Le Film étranger

THE BEST YEARS OF OUR LIVES (Les Plus belles années de notre vie) – William Wyler (1946)

En 1945, les producteurs hollywoodiens sont plongés dans une cruelle incertitude : de toute évidence, la fin du conflit mondial est proche, mais elle peut encore se faire attendre des semaines, voire des mois. Tout sujet anticipant sur la période de l’après-guerre risque donc de voir sa sortie retardée jusqu’au jour de la victoire.

C’est alors qu’un article paru dans Time retient l’attention de Samuel Goldwyn : il y est question des problèmes de la démobilisation et des difficultés auxquelles se heurteront les combattants issus de toutes les classes sociales pour se réadapter à la vie civile. Le producteur pressent qu’il tient là un excellent sujet de film, d’autant qu’un tel thème restera d’actualité quel que soit le cours des événements militaires. Il commande a l’écrivain MacKinlay Kantor un récit d’une cinquantaine de pages qui servira de point de départ au futur scénario.

La fin de la guerre conforte Goldwyn dans son projet. Le président Truman vient d’annoncer que la démobilisation va s’effectuer très rapidement : dès le mois de mai 1946, plus de sept millions d’hommes vont être rendus à la vie civile. Les perspectives sont moins brillantes en ce qui concerne le scénario : au bout de trois mois, MacKinlay Kantor, ayant dépensé les 12 500 dollars alloués par Goldwyn, réapparaît au studio avec un roman de 268 pages, rédigé en vers libres et intitulé « Glory for Me ». Rage folle du producteur, qui offre néanmoins 7 500 dollars de plus à Kantor pour tirer un scénario de son manuscrit. Cette entreprise se révélera tout aussi désastreuse. En désespoir de cause, Goldwyn confie alors le projet a deux de ses collaborateurs de confiance, le réalisateur William Wyler et le scénariste Robert E. Sherwood. Ces deux derniers n’acceptent pas sans appréhension cette lourde responsabilité, ayant quelque peu perdu contact avec le cinéma commercial pendant les années de guerre : Sherwood rédigeait des discours pour Roosevelt, tandis que Wyler tournait des documentaires sur le front.

Goldwyn a eu raison de persévérer : avec The best years of our lives (Les plus belles années de notre vie), il remporte un véritable triomphe et rafle tous les Oscars, alors que l’on pouvait craindre la concurrence de Frank Capra, qui fait lui aussi sa « rentrée » avec lt’s a Wonderful Life (La vie est belle). Ni les critiques ni le public ne seront sensibles aux arguments d’un certain nombre d’intellectuels progressistes (dont la nouvelle revue Hollywood Quaterli se fait l’écho) qui reprochent véhémentement aux auteurs d’avoir trahi, en l’édulcorant, l’œuvre de MacKinlay Kantor.

En fait, le scénario de Sherwood est un modèle du genre réussissant à entremêler, dans un équilibre parfait, les histoires des trois principaux personnages sans rien perdre de sa rigueur dramatique, et les dialogues sont d’une remarquable justesse. L’interprétation, très homogène, sert admirablement le style volontairement sobre et neutre de Wyler. Fredric March fait ici une composition étonnante dans le rôle du sergent AI Stephenson, qui découvre soudain le caractère factice de sa réussite sociale après la tragique fraternité de la guerre, mais qui reste néanmoins prisonnier des préjugés de sa classe. On n’oubliera pas son allocution à la fois bouffonne et désespérée lors de la pompeuse réception organisée par sa banque pour fêter son retour, tandis que son épouse (incarnée, avec son humour habituel, par Myrna Loy) note sur la nappe le nombre de verres qu’il a bus…

Beaucoup d’Américains se reconnaîtront en Dana Andrews, qui saura donner beaucoup d’authenticité au personnage de Fred Derry, jeune et brillant officier d’aviation, qui découvre un peu amèrement que la gloire militaire est un bien piètre atout dans la lutte pour l’argent. Il découvre en outre la faillite de son mariage conclu dans l’euphorie de la guerre : sa femme était amoureuse du pilote romantique, non du civil sans prestige qu’il est devenu.

