Le Film Noir

CES FEMMES FATALES

Du collant noir de Musidora à l’absence de dessous de Sharon Stone, l’accessoire ou son manque divinement souligné n’est jamais innocent et marque au fer rouge cette sublime pécheresse qui parcourt le cinéma, qu’il s’agisse du film noir hollywoodien qui en fit son égérie ou d’autres genres qu’elle hanta de son érotisme funeste. Car cette femme-là est fatale pour ceux qui l’approchent. Souvenirs de quelques figures mythiques entre Eros et Thanatos qui peuvent le payer cher dans un 7ème Art aux accents misogynes qui ne pardonnent pas. [Isabelle Cottenceau – Le Facteur sonne toujours deux fois – L’Avant-Scène Cinéma (avril 2004)]

Theda Bara dans A FOOL THERE WAS (Frank Powell, 1915)
Au commencement était la vamp

C’est d’abord une séductrice, à l’érotisme vénéneux, héritière de la vamp, en quelque sorte. Celle-ci est née avec le cinéma. Dans A Fool There Was (1915), Theodosia Goodman alias Theda Bara est une sorcière arachnéenne, comme la Française Musidora, tentatrice aux ailes de chauve-souris qui survole les toits en justaucorps charbon et qui tient autant de l’humain que de l’animal. Il faut garder cette origine en tête. Plus tard, Dietrich usera des mêmes sortilèges pour capturer ses proies. Car la femme fatale décide de ce qu’elle veut et de qui elle veut. Euphorisé par le désir, son corps est un appât tout aussi délicieux que monstrueux.

Les Vampires de Louis Feuillade – 1915-1916 – Musidora (Gaumont)

MarIene exhibe dans Der blaue Engel (L’Ange bleu, 1930) ses cuisses potelées et ses jambes interminables, haut de forme, culotte blanche froufroutante et bas noirs retenus par des jarretelles. Sa prise, un humble professeur, s’humiliera à l’aimer. Dans cet enclos qu’est le cabaret, elle est promise à un avenir de cocotte où lui joue au coq au propre comme au figuré. Mythe désormais consacré dans The Devil Is a Woman (La Femme et le Pantin, 1935), « véritable hymne à la femme fatale » comme le dit Kyrou, elle séduit et détruit tout autant derrière ses voilettes de faux matadors. Elle est alors, dans cette arène baroque et sulfureuse, magnifiée et sublimée par un Sternberg habité qu’il habille de capes et de rubans mais la fait toujours échapper à la mise à mort.

DER BLAUE ENGEL (L’Ange bleu) de Josef von Sternberg (1930). Il marque la première collaboration artistique entre le réalisateur et l’actrice allemande Marlene Dietrich, qui tournent six autres films entre 1930 et 1935.

Dietrich est peut-être la première vraie femme fatale, blonde, mais dont la féminité frôle l’androgynie, le regard mâle, la cigarette aux lèvres et un complet veston, telle Greta, mystère mutique et divin, presque immatériel dans Mata-Hari (1931) car Garbo sera toujours Garbo, ou la cérébrale Lauren. Pourtant Bacall tombe amoureuse, c’est un peu son problème.

Greta Garbo dans MATA HARI de George Fitzmaurice (1931)

De The Big sleep (Le Grand sommeil, 1946) à Key Largo (1948), elle sauve la vie de Bogey, ou l’autre la sauve, peu importe, elle s’en éprend, s’imbrique en lui et ne parvient jamais à s’en soustraire. Avec son alter ego, elle forme un couple à la sensuelle insolence, ce qui l’éloigne de la femme fatale qui tient souvent de la garce comme les autres héroïnes du film noir dont on peut douter de la capacité a aimer.

THE BIG SLEEP (Le Grand sommeil) – Howard Hawks (1946) avec Humphrey Bogart, Lauren Bacall

Ainsi Gene Tierney dans Leave her to heaven (Péché mortel, 1945) tente de rendre son époux responsable de son assassinat qu’elle a amoureusement concocté. Pour cette femme-enfant, follement éprise de son père, l’homme n’est qu’une proie futile jalousée et convoitée, puis rejetée et piétinée. Une carnassière qui cherche en vain un gibier à sa hauteur.

