Histoire du cinéma

LE BOOM DE LA SCIENCE-FICTION DANS LES ANNÉES 1950

Au cours des années 1950, la guerre froide favorisa, aux États-Unis, l’essor de la science-fiction cinématographique. L’invasion des extra-terrestres sur les écrans répondait, en quelque sorte, à l’obsession du péril rouge.

A l’heure où l’industrie cinématographique produit avec le faste qu’on connaît les plus coûteuses machineries de science-fiction, ce n’est pas le moindre des paradoxes que de devoir considérer les années 1950 comme l’âge d’or du genre. Et pourtant, les films de cette période peuvent difficilement souffrir la comparaison avec la plus modeste séquence de Star Wars. On peut s’interroger sur les raisons de leur succès – car ces films « marchaient » fort bien – tant leur naïveté, que ce soit sur le plan technique ou dramatique, est désarmante. Peut-être est-ce précisément cette naïveté même qui fait le charme, à des décennies de distance, de cette première vague de schlock (onomatopée évoquant le son produit par des objets métalliques jetés dans une poubelle).

Le rebut de la production

Les schlock des années 1950 connurent une incroyable popularité, qui atteignit son apogée à la fin de la décennie. Ce fut l’époque de Invasion of the Saucer-Men, The Brain from Planet Arous, I Was a Teenage Frankenstein (La Légende du nouveau Frankenstein), tous sortis en 1957 ; de The Astounding she monster, She Demons, The Colossus of New York (Le Colosse de New York), produits en 1958 ; de Teenage Zombies (1959) et de Plan 9 from Outer Space, qui date de 1956. On cherchera vainement un chef-d’œuvre du septième art dans cette énumération !

Le rôle principal de The Astounding She Creature Monster (The Mysterious lnvader) était interprété par Shirley Kilpatrick, sous la direction de Ron Ashcroft. L’actrice, revêtue de combinaisons de lurex scintillant, errait dans la Sierra Madre et distribuait force « sourires radioactifs » aux autres acteurs. Il est difficile d’oublier aussi les « She Demons », les « diablesses », un groupe de danseuses tombées dans une zone réservée à un essai nucléaire et contrôlée par certains nazis dont le chef était spécialisé dans des opérations de chirurgie esthétique.

Des conquêtes spatiales

Le changement des mentalités à l’approche des années 1960 allait contaminer la naïveté foncière des schlock. Les premiers effets se firent d’ailleurs sentir dès le début de la décennie et notamment dans un film qui allait bouleverser tout le cinéma de science-fiction : Destination Moon (Destination… Lune !, 1950). Produit par George Pal, ce film privilégiait l’aspect « science » au détriment de l’aspect « fiction ». L’imagination populaire des années 1940 se complaisait volontiers dans le macabre et la mélancolie. Le public prisait fort des films comme The Beast With Five Fingers (La Bête à cinq doigts, 1946), ou House of Darkness (1948). A partir de 1948, Superman, Captain Video et Batman marquèrent le retour du bon vieil héroïsme individuel dans les serials cinématographiques, mais ils appartenaient par trop au domaine de la bande dessinée dont ils étaient issus.

C’est à Destination Moon qu’il appartiendra de donner, par sa nouveauté, ses premières lettres de noblesse au genre de la science-fiction cinématographique, en dépit de l’avis de certains critiques, qui continuèrent à n’y voir qu’enfantillages et absurdités. Adapté d’un roman de Robert Heinlein, avec des décors conçus par l’artiste « spatial » Chesley Bonestrell et bénéficiant des conseils scientifiques du savant Hermann Oberth, spécialiste des fusées, le film se voulait crédible dans les moindres détails. C’est ainsi qu’il ne retint pas certaines incongruités du texte original d’Heinlein (il y était question, entre autres, d’un complot nazi… sur la Lune même).

Destination Moon n’hésitait pas en outre à aborder des problèmes d’ordre idéologique, bien loin de son propos initial : divertir le public. Il laissait entendre ainsi que la Lune pouvait offrir des avantages stratégiques et que, si les Américains n’en profitaient pas, quelqu’un d’autre le ferait sûrement à leur place. Le message fut d’autant mieux reçu que, depuis 1947, une avalanche d’informations sur les ovnis avait fait naître d’innombrables spéculations sur la Lune : n’était-elle pas une base de départ des soucoupes volantes ? Un poste d’observation de la Terre ? L’heure avait sonné d’échanger les rôles. Puisque la sécurité nationale était en jeu, rien ne devait entraver les programmes spatiaux : le rêve américain se choisissait une nouvelle frontière.

