CHIEN ENRAGÉ (Nora Inu) – Akira Kurosawa (1949)

Le Japon en 1949. A la radio, dans les bars, les cabarets, les baraques foraines, la musique est anglo-saxonne, italienne ou française. Les femmes s’habillent à l’occidentale. La foule se presse aux matchs de base-baIl. Ceux qui ont quitté l’armée, ou que l’armée a quittés, sont livrés à eux-mêmes. Deux d’entre eux vont s’affronter, à distance tout d’abord, puis en un face à face qui les réunira plus qu’il ne les opposera. L’un comme l’autre ont été victimes d’un vol, l’un comme l’autre y ont perdu leur identité. Comme leur pays.

CHIEN ENRAGÉ (Nora Inu) – Akira Kurosawa (1949) avec Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Keiko Awaji, Eiko Miyoshi, Noriko Sengoku, Isao Kimura

L’histoire : En descendant d’un tram bondé, le Jeune policier Murakami s’aperçoit qu’on lui a volé son révolver. Il offre sa démission mais son supérieur la lui refuse. Comme Murakami semble très affecté, il lui donne même la possibilité de rechercher son arme. Grâce au fichier, Murakami retrouve une prostituée qui était près de lui dans le tram et doit être sa voleuse. Bien entendu, elle nie mais l’insistance de Murakami, qui la suit un jour entier, finit par la toucher. Elle lui donne une indication qui lui permet d’entrer en contact avec des vendeurs clandestins d’armes. Il parvient ainsi, peu à peu, à savoir qui est l’acquéreur de son révolver. Mais avant que Murakami ait pu le joindre, l’arme tue par deux fois et blesse grièvement un inspecteur qui aidait de son expérience le jeune policier. Enfin, Murakami a devant lui l’assassin. Il se lance à sa poursuite mais il est, lui, sans arme. Le meurtrier à demi-hystérique tire jusqu’à épuisement de son chargeur et ne réussit qu’à blesser légèrement Murakami.  Celui-ci saute sur le mauvais tireur et lui met les menottes. Puis il s’écroule, tenant dans sa main son révolver enfin retrouvé.

CHIEN ENRAGÉ (Nora Inu) – Akira Kurosawa (1949) avec Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Keiko Awaji, Eiko Miyoshi, Noriko Sengoku, Isao Kimura
Gendarme et voleur

Chien enragé est né du désir qu’avait Kurosawa de construire un récit proche de ceux de Georges Simenon, un de ses auteurs favoris, avec Shakespeare et les écrivains russes, Dostoievski en tête bien sûr. Mais la nouvelle qu’il avait initialement écrite, contrairement à ses habitudes, s’est sensiblement transformée en devenant scénario. Et de Simenon il ne reste plus guère que le personnage du policier incarné par Takashi Shimura, avec ses vingt-cinq années de carrière, son caractère un peu désabusé, qui n’exclut pas la croyance en certains idéaux. Si l’on tient aux références littéraires, c’est surtout, une fois encore, du côté de Dostoievski qu’il faut aller les chercher. Et à mesure que Murakami, le jeune policier (Toshiro Mifune) se rapproche physiquement de Yusa le délinquant, il ressemble de plus en plus à Porphyre Petrovitch le policier de Crime et châtiment, traquant Raskolnikov.

CHIEN ENRAGÉ (Nora Inu) – Akira Kurosawa (1949) avec Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Keiko Awaji, Eiko Miyoshi, Noriko Sengoku, Isao Kimura

La quête de Murakami, initiatique au plan professionnel, grâce à la présence de son collègue, l’est aussi sur un plan plus personnel. Murakami approche la réalité de son pays, plonge dans les aspects les plus noirs de la société japonaise de l’immédiat après-guerre. Chien enragé prend alors valeur de constat, un peu à la manière des films néo-réalistes italiens, qui décrivaient d’ailleurs une réalité très proche. On notera également que l’argument du film de Kurosawa est voisin de celui du Voleur de bicyclette, et que certaines scènes évoquent fortement quelques moments du cinéma de Fellini première manière, notamment celle où les girls, abruties de chaleur et de fatigue, s’effondrent devant une caméra qui traque la sueur ruisselant sur leur corps, le souffle court qui scie leur poitrine.

