LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938)

« T’as de beaux yeux, tu sais ! ». D’une simplicité presque banale, ces quelques mots suffisent pourtant à faire ressurgir tout un pan du cinéma français, et avec lui les figures qui l’ont bâti. À commencer par Jean Gabin, dont la célèbre phrase est devenue l’un des signes distinctifs. Les imitateurs du comédien l’ont d’ailleurs tellement galvaudée qu’en revoyant le film, on est presque surpris d’entendre Gabin la murmurer d’un ton si juste. Mais la réplique évoque évidemment aussi celle à qui s’adresse ce compliment, et dont le regard, dans la lumière irréelle du chef-opérateur Eugen Schufftan, brille de manière admirable. Toute la carrière de Michèle Morgan, actrice devenue immensément populaire grâce à Quai des brumes, sera marquée par cette simple phrase. Mais cette fameuse déclaration ressuscite également le fantôme de celui qui l’a écrite : le grand Jacques Prévert, qui pendant de nombreuses années a fait parler ses héros avec une verve et une poésie qui n’appartenaient qu’à lui. La rencontre d’un tel dialoguiste avec un acteur de la trempe de Gabin fait partie de ces quelques moments de grâce qui jalonnent l’histoire du cinéma. Encore faut-il, cependant, que mots et visages se rencontrent sous l’œil d’un habile cinéaste : si la scène d’amour de Quai des brumes a tant marqué les mémoires, on le doit aussi, et peut-être avant tout, à la mise en scène inspirée de Marcel Carné, maître d’œuvre de ce monument du septième art.
Collection Gabin – Eric Quéméré – 2005

quai_des_brumes_01
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michèle Morgan

Les films que dirigea  Marcel Carné, sur des scénarios de Jacques Prévert, sont le fruit d’une collaboration étroite qui comprend aussi bien les décors d’Alexandre Trauner que la musique de Maurice Jaubert ou de Joseph Kosma.
Prévert, qui était aussi un grand poète, avait commencé à travailler pour le cinéma après une collaboration assidue avec les surréalistes et avec le groupe théâtral Octobre. Carné pour sa part avait d’abord travaillé dans les assurances et se considérait surtout comme un technicien. Tout en étant critique de cinéma pendant trois ans, il avait rempli la fonction d’assistant réalisateur auprès de Jacques Feyder pour Le Grand Jeu (1934), La Kermesse héroïque (1935) et auprès de René Clair pour Sous les toits de Paris (1930).

quai_des_brumes_09
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michèle Morgan

La collaboration de Carné et de Prévert est généralement caractérisée par l’expression « réalisme poétique », mais, en l’analysant plus attentivement, elle apparaît beaucoup plus fondée sur la poésie que sur la réalité. Dans Le Quai des brumes par exemple, un cadre spécifique (Le Havre) se transforme en un lieu irréel, métaphorique et plein d’ombres, lieu clos d’une intrigue située entre un passé de souffrances et un avenir de bonheur irréalisable.La seule concession faite au réalisme est le choix d’un milieu ouvrier, avec des personnages vivant en marge de la société qui donnent corps à une imagerie romantique, où domine le fatalisme, unie à un sens de la tragédie et à l’échec de la violence.

quai_des_brumes_11
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Raymond Aimos , Jean Gabin

De manière significative, Prévert transpose le roman de Mac Orlan de Montmartre à un port maritime très animé. La silhouette d’un grand cargo amarré sert de toile de fond au générique du film et, dans la séquence finale, nous retrouvons ce même cargo, la « Louisiane» (qui devait emmener Jean vers la liberté, vers une nouvelle vie), dont la sirène donne le signal du départ, et de la fin du film.Les lieux qui servent de décors à l’histoire – l’hôtel où Nelly et Jean passent la nuit, la baraque misérable et isolée du bar Panama, au bout du port – se trouvent près de la mer, et les personnages passent une grande partie de leur temps à regarder au-dehors, par la fenêtre. Ayant coupé les ponts avec le passé et les conventions sociales, tous rêvent de partir vers une « terre lointaine», inaccessible, illusions entretenues par le bateau en partance.

quai_des_brumes_13
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michèle Morgan

Dans cette optique, les navires qui sont dans le port prennent la même valeur symbolique que le voilier dans la bouteille – il rappelle au patron du bar la vie passée dans un pays où le soleil brille toujours -, ou le paquebot en trompe l’œil du studio d’un photographe, « à bord » duquel Jean et Nelly se font prendre en photo. Si tous les personnages rêvent de s’enfuir, nul pourtant ne sait où aller. Seul, peut-être, le peintre qui s’est suicidé connaissait-il l’unique destination possible. Quand Nelly songe à revenir chez Zabel, elle fait une rapide analyse de leur situation commune : « Si je retourne en arrière, ça