A partir de Destination Moon, les « bons » du cinéma allaient traquer les «méchants» non plus sur Terre mais dans l’espace. Il va sans dire que, dans les scénarios, les noirs desseins de ces « méchants » s’apparentaient fortement à ceux que le sénateur Joseph McCarthy prêtait aux « ennemis » de l’Amérique. Les films qui suivirent Destination Moon allaient donner mille formes à ce schéma de base.

Des présences inquiétantes

Trois classiques de la science-fiction sortirent en 1951 : The Thing from Another World (La Chose d’un autre monde), The Day the Earth Stood Still (Le Jour où la Terre s’arrêta) et When Worlds Collide (Le Choc des mondes), Tous trois exprimaient de nombreuses réserves sur l’avenir des conquêtes spatiales, La fin de The Thing from Another World, avec le fameux avertissement « Scrutez les cieux ! », démontrait que le travail de groupe et la bonne humeur pouvaient bien sûr détruire un sanguinaire extra-terrestre, mais aussi, malheureusement, que le monde n’était pas à l’abri pour autant : l’espace pullule d’êtres prêts à poursuivre l’œuvre destructrice de celui qui a été vaincu. Quand ils ne se présentent pas sous l’aspect d’agents venus d’ailleurs, il leur reste toujours la possibilité de se changer en Michael Rennie, accompagné de son robot géant, capable de nous punir en nous réduisant en miettes, L’humanité doit retenir la leçon, sinon Dieu sera obligé d’intervenir à nouveau : l’évangile selon le scénario de When Worlds Collide (de Sydney Boehm d’après un roman d’Edwin Balmer et Philip Wylie) prévoit qu’une nouvelle arche lève l’ancre à la recherche d’un Éden en Technicolor.

Le Tout-Puissant se retira assez vite de la mêlée, après avoir fait son apparition dans The Next Voice You Hear (La Voix que vous allez entendre, 1950), de William Wellman, et dans Red Planet Mars (1952). Mais Sa présence était encore sensible de temps à autre, notamment dans War of the Worlds (La Guerre des mondes, 1953), où la profanation d’une église par des Martiens est suivie de la prompte disparition des envahisseurs. En général, le rôle de Dieu est assumé par le personnage du savant : une figure qui vit dans une sorte de no man’s land à mi-chemin entre l’exécration et l’adulation, dans la mesure où il a mis fin à une guerre terrible en inventant l’arme qui pourrait en déclencher une autre.

Tout au long des années 1950, le public put choisir entre Invaders from Mars ( Les Envahisseurs de la planète rouge) et lt came from Outer Space (Le Météore de la nuit ), sortis tous deux en 1953, Invasion of the Body Snatchers (L’Invasion des profanateurs de sépultures, 1956) et Invisible Invaders (1959) ; il put frémir grâce à The Beast from 20,000 Fathoms (Le Monstre des temps perdus, 1953), aux Them! (Les Monstres attaquent la ville, 1954), à Godzilla, king of the monsters (1954), à Tarantula (1955) et à The Monolith Monsters (La Cité pétrifiée, 1957) ; il affronta l’indicible dans Donovan’s Brain et dans Le Monstre magnétique (The Magnetic Monster, 1953), produits tous deux en 1953, ainsi que dans La Mouche noire (The Fly, 1958) et dans The Alligator People (1959) ; il revint de l’espace dans des conditions périlleuses avec les héros du Monstre (The Quatermass Experiment, 1955), de The Brain Eaters (1958), sans oublier Le Pionnier de l’espace (The First Man Into Space) et The Hideous Sun-Demon, qui datent de 1959.