CHIEN ENRAGÉ (Nora Inu) – Akira Kurosawa (1949) avec Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Keiko Awaji, Eiko Miyoshi, Noriko Sengoku, Isao Kimura

Cette descente dans les bas-fonds détermine l’autre sens de la quête de Murakami, le plus important peut-être. Délesté de son révolver, le jeune homme n’est plus vraiment un policier. Il pense même à démissionner. Et pour retrouver sa voleuse, il doit se fondre dans la masse, ressembler le plus possible à ceux qu’il combat. La poussière, la fatigue, le temps qui passe, lui font peu à peu perdre toute singularité. Et bientôt il n’est plus qu’un vagabond, à la recherche d’une voie à suivre. Il a perdu son identité, tout comme son arme, en changeant de mains, a changé de fonction. Et l’itinéraire de Murakami s’apparente alors à une véritable quête d’identité, qui ne pourra se conclure que lorsqu’il aura repris possession de son arme. Mais à ce moment-là, tout en restant dans le camp qu’il s’était, peut-être par hasard, choisi Murakami sera devenu le semblable de celui qu’il combattait, à l’issue d’une poursuite qui les rend l’un et l’autre impossibles à distinguer couverts de la boue du marécage dans lequel ils se sont affrontés. Et puisque la langue japonaise ne permet pas au niveau du mot, la distinction entre singulier et pluriel, pourquoi le titre du film n’associerait-il pas déjà gendarme et voleur ?

CHIEN ENRAGÉ (Nora Inu) – Akira Kurosawa (1949) avec Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Keiko Awaji, Eiko Miyoshi, Noriko Sengoku, Isao Kimura
En attendant l’orage

Une structure policière traditionnelle a donc permis à Kurosawa d’aborder les thèmes qui seront au centre de toute son œuvre, de la peinture des bas-fonds à la quête d’identité. Comme toujours dans son cinéma, chacun des éléments du récit, qu’il soit thématique ou dramatique, se fond dans un ensemble d’une cohérence et d’une homogénéité absolues. Et comme souvent également chez lui, le lien est assuré entre des différents « moments » et les différents aspects du film, par un élément qui leur est en apparence extérieur, et qui en fait détermine, au moins en partie, le comportement des personnages.

CHIEN ENRAGÉ (Nora Inu) – Akira Kurosawa (1949) avec Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Keiko Awaji, Eiko Miyoshi, Noriko Sengoku, Isao Kimura

Ce sont ici les conditions climatiques qui remplissent ce rôle. Un rôle d’autant plus important qu’il est assumé jusqu’au bout. Lorsque l’orage attendu tout au long du film éclate enfin, l’amie de Yusa change brutalement de camp, et quelques heures plus tard, les traces laissées sur les vêtements de Yusa par la pluie de la nuit, permettront à Murakami de repérer et d’identifier sa proie. Exemple parmi d’autres de la maîtrise d’un cinéaste qui en était alors à son dixième film et qui l’année suivante allait avec Rashomon prouver à l’Europe que Mizoguchi n’était pas le seul metteur en scène japonais.

Tournage du film

Dans « Comme une autobiographie », Kurosawa dit combien le tournage de Chien enragé lui a été agréable. En raison aussi du plaisir à retrouver, après Le Duel silencieux, des membres de son équipe image et son, au temps de la Toho, ainsi que le directeur artistique Takashi Matsuyama, qui conçoit et dessine les décors réalisés par Yoshiro Muraki et le compositeur Fumio Hayasaka, dont on retrouve la touche particulière (l’air d’harmonica pendant la rencontre la nuit entre Murakami et Ogin, l’utilisation de la musique lors de la scène de la cabine téléphonique à l’hôtel). À souligner également la présence d’Inoshiro Honda, futur réalisateur de Godzilla (1954) et fidèle ami du cinéaste depuis leurs débuts ensemble comme assistants à la Toho à la fin des années 30, et qui sera réalisateur de seconde équipe pour les nombreuses scènes de rue et de foule de Chien enragé. « Chaque jour je lui disais ce qu’il me fallait, et il allait dans les ruines de Tokyo de l’après-guerre pour le filmer Il y a peu d’hommes aussi honnêtes et aussi sûrs que Honda. Il ramenait exactement le genre de matériel que je lui demandais, c’est pourquoi presque tout ce qu’il a tourné a été intégré dans le montage final. On m’a souvent dit que, dans Chien enragé, j’ai très bien su rendre l’atmosphère du Japon de l’après-guerre. Si c’est le cas, c’est à Honda qu’est redevable une grande part de cette réussite. » Ce qui poussera Kurosawa à dire, à propos de Chien enragé, qu’il révèle « le cœur de son équipe » [Charles Tesson – Chien enragé – Akira Kurosawa, les années Toho – Wild Side Film (2016)]

Marche dans la ville

En renouvelant totalement la forme, la structure narrative, ainsi que l’esthétique, par rapport à ses films précédents (Un merveilleux dimanche, L’Ange ivre, Le Duel silencieux) Kurosawa s’impose comme celui qui a le mieux restitué la réalité japonaise d’après-guerre tout en diversifiant les approches, tant sur le fond (les sujets) que sur la forme (le style). Un merveilleux dimanche, sur un mode proche du néo-réalisme, était aussi l’histoire d’une déambulation, d’une traversée de différents lieux, au fil de la marche et des déplacements, sauf que tout était fondé, motivé et limité par la privation (manque d’argent), génératrice d’un repli sur soi, réel (la longue scène dans l’appartement du jeune homme), d’un sentiment de frustration et d’un attrait ou ouverture à l’extérieur par l’imaginaire (la maison de leurs rêves, le restaurant de leurs rêves, la symphonie « achevée »), seule manière de transgresser les limites de leur quotidien imposé par leur condition. En revanche, dans Chien enragé, la privation (vol du pistolet) produit une énergie qui pousse Murakami, interprété par Toshiro Mifune, à traverser, découvrir et conquérir de nouveaux lieux.  [Charles Tesson – Chien enragé – Akira Kurosawa, les années Toho – Wild Side Film (2016)]

Générique enragé

Ouverture doublement magistrale de Chien enragé, le temps du générique (insert sur le chien haletant, exténué) et dès la première scène avec la voix off qui donne l’atmosphère, la tonalité de l’ensemble (« Par un jour d’épouvantable chaleur») dont l’image du chien, qu’on devine épuisé et assoiffé, a donné un avant -goût. Voix off suivie aussitôt par la première phrase de dialogue (« On t’a volé ton pistolet ? »), qui place le spectateur au cœur d’une situation dont le récit sera l’enchaînement de ses conséquences, tandis que la réponse du jeune policier (« Je n’ai aucune excuse »), outre de définir le personnage, situe l’ampleur du sujet : moins un film sur la faute ou la culpabilité que sur la notion même, fort complexe, de responsabilité, saisie elle aussi, à l’image de la ville, dans toute son étendue. Le titre français Chien enragé attaché à l’image du chien, oriente le sens, alors qu’on ne reverra plus l’animal qui pourtant, outre ce qui le caractérise par le titre, semble surtout souffrir de la chaleur, de l’épuisement point commun à tous les personnages du film : ventilateurs, éventails, mouchoirs pour s’éponger le visage, jusqu’à cette inoubliable scène des corps de danseuses, entassées et exténuées, la peau couverte de sueur, après leur numéro. Si Sato donne au titre sa signification explicite (« Un homme qui a tué est un chien enragé », à propos de Yusa), son ombre plane sur plusieurs occurrences. Ichikawa, lorsqu’il demande à l’inspecteur Murakami qui est son supérieur, le décrit en ces termes – « Ce n’est pas un tendre celui-là, il a l’air de mordre » – et Murakami évoquant ses souvenirs de la guerre ajoutera ceci : « J’ai souvent vu des types devenir des fauves. »  [Charles Tesson – Chien enragé – Akira Kurosawa, les années Toho – Wild Side Film (2016)]

À voir L’Ange ivre et Chien enragé, on comprend que Kurosawa, confronté par la suite au succès international avec Rashômon (1950) et Les Sept Samouraïs (1954), ait eu envie de revenir aux sources, à ses premières amours, liées à sa rencontre avec Mifune (le polar, le film noir). D’autant que les films de cette époque, dans la réalité de l’après-guerre, portés par une folle envie de cinéma, n’ont pas cette conscience d’art, quelque peu empesée (le théâtre, la peinture) que peuvent avoir ses autres films, sans que cela affecte pour autant leur profonde beauté. Ici, le cinéma regarde le cinéma et cela lui suffit. On sait le goût, voire la passion immodérée du cinéma de Kurosawa pour la peinture du chaos, son théâtre aussi, en particulier dans ses films historiques (Le Château de l’araignée, 1957. Kagemusha, 1980, Ran. 1985). La réalité d’après-guerre, plus prosaïque, moins solennelle, autre chaos, bien réel celui-là, tel un champ de ruines à reconstruire, est l’autre socle fondateur de son cinéma, formateur de son style et de sa vision du monde, dont il ne s’est jamais vraiment remis. [Charles Tesson – Chien enragé – Akira Kurosawa, les années Toho – Wild Side Film (2016)]

Les extraits






A voir également : La découverte du cinéma japonais

Fiche technique du film

 

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Méline dit :

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