Le Film français

LE CAS DU DOCTEUR LAURENT – Jean-Paul Le Chanois (1957)

Gabin en défenseur de l’accouchement sans douleur ? Dans la société française des années 1950, le pari de Jean-Paul le Chanois semble audacieux. Mais la qualité de la mise en scène, ajoutée à la stature de l’acteur, permettront au film de s’imposer avec évidence.

Contrairement à d’autres stars du cinéma de son temps, comme Yves Montand et Simone Signoret, Jean Gabin n’a jamais voulu rendre publiques ses opinions en matière de politique ou de problèmes sociaux. Pour lui, un acteur doit de se mettre au service d’une histoire, et non d’une cause – même si on sait qu’une histoire n’est jamais tout à fait exempte de morale. Gabin évitera tout au long de sa carrière de confier aux journalistes ce qu’il pense de la marche du monde, ce qui signifie évidemment pas qu’il s’en désintéresse. La brouille qui mettra entre parenthèses son amitié avec Jean Renoir illustre bien la manière dont il peut au contraire défendre farouchement son point de vue : l’acteur n’acceptera pas que le plus « français » des cinéastes, fils d’une gloire nationale, puisse s’installer aux Etats-Unis et souscrire, en apparence du moins, à des valeurs qu’il juge détestables… Mais de telles questions relèvent aux yeux de Gabin de la vie privée, et le comédien ne présentera jamais sa participation à un film comme relevant d’une démarche « politique ». Même si on imagine aisément qu’il ne désapprouvait en rien le message humaniste délivré par des films comme La Belle équipe, La Grande illusion ou, plus tard, Chiens perdus sans collier, il n’a jamais abordé ces films en militant. Il sera donc d’autant plus surprenant de le voir s’engager en 1956 dans l’aventure du Cas du Docteur Laurent, film qui plaide sans ambiguïté pour une pratique jugée à l’époque révolutionnaire… [Eric Quéméré – Collection Gabin]

LE CAS DU DOCTEUR LAURENT – Jean-Paul Le Chanois (1957)

Lorsque le docteur Laurent vient reprendre le cabinet d’un vieux médecin de campagne, il ne se doute pas qu’il va déclencher une véritable révolution dans ce paisible village de montagne. Parisien et adepte des méthodes modernes, ce pionnier va en effet tenter de convaincre ses patientes d’adopter la méthode de « l’accouchement sans douleur », encore très peu pratiquée en cette fin des années 1950. La plupart des médecins restent méfiants vis-à-vis de cette nouveauté, et l’Église y est quant à elle farouchement opposée : les femmes doivent donner la vie au prix de grandes souffrances. Une idée si largement répandue que le brave docteur Laurent devra affronter l’hostilité de villageoises estimant que plus on souffre en accouchant, plus on aime ensuite son enfant ! On se doute que le praticien aura bien du mal à imposer ses idées dans un tel contexte… Avant Jean-Paul Le Chanois, d’autres réalisateurs s’étaient déjà intéressés à cette méthode d’accouchement : à l’époque, plusieurs courts métrages documentaires ont été tournés sur la question, et en cette année 1956, le cinéaste italien Luciano Emmer s’est lui aussi lancé dans le tournage d’un film encourageant cette pratique (mais Le moment le plus beau, interprété par un Marcello Mastroianni qui n’est pas encore au sommet de sa gloire, ne sortira en France qu’en 1962). [Eric Quéméré – Collection Gabin]

LE CAS DU DOCTEUR LAURENT – Jean-Paul Le Chanois (1957)

À l’ époque où il tourne Le cas du docteur Laurent, Jean Gabin  est devenu un père de famille comblé par la naissance de trois enfants. Un bonheur qu’il avait longtemps attendu, et qui s’accompagne sur le plan professionnel d’un redémarrage spectaculaire de sa popularité, après les années décevantes de l’après-guerre. Deux raisons qui ont sans doute incité l’acteur à prendre le risque d’un rôle pour le moins atypique dans sa filmographie, et qui fait de lui un véritable porte-drapeau de la modernité. Dans la peau du docteur Laurent, il retrouve ici sa partenaire de La Marie du port, Nicole Courcel : auréolée du succès triomphal de Papa, Maman, la bonne et moi, la jeune femme surprend elle aussi son public en jouant une future mère prête à braver les convenances pour ne pas souffrir inutilement. À ces deux vedettes extrêmement populaires, qui apportent d’emblée au film leur caution morale, vient s’ajouter la présence, dans le rôle de Madame Escalin, d’Orane Demazis, comédienne qui pour les spectateurs évoque encore l’émouvante Fanny de Marcel Pagnol. C’est dire que Jean-Paul Le Chanois a choisi avec soin les « ambassadeurs » chargés de délivrer son message … [Eric Quéméré – Collection Gabin]

