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L’AMOUR EN CAVALE

La quintessence de ce que Buñuel appelle « l’amour fou » a très souvent été associée aux couples fugitifs, pas seulement dans le film noir mais au cinéma en général. Les couples en cavale sont des parias et des hors-la-loi, traqués et condamnés d’avance, généralement morts ou agonisants à la fin du film. En tant que sous-type, le couple fugitif a une longue histoire, de Scarlet Days de Griffith (1919) à Mad Love (De l’amour à la folie, 1995) et Yellowknife (2002). Mais, même en admettant quelques variantes modernes telles que Thelma et Louise (1991), les films entrant dans cette catégorie ne sont pas légion. Beaucoup, sinon la plupart, furent réalisés pendant la période classique du film noir, dans les 15 ans qui s’écoulèrent entre You Only Live Once (J’ai le droit de vivre, 1937) et Where Danger Lives (Voyage sans retour, 1950). Le caractère obsessionnel de l’amour et l’aliénation sociale des fugitifs sont par excellence des thèmes du Noir.

QU’EST-CE QUE LE FILM NOIR ?

Comment un cycle de films américains est-il devenu l’un des mouvements les plus influents de l’histoire du cinéma ? Au cours de sa période classique, qui s’étend de 1941 à 1958, le genre était tourné en dérision par la critique. Lloyd Shearer, par exemple, dans un article pour le supplément dominical du New York Times (« C’est à croire que le Crime paie », du 5 août 1945) se moquait de la mode de films « de criminels », qu’il qualifiait de « meurtriers », « lubriques », remplis de « tripes et de sang »…

HUMAN DESIRE (Désirs humains) – Fritz Lang (1954)

Fritz Lang retrouve le même producteur, Jerry Wald, qui avait aussi participé à Clash by Night (Le démon s’éveille la nuit), la même firme, Columbia, et le même comédien principal, Glenn Ford, pour Human Desire (Désirs humains), remake du film de Jean Renoir : La Bête humaine, adapté d’Émile Zola. On mesure la distance parcourue depuis Scarlet Street (La Rue rouge), remake également d’un Renoir, réalisé dix ans auparavant : aucune trace d’expressionnisme ne subsiste, mais la présence d’une forme dépouillée, voire ascétique, pour conter cette histoire d’amour triangulaire où la femme d’un employé de chemin de fer pousse son mari à tuer un ancien amant, puis le trompe avec un cheminot, témoin du meurtre. Lang souhaitait Peter Lorre pour le rôle principal, mais ce fut Glenn Ford qui fut choisi : avec lui, l’élément pathologique, essentiel chez Zola, disparaît du personnage. A l’approche plus sensuelle de Renoir, Lang substitue l’étude clinique des rapports amoureux, inéluctablement mêlés de jalousie, entre un homme âgé (Broderick Crawford) et sa jeune épouse (Gloria Grahame). Il rejoint ainsi Zola dans sa vision déterministe de l’existence, relayée métaphoriquement par le motif visuel récurrent des rails – où l’être humain est prisonnier de son destin. [Fritz Lang, Le Meurtre et la loi – Michel Ciment – Editions Découvertes Gallimard Art (2003)]

LE CRIME PARFAIT

La conspiration et la trahison, l’amour et le sexe, le meurtre et le crime parfait… autant de pivots du film noir, autant de thèmes inclus dans Double Indemnity (Assurance sur la mort). Certes, on a connu des trames tournant autour de crimes motivés par l’argent ou l’amour bien avant le film noir mais, en tant qu’histoire de meurtres associant les deux, Double Indemnity est considéré par beaucoup comme la quintessence de ce genre cinématographique. Néanmoins, tout comme la nature a horreur du vide, le cycle noir déteste le crime parfait. De fait, la perfection a rarement sa place dans le Noir, qui dépeint plutôt l’échec de criminels qui s’étaient crus parfaits. Comme le dit si bien Walter Neff, le personnage principal de Double Indemnity, en commençant son récit : « Oui, je l’ai tué. Je l’ai tué pour le fric et pour une femme. Je n’ai pas eu le fric et je n’ai pas eu la femme. C’est réussi, non ? »

SCARLET STREET (La Rue rouge) – Fritz Lang (1945)