Le troisième personnage n’est pas interprété par un acteur professionnel : le rôle d’Homer Parrish, marin amputé des deux avant-bras, a été confié à Harold Russell, qui a réellement subi la même mutilation (bien qu’en des circonstances différentes de celles décrites dans le film), ce qui confère une force et une émotion parfois à la limite de l’insoutenable aux scènes où il apparaît. A l’époque les milieux gouvernementaux encouragent vivement toute attitude « positive » face au douloureux problème des mutilés (Wyler a d’ailleurs découvert Russell dans un documentaire consacré à la rééducation des invalides de guerre). Il faut toutefois louer l’honnêteté de Sherwood et de Wyler qui ne craignent pas d’aborder les problèmes affectifs qui sont inévitablement liés à la mutilation.

Aujourd’hui encore, la sincérité et l’humilité de Wyler, qui s’efface devant ce sujet passionnant, emportent la conviction. La simplicité apparente de la mise en scène, qui refuse les effets grandiloquents et le pathétique facile (le film est une succession de longs plans fixes), révèle un métier très solide. Avec le recul du temps, The best years of our lives restent sans doute le chef-d’œuvre de William Wyler.

L’histoire

Tous trois démobilisés, Homer Parrish (Harold Russell), Fred Derry (Dana Andrews), AI Stephenson (Fredric March) connaissance dans l’avion qui les ramène à Boone. Ils appréhendent le retour à la vie civile et Homer, amputé des deux avant-bras à la suite de l’explosion d’une torpille, refuse par avance la pitié de sa fiancée Wilma (Cathy O’Donnell). Bien que rien ne soit de nature à les réunir dans la vie civile, ils conviennent de se retrouver le soir même en famille au bar de Butch, (Hoagy Carmichael) l’oncle d’Homer. En dépit de sa brillante position sociale, AI a du mal à se réadapter à ses fonctions à la banque et il cherche un illusoire réconfort dans l’alcool. Fred prend conscience des malentendus qui le séparent de son épouse Mary (Virginia Mayo). Séduite par l’officier d’aviation, celle-ci méprise le petit employé qu’ll est redevenu. Fred est tombé amoureux de Peggy Stephenson, (Teresa Wright) la fille de AI, qui est émue par sa détresse…

… Peggy est bouleversée par les cauchemars incessants de Fred, traumatisé par la tragédie qu’il a vécue. Milly Stephenson (Myrna Loy) parvient pas elle non plus à retrouver l’harmonie conjugale : elle s’inquiète pour AI et elle cherche à empêcher sa fille de détruire le foyer de Fred. Homer, qui refuse d’abord de faire partager à Wilma la vie d’un grand mutilé, se laisse finalement convaincre par la jeune fille . A leur mariage, Fred, qui a maintenant quitté sa femme et qui a trouvé un nouvel emploi plus intéressant, retrouve Peggy. Cette fois, AI et Milly, qui ont compris que leurs préjugés étaient un obstacle au bonheur de leur fille, n’interviendront plus pour les séparer.

Les extraits

2 réponses »

  1. Un thème qui aurait pu être difficile à aborder pour ne pas tomber dans les clichés, mais où Wyler tire son épingle du jeu, et haut la main !
    Les trois histoires nous captivent tout au long du film, elles sont d’un réalisme et d’une authenticité rare sur les écrans, surtout à cette période.
    Une belle analyse, agréable à lire 😉

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  2. Il y a une dizaine d’années, l’ex-Cinéma Arenberg à Bruxelles diffusait chaque été un festival de films noir et blanc,  » Ecran Total.  » C’était là où j’ai vu  » The Best Years of Our Lives.  » Film extraordinaire, qui ne prend pas un ride. Merci pour votre analyse, et surtout pour l’extrait où Dana Andrews reviste ses années de guerre dans l’épave d’un bombardier parmi les milliers voués à la casse. Inoubliable.

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