Avec la très épique Conquête de l’espace (Conquest of Space, 1955), Byron Haskin chercha à resacraliser quelque peu le système solaire. Mais le modèle inauguré par Destination Lune avait été rapidement supplanté par d’autres beaucoup moins idylliques où la peur le disputait au cynisme. La fusée est un symbole ambivalent : s’élançant vers l’espace, elle se fait instrument de découvertes, fonçant sur les astres, elle peut être l’instrument qui punira. A l’époque, c’était la deuxième image qui prévalait. Il fallut attendre 2001, l’odyssée de l’espace (2001 : A Space Odyssey, 1968) de Stanley Kubrick pour voir l’homme retourner dans les étoiles en toute sérénité.

Sous l’emprise des extra-terrestres

La période 1955-1960 fut marquée par une augmentation du nombre de films ayant pour thème la fin du monde. Certains étaient oppressants, tels Le Monde, la chair et le diable (The World, the Flesh and the Devil, 1959) et Le Dernier Rivage (On the Beach, 1959), d’autres plus légers, comme, par exemple, The Last Woman on Earth (1960) et Rocket Attack USA (1961).

Dans l’ensemble, le « message» qu’ils véhiculaient était plutôt désespéré. Invaders from Mars de William Cameron Menzies, qui contait l’histoire mélancolique d’un petit garçon découvrant que ses parents sont sous l’emprise des extraterrestres, est un des premiers exemples de ce genre. Le thème de la possession fut repris, au milieu des années 1950, dans Le Monstre et dans 1984 (1956) – qui en présentaient deux interprétations très différentes. Dans la même optique citons aussi Invasion of the Body Snatchers (L’Invasion des profanateurs de sépultures) et la célèbre trilogie de Roger Corman : It Conquered the World, Not of This Earth et Attack of the Crab Monsters, tous sortis en 1956.

Chacun de ces films montrait une société attaquée de « l’intérieur ». Quelques individus seulement prennent peu à peu conscience de l’existence d’un véritable cancer caché et tentent vainement de le combattre, souvent sans hésiter à sacrifier leur vie. Dans Attack of the Crab Monsters, le combat se déroule sur une île, où les forces maléfiques renforcent leur pouvoir en s’appropriant l’intelligence de leurs victimes. Comme d’habitude, la radioactivité est responsable de tout : dans ce cas précis, elle provoque une accélération du vieillissement.

Plus complexes sur le plan psychologique sont souvent les films qui traitent des modifications physiques chez les humains : L’homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man, 1957) d’après Richard Matheson en est un des exemples les plus achevés. A une autre échelle, il fut bientôt suivi du Fantastique Homme colosse (The Amazing Colossal Man, 1957), d’Attack of the Puppet People et du légendaire Attack of the Fifty-Foot Woman (tous deux sortis en 1958). On savait depuis King Kong (1933), que le public était fasciné par les aventures des monstres solitaires, mais à l’époque des schlock, réalisés souvent à l’économie, la faiblesse et la pauvreté des effets spéciaux nuisaient au propos – parfois ambitieux – de ces films.

« Fifty-Foot Woman » n’échappe pas à la règle. On ne voit que trop qu’elle est en carton-pâte et que ses dimensions gigantesques ne se doivent qu’à un jeu de surimpression des plus simplistes. Dans cette histoire assez conventionnelle de folie meurtrière (l’infidélité de son mari pousse une femme à la destruction de leur couple), le recours à la science-fiction semble presque hors de propos sinon qu’il contribue à donner au drame des proportions – si l’on peut dire – démesurées.

Les chefs-d’œuvre du genre

Les trois chefs-d’œuvre du cinéma de science-fiction de l’époque ont tous été tournés au milieu des années 1950. Produits dans des conditions différentes, ces trois films s’apparentent par une réalisation soignée et par l’efficacité des effets spéciaux. Ils expriment aussi le même désenchantement. Dans 20,000 Leagues Under the Sea (20 000 Lieues sous les mers, 1954), produit par Walt Disney, le personnage mélancolique créé par Jules Verne, le capitaine Nemo, fait une incursion au XXe siècle pour démontrer que la lutte éternelle entre nations aboutit à un gaspillage dangereux des ressources naturelles et détourne l’intelligence de son véritable but : améliorer la condition du genre humain. Le « Nautilus » a peut-être été plus populaire que tous les lancements de Cap Kennedy, mais l’amertume du héros de Jules Verne est toujours d’actualité.

