dans de nouvelles voies. Il décide de produire et de réaliser un film tiré d’une pièce de Patrick Hamilton : Rope (La Corde). Il concevra le film en un seul plan. C’est un principe limite, extrémiste et inverse de celui de Lifeboat qui multipliait les plans dans un lieu unique. Cependant, la vidéo n’existait pas encore et il était impossible de tourner réellement le film en un plan. Alors, il organise le tournage afin que chaque plan dure le temps d’une bobine de film, commence et finisse de manière à donner l’illusion de l’unité à la projection. Il y réussit, parfaitement, la performance séduira la critique et le public, mais Rope porte d’autres dimensions que celle de la gageure. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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THE PARADINE CASE (Le Procès Paradine) d’Alfred Hitchcock (1947) avec Gregory Peck, Ann Todd, Charles Laughton, Charles Coburn, Ethel Barrymore, Louis Jourdan

C’est l’histoire de deux homosexuels qui tuent un de leur camarade de collège. C’est un crime gratuit au nom des théories soutenues par leur professeur. Ils dissimulent le corps dans une malle et y dressent un buffet. Ils invitent la fiancée du mort, ses parents et le professeur. Peu à peu, ils se trahissent, pensant obtenir l’approbation de leur professeur. De même que le professeur est indirectement responsable du crime, le spectateur est complice des assassins. Hitchcock est anglais. Rappelons que la loi britannique estime que les complices sont autant coupables que les assassins et qu’Ils encourent la même peine. Ceci pousse Hitchcock à mettre le public dans son piège. C’est son système de cinéma. Jamais il n’a été autant lisible que dans Rope, car la caméra est le spectateur et elle reste à la première personne puisque le film n’est tourné qu’en un seul plan. Le spectateur a vu le meurtre. Il sait tout. Il est coupable / complice et peut se libérer qu’à l’arrivée du mot FIN. D’ailleurs, quand on demande à Hitchcock quelle est la logique profonde de ses films, il répond très sérieusement : « Faire souffrir le spectateur »[Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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ROPE (La Corde) d’Alfred Hitchcock (1948) avec James Stewart, John Dall, Farley Granger

Si la fin de Rope libère le spectateur, il n’en est pas de même pour le professeur dont les théories viennent de trouver une terrible application. Là, Hitchcock interroge la nature même du cinéma, sa responsabilité sur le monde. Il n’a jamais aimé la propagande, le didactisme et le jeu d’influence. S’il manipule le spectateur, c’est pour le déplacer d’un état de passivité fascinée à celui de la prise de conscience de ses propres fantasmes. Chacun de ses films décrit un itinéraire moral et le spectateur doit aussi voyager à l’intérieur de cet univers qui agresse ses pulsions et lui procure une étrange jouissance surgie de la peur, de la honte et du désir. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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ROPE (La Corde) d’Alfred Hitchcock (1948) avec James Stewart, John Dall, Farley Granger

A présent, ce discours persistera pour chacun de ses films. Nous sommes en 1949. A cinquante ans, Hitchcock est le plus célèbre metteur en scène du monde. Il est son propre producteur. Il rentre en Angleterre pour y tourner Under Capricorn (Les Amants du Capricorne) avec Ingrid Bergman. Moins spectaculaire que Rope, dont il reprend parfois le principe des longs plans-séquences, Under Capricorn est un admirable mélodrame qui deviendra un énorme échec commercial. Pourtant, Jacques Rivette écrivit : « Le sujet secret de ce drame est la confession, la délivrance du secret prise dans sa double acceptation : au sens psychanalytique car elle délivre du souvenir en lui donnant un corps verbal, comme au sens religieux ; et l’aveu des fautes équivaut ici à son rachat. » [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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UNDER CAPRICORN (Les Amants du Capricorn) d’Alfred Hitchcock (1949) avec Ingrid Bergman, Joseph Cotten, Michael Wilding, Margaret Leighton, Cecil Parker

Ceci commente assez justement cette nouvelle histoire de dégradation par amour, mais on accepterait mal ce type de mélodrames romantiques de la part d’un homme habitué à faire peur. Un jour, Hitchcock dira : « Si je tournais « Cendrillon », on attendrait qu’un cadavre tombe du carrosse » Fort de cela, il tourne un second film en Angleterre, une histoire policière : Stage Fright (Le Grand alibi). Il ne lui donne pas l’efficacité de ses autres thrillers, préférant s’attarder sur le jeu des apparences et l’univers du théâtre. Marlène Dietrich y est une star étincelante devant les feux de la rampe, tandis que Jane Wyman campe une comédienne obscure, contrainte de jouer dans la vie pour sauver l’homme qu’elle aime. Mais cette fois, l’homme pourchassé qu’on croit coupable, c’est le véritable assassin. Nous ne l’apprenons qu’à la fin du film. Stage Fright fonctionne sur le masque et le mensonge mais aussi sur la surprise, niant le principe général du « suspense » Hitchcock bouscule ses propres règles et il s’en sort très bien. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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STAGE FRIGHT (Le Grand Alibi) d’Alfred Hitchcock (1950) – Jane Wyman, Marlène Dietrich, Michael Wilding, Richard Todd