Gene Tierney dans LEAVE HER TO HEAVEN (Péché mortel) de John M. Stahl (1947)

Quant à Jean Simmons dans Angel face (Un si doux visage, 1952), elle sacrifie son amour en même temps qu’elle se sacrifie. Un coup de volant et hop ! Voilà, son amant précipité avec elle dans le ravin. Maudit soit celui qui voulait la fuir, car ses yeux de biche n’étaient que l’écrin trompeur de sa perfidie.

ANGEL FACE (Un si doux visage) – Otto Preminger (1952) – Robert Mitchum, Jean Simmons

Tout comme la vénéneuse et capricieuse Jane Greer dans Out of the past (La Griffe du passé, 1947), elle préfèrera mourir avec lui que de vivre sans lui.

Jane Greer dans OUT OF THE PAST de Jacques Tourneur (1947), la superbe photographie du film est assurée par Nicholas Musuraca

Loin des ingénues perverses, dans un genre plus « mature », Barbara Stanwyck assume en dame patronnesse du vice dans Double indemnity (Assurance Sur la mort, 1944) faisant accéder l’immoralité au rang de grand art. L’actrice s’en serait même plaint à Wilder, n’ayant jamais joué un si odieux personnage, une tueuse de sang-froid qui manigance le meurtre de son mari avec son amant pour toucher le pactole de l’assurance. Affublé d’accessoires (perruque blonde, lunettes de soleil énorme émeraude), ce démon du mal officie en toute tranquillité sans l’once d’un remord. Telle Bette Davis ou Joan Crawford habituées aux rôles de méchantes, Stanwyck entre dans le panthéon éblouissant des garces, « bad girls » incarnées en France par Mireille Balin ou Viviane Romance. [Isabelle Cottenceau – Le Facteur sonne toujours deux fois – L’Avant-Scène Cinéma (avril 2004)]

Fred MacMurray et Barbara Stanwyck dans DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) de Billy Wilder (1944)
Féminine ou masculine ? brune ou blonde ?

La femme fatale se déguiserait-elle en homme pour mieux le piéger ? Et Gilda alors ? Une lointaine descendante de la vamp et l’archétype de la pin-up de par sa superbe plastique. mais un cœur d’artichaut. Car elle aime, elle souffre, elle est humaine. Trop tendre, pas assez mante religieuse. Et pourtant, comme les autres, elle pense que l’objet du désir n’est fait que pour accompagner sa propre déchéance. Car dans ce monde-là, les êtres sont nés condamnés, trahissant pour se sauver, se privant et se mutilant conjointement. Aucune issue heureuse là où se tuer revient finalement toujours à tuer l’autre. « Aimerais-tu savoir combien je te hais ? », demande Rita Hayworth à un Glenn Ford ahuri qui ne se voit jamais comme un pion. « Je te hais tant que j’aimerais me détruire pour t’entraîner dans ma chute. »

GILDA – Charles Vidor (1946) – Rita Hayworth et Glenn Ford

Jamais on n’a peint les relations amour-haine avec autant d’intensité. Et Marilyn ? Bazin doutait que celle qui semblait  « toujours nue sous quelque chose » en fasse partie. Pourtant, sans culotte et avec sa robe rouge écarlate dans le funeste Niagara (1953), elle tente bien comme Lana Turner dans The Postman Always Rings Twice (Le facteur sonne toujours deux fois, 1946) de se débarrasser de son bonnet de nuit de mari avec l’aide de son amant.

Marilyn Monroe dans NIAGARA de Henry Hathaway (1953)

Le sexe trop criard, aurait dit Hitchcock qui estimait qu’on ne torturait jamais assez les femmes. Pour lui, la puissance érotique résidait dans son absence apparente. Ces femmes qui vous déshabillent en un rien de temps, capables de vous arracher un baiser sans avoir l’air d’y toucher. La fameuse institutrice qui obtient tout de vous derrière ses lunettes, son chignon et son col Claudine. Féline, sans nul doute et plus précisément lionne, car c’est toujours elle qui part à la chasse.