This Island Earth (Les Survivants de l’infini, 1955) de Joseph Newman raconte l’histoire d’un jeune et brillant savant, engagé pour sauver le monde lointain de Metaluna de la destruction à la suite d’une guerre interplanétaire. Comment y parvient-il, alors que ses hôtes, malgré leur cerveau beaucoup plus développé, ont échoué dans cette tâche, on ne nous le dit pas clairement. Toujours est-il que le héros et l’inévitable héroïne (interprétés par Jeff Morrow et Faith Domergue) font de leur mieux pour se rendre utiles, en luttant contre les mutants meurtriers qui patrouillent dans les couloirs et en cherchant à neutraliser la pluie de météorites envoyée sur Metaluna par les habitants de Zahgon, la planète voisine. Mais il manque au héros la stature du capitaine Nemo, et le film est assez peu convaincant. Quant à la conclusion (à la morale, pourrait-on dire), elle est particulièrement amère : plus grande est la science, plus terrible sera la destruction.

Forbidden Planet (Planète interdite, 1956) constitue le troisième volet de cette trilogie. Le Nemo de Verne est assimilé au personnage shakespearien de Prospero, qui s’incarne ici dans la personne du professeur Morbius, exilé sur la planète Altaïr 4. Sur celle-ci est entreposé, dans des milliers de dépôts souterrains, le savoir accumulé par la race depuis longtemps disparue des Krell. L’humanité se voit offrir le patrimoine scientifique qui pourrait représenter, pour peu qu’on s’en préoccupe, la clé de l’univers. Mais elle se montre une fois de plus incapable de voir plus loin que ses passions les plus immédiates ; Morbius ne résiste pas à la tentation d’utiliser la puissance des Krell pour attaquer ses semblables. Un critique fit bien brièvement allusion à « La Tempête » de Shakespeare, mais sans pousser l’analyse. A l’époque, la leçon ne porta guère. Signalons que le robot Robby vola la vedette à l’interprète principal Walter Pidgeon.

Variations sur le même thème

Revu aujourd’hui et replacé dans son contexte Forbidden Planet, en tant que premier drame de l’espace d’une certaine densité psychologique, surclasse tous les autres films du même genre et renvoie aux oubliettes l’aimable optimisme de Destination Moon ouvrant ainsi la voie à une nouvelle génération de films.

Parmi les autres « allégories » contemporaines de Forbidden Planet, on remarque Fiend Without a Face (Les Monstres invisibles, 1958), dans lequel les pouvoirs psychiques deviennent une sorte de parasite meurtrier, et Queen of Outer Space (1958), où les costumes et les situations de Forbidden Planet, sont repris avec une intention parodique, confirmée par la présence de Zsa Zsa Gabor au générique. La fin de l’âge d’or de la science-fiction au cinéma fut marquée, comme ce fut le cas pour bien d’autres genres, par l’irruption du comique. Jerry Lewis visita ainsi, sous la direction de Norman Taurog, un astre fantaisiste dans Visit to a Small Planet (Mince de planète, 1960) et Fred MacMurray interpréta le savant farfelu de The Absent-Minded Professor (Monte là-d’ssus, 1961), une fantaisie à la Disney. Dans le plus sérieux The Time Machine (La Machine à explorer le temps, 1960), le scénariste David Duncan et le réalisateur George Pal abandonnèrent l’idéologie évolutionniste du texte original d’H.G. Wells et composèrent une plaisante histoire d’amour avec Rod Taylor et Yvette Mimieux. Puis ce fut la sortie de The Damned (Les Damnés, 1962) de Joseph Losey, une impitoyable histoire d’enfants dotés de super-pouvoirs; il fut suivi de The Day the Earth Caught Fire (Le Jour où la Terre prit feu, 1961), qui dénonce les conséquences des expériences nucléaires (elles provoquent dans le film l’inclinaison de l’axe de la Terre et dévient son orbite en direction du Soleil). Après Dr. Strangelove, or How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb (Docteur Folamour, 1964) de Stanley Kubrick, qui abordaient tous deux, mais sur un plan différent, le thème de la paranoïa nucléaire, il apparaît, au cinéma du moins, que l’avenir – si quelqu’un peut survivre assez longtemps pour en profiter – n’est guère réjouissant. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]


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