LE CAS DU DOCTEUR LAURENT – Jean-Paul Le Chanois (1957)

Dans le rôle de Mme Loubet, la grande comédienne de théâtre Silvia Monfort crève l’écran. Sur le plateau, sa présence ne facilite pas les choses car elle s’est éprise du réalisateur, lequel s’éclipse sans arrêt avec elle et délègue à son assistant Pierre Granier-Deferre la lourde charge d’occuper Gabin ! Le film se tourne sur les lieux mêmes, dans les Alpes-Maritimes à Saint-Martin-de-Vésubie où il s’ennuie ferme loin des siens ; à la fin de la journée, il se poste à l’entrée de l’hôtel et met la main sur Granier-Deferre, qui, pour pouvoir descendre se détendre à Nice, finira par se sauver discrètement par une porte dérobée. En revanche, il ne peut se dérober à la projection des rushes : deux fois par semaine il doit conduire l’acteur à Nice, une véritable expédition à bord de sa minuscule 4 CV Renault à l’intérieur de laquelle Gabin tente en vain de s’engouffrer. [Jean Gabin inconnu – Jean-Jacques Jelot-Bkanc – Ed. Flammarion (2014)]

LE CAS DU DOCTEUR LAURENT – Jean-Paul Le Chanois (1957)

Concernant le reste de l’équipe, le réalisateur n’a pas été moins exigeant. Pour l’écriture de ce scénario épineux, il a tenu à travailler avec René Barjavel, qui fait partie à l’époque des scénaristes phares du cinéma français. Puis, le moment du tournage venu, il confie la lumière du film à Henri Alekan, chef-opérateur qui a éclairé des œuvres aussi mythiques que La Bataille du rail, La Belle et la bête ou Vacances romaines. Pour les décors, Le Chanois fait appel à Serge Piménoff, qui s’est illustré quant à lui avec L’Homme de Londres d’Henri Decoin et Panique de Julien Duvivier. Elément primordial du film, la musique est signée par Joseph Kosma, compositeur ayant collaboré avec Jean Renoir (notamment pour La Grande illusion et La Bête humaine) et Marcel Carné (Les Visiteurs du soir, Les Enfants du paradis… ). Ainsi entouré, Jean-Paul Le Chanois peut renouer en toute confiance avec la veine de ses débuts : celle d’un cinéma social visant à faire évoluer les mentalités. De même que La Vie est à nous, film collectif des années 30 réalisé avec  Jean Renoir  et Jacques Becker, ou L’Ecole buissonnière, illustration des méthodes d’enseignement de Célestin Freinet, Le Cas du Docteur Laurent se veut une œuvre profondément humaniste. Bien évidemment, la sortie du film en avril 1957 ne manquera pas de provoquer quelques remous, mais le film sera en général bien accueilli, notamment par une presse saluant le courage d’une telle entreprise. [Eric Quéméré – Collection Gabin]

LE CAS DU DOCTEUR LAURENT – Jean-Paul Le Chanois (1957)

Dans Paris aux portes de l’hiver, son portrait orne les façades de nombreuses salles de cinéma car le 26 octobre sort sur les écrans La Traversée de Paris, puis le 4 décembre Crime et Châtiment. Profitant de l’événement, des distributeurs ressortent ses anciens films période Carné-Prévert. Un observateur attentif rapporte que son nom apparaît au fronton de quarante-cinq salles de cinéma sur les trois cent cinq recensées alors ! Jusqu’alors, personne n’avait fait mieux…

LE CAS DU DOCTEUR LAURENT – Jean-Paul Le Chanois (1957)

JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.


L’extrait
Fiche technique du film

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