Fausses innocentes inlassablement martyrisées mais toujours survivantes dans un cinéma sadique et fétichiste telle Grace qui cloue les hommes à leur fauteuil Rear window (Fenêtre sur cour, 1954), les poignarde dans le dos Dial M for murder (Le Crime était presque parfait, 1954) et les dévore tout cru avant de leur claquer la porte au nez To catch a thief (La Main au collet, 1955). Celle-là décide et ose tout. Une espèce de feu sous la glace alors ?

LANA TURNER dans THE POSTMAN ALWAYS RINGS TWICE de Tay Garnett (1946)

Si l’on veut, mais pas nécessairement blonde, comme on l’a vu, n’en déplaise à Hitch, ou excessivement, comme Barbara sous sa perruque ou Lana dont on teignit la chevelure à outrance dans The Postman Always Rings Twice ou encore comme cette ex-rousse de Rita qui sacrifia sa toison pour se soumettre aux desiderata de feu son Pygmalion dans La Dame de Shanghai (1946). « Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’a fait ce salaud ! » se serait écrié Harry Cohn, le grand manitou de la Columbia, en parlant de Welles. Là, cette créature machiavélique charge son amant de ses forfaits et finit par le payer, s’effondrant dans une palais des glaces où « les requins rendus fous par leur propre sang se mangent entre eux ». Lui, sentencieux, la laisse agoniser : « Tu as dit que le monde est mauvais, qu’on ne peut échapper au mal. Tu as dit qu’on ne peut pas le combattre, qu’on doit s’en accommoder. Le mal ne s’est-il pas accommodé de toi ? N’a-t-il pas trouvé de compromis avec toi ? » [Isabelle Cottenceau – Le Facteur sonne toujours deux fois – L’Avant-Scène Cinéma (avril 2004)]

Rita Hayworth dans THE LADY FROM SHANGHAI d’Orson Welles (1947)
Survivances hollywoodiennes

Et après ? Il y a un héritage aux Etats-Unis. Deux antipodes aujourd’hui, la blonde Stone et la brune Fiorentino. La première excelle dans Basic Instinct (1992), castratrice aux frontières du lesbianisme, elle croise et décroise ses jambes, dévoilant sa choquante nudité, alors interrogée par une nuée de mâles affolés. Est-ce elle qui a lardé le corps de ses partenaires de plusieurs coups de pic à glace ? Le rescapé Michael Douglas en doutera jusqu’à la fin. Auparavant, l’acteur décidément abonné aux rôles d’homme objet avait déjà souffert des avances pour le moins agressives de la gent féminine.

Sharon Stone dans BASIC INSTINCT de Paul Verhoeven (1992)

Comme dans Basic Instinct, il avait été confronté dans Liaison fatale (1987) à une rivale plus intelligente, plus sournoise, plus manipulatrice, plus mystérieuse et plus cruelle. Une créature vampirique qui déguste sa vengeance à froid. Comme si cette mangeuse d’hommes au sex-appeal démesuré échappait à un avenir soumis pour investir une nouvelle mission, celle sans nuance de dominer et de punir l’autre. Comme si cette héroïne-là qui n’est pas de celle qu’on épouse mais qu’on désire et qu’on se tue à vouloir gagner tentait de faire oublier cette vision longtemps machiste d’une femme immanquablement punie dans les films comme dans la vie en raison de sa différence.

Glenn Close dans FATAL ATTRACTION (Liaisons fatales) de Adrian Lyne (1987)

Ainsi Linda Fiorentino, cette tacticienne amorale à la voix de velours et aux jambes fuselées, sublime héritière de la garce dans Last Seduction (1994) sort-elle victorieuse de ses mille et un forfaits et se dirige-t-elle à la fin, sourire aux lèvres, vers de nouvelles aventures. Comme les autres, elle aura usé de son pouvoir sexuel sur l’homme pour le faire ployer. Fantasme féministe et manipulatrice au cynisme hors pair, elle semble peut-être trop froide, trop évidente et tout compte fait trop parfaite dans le venin qu’elle distille. Car la meilleure définition de la femme fatale ne réside-t-elle pas finalement dans son insondable mystère ? [Isabelle Cottenceau – Le Facteur sonne toujours deux fois – L’Avant-Scène Cinéma (avril 2004)]

Linda Fiorentino dans LAST SEDUCTION de John Dahl (1994)

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