Revenu à Hollywood, il collabore avec Raymond Chandler sur le scénario de Strangers on a train (L’Inconnu du Nord Express), d’après un roman de Patricia Highsmith. Les deux hommes s’entendent mal et ils cessent leur travail. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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Le champion de tennis Guy Haines pense que Bruno Anthony plaisante lorsqu’il lui propose un échange de meurtres. Pourtant, la machine infernale est déjà lancée et s’emballe, tourbillonnante. [Strangers on a train – Alfred Hitchcock (1951)]

Strangers on a train repose sur un échange de crimes. Il propose une réflexion sur diverses formes d’aliénation (au passé, à la famille, au statut social). On y assiste à la formation d’un couple étrange (Bruno et Guy), scellé par un secret commun. Bruno a proposé à Guy de tuer sa femme pour lui, à condition que Guy lui rende la pareille. Guy a cru à une plaisanterie, mais Bruno exécute son meurtre. Le piège se referme sur Guy, comme sur le spectateur. La destruction seule peut les délivrer, tragique, comme celle de l’explosion du tramway dans Sabotage[Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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STRANGERS ON A TRAIN – Alfred Hitchcock (1951) – Farley Granger, Ruth Roman, Robert Walker, Marion Lorne

A propos de cette œuvre majeure, Eric Rohmer et Claude Chabrol ont écrit : « Chaque geste, chaque pensée, chaque être matériel ou moral est dépositaire d’un secret à partir duquel tout s’éclaire ; et cette lumière est dispensatrice d’autant de crainte que de réconfort. Le même principe sur lequel repose les assises du monde est en même temps celui qui peut présider à sa destruction»[Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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SABOTAGE (Agent secret) – Alfred Hitchcock (1936) avec Sylvia Sydney, Oscar Homolka et John Loder

Cette idée sera développée dans le très austère I Confess (La Loi du silence), où Hitchcock explorera sa foi catholique et de nouvelles variations sur le principe du secret. « Un prêtre recueille les aveux d’un assassin. Prisonnier du secret de la confession, il ne peut le dénoncer. Mais ce prêtre a un autre secret : la victime le faisait chanter. La police pense que le prêtre est le meurtrier. » [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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I CONFESS (La Loi du silence) d’Alfred Hitchcock (1953) avec Montgomery Clift, Anne Baxter, Karl Malden

Hitchcock trace une allégorie sur le désir, la chair, le crime et le sacerdoce. Qu’est-ce qu’un secret ? Autorise-t-il à permettre de nouveaux meurtres ? Le public partage les secrets avec le prêtre et se complaît à le voir suivre son calvaire. Cette fois, c’est un fonctionnement inéluctable. L’opposition règne entre « croire » et « comprendre », « obéir à la règle religieuse » et « rechercher la seule vérité », « une aliénation consciente » et une « liberté contradictoire ». Tout cela aboutit à la destruction, éclairant bizarrement le rapport d’Hitchcock à la foi. I Confess sera un échec commercial. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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DIAL M FOR MURDER (Le crime était presque parfait) réalisé en relief par Alfred Hitchcock (1954) avec Ray Milland, Grace Kelly, Robert Cummings, John Williams

Nous sommes en 1953 et Hitchcock veut expérimenter le cinéma en relief en adaptant une pièce : Dial M for murder (Le Crime était presque parfait). Mais, à de rares exceptions près, la mise en scène s’organise autour du sujet, plutôt que dans la recherche d’effets systématiques. On retrouve les thèmes favoris du réalisateur et on pourrait résumer l’histoire ainsi : « Un mari organise une mise en scène pour faire tuer sa femme. La mise en scène est déviée car l’épouse tue son agresseur. Le mari réadapte pour qu’on croit que sa femme est volontairement meurtrière. La police essaie une nouvelle mise en scène pour piéger l’époux. » C’est la quintessence du « thriller » en huit clos. [Alfred Hitchcock par Noël Simsolo – L’Avant Scène (297 / 298 – décembre 1982)]

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DIAL M FOR MURDER (Le crime était presque parfait) réalisé en relief par Alfred Hitchcock (1954) avec Ray Milland, Grace Kelly, Robert Cummings, John Williams

 

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. roijoyeux dit :

    bravo Laurent pour cet article sur mon réalisateur préféré !

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  2. cinelangage dit :

    L’expérimentation est en général le signe d’un grand cinéaste.

    J'aime

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