Vous voyez ce vieux type qui traîne les pieds là-bas dans le parc ? C’est le personnage le plus triste à s’être jamais égaré dans cette partie de la ville. Son nom est Christopher Cross et, même si ça ne se voit vraiment pas, il fut jadis un bon citoyen respectable. D’aussi loin qu’on se souvienne, il travaillait dans une banque, pointant à la même heure chaque jour de la semaine. Sa femme, Adele n’était que pure tristesse. Chris se sentait rabaissé lorsqu’elle le comparait à son ancien mari, un flic héroïque qui se noya au cours d’une tentative de sauvetage. Chris tolérait ces avanies, se raccrochant à son passe-temps dominical, la peinture à l’huile…

LE FILM POLICIER AMÉRICAIN DES ANNÉES 1950

Héritiers des films de gangsters des années 30 et des films noirs des années 40, les thrillers des années 50 sont marqués par un réalisme impitoyable, notamment dans l’expression de la violence. A l’aube des années 50, le cinéma policier américain porte en lui un double héritage. La construction dramatique des films de gangsters des années 30, fondée sur le principe classique qui veut qu’au bouleversement d’un certain ordre des choses succède l’instauration d’un ordre plus juste et plus solide, reste la référence de nombreux scénaristes. Mais ces films, qui retraçaient selon ce schéma l’ascension et la chute d’un malfaiteur, continuent d’exercer leur influence dans leur manière de décrire l’univers criminel des grandes villes américaines, ainsi que dans leur façon de faire culminer l’action dans certains types de séquences : poursuites de voitures, fusillades.

THE WOMAN IN THE WINDOW (La Femme au portrait) – Fritz Lang (1944)

Les films du « cycle noir » jouent souvent sur l’instabilité qui règne dans l’esprit des personnages comme à l’intérieur des lieux où ils se déplacent. L’onirisme s’y empare de la réalité, la transgresse ou la distord, dans une esthétique favorisant le jeu des hallucinations. Les fantômes du cinéma muet allemand, du romantisme gothique et des blasons maçonniques hantent ces diverses productions où le suspense, le fantastique et la peur diffusent un sentiment d’insécurité qui s’accorde aux angoisses du public de l’époque. (…) En 1944, Fritz Lang synthétise ces composantes brouillonnes dans Woman in the Window (La Femme au portrait), fable cruelle construite sur un engrenage morbide débutant par la rencontre d’une jeune femme de mœurs douteuses et un professeur d’âge mur. Situation de départ assez banale pour une histoire dont le potentiel réaliste est l’adultère négocié dans la vénalité. Sauf que la censure interdit alors de traiter de la prostitution et le monsieur invité par la dame esseulée n’a ici aucune relation sexuelle avec elle, mais il se retrouve victime d’un malentendu qui fait de lui un assassin…

FRITZ LANG

L’œuvre de Fritz Lang est celle d’un « moraliste hautain ». Univers très noir, hanté par la culpabilité, peuplé de héros solitaires qui se débattent dans un monde hostile ou indifférent, et dont une mise en scène totalement maîtrisée accentue encore le caractère étouffant.  

FILM NOIR : LE CAUCHEMAR FATALISTE 

Certains échappent in extremis à ce mauvais rêve et retrouvent un semblant de normalité. C’est le cas de l’homme d’affaires injustement accusé (Alan Curtis) dans Phantom Lady (Les Mains qui tuent, Robert Siodmak, 1944) sauvé par les efforts de son ingénieuse secrétaire (Ella Raines), ou celui du mari infidèle (Dick Powell) dans Pitfall (Andre de Toth, 1948) extirpé de l’enfer du Noir par une série de hasards heureux.

LE FILM NOIR DE SÉRIE B

De la série réalisée par Anthony Mann et John Alton pour Eagle-Lion entre 1947 et 1949 – Raw Deal (Marché de brutes, 1948), T-Men (La Brigade du suicide,1948), He Walked by Night (Il marche dans la nuit, 1948) et Reign of Terror (Le Livre noir, 1949) – au Gun Crazy (Démon des armes, 1950) de Joseph H. Lewis et au Killer’s Kiss (Baiser du tueur, 1955) de Kubrick, de nombreux exemples «classiques» de films noirs sont réalisés par des producteurs et des metteurs en scène indépendants disposant de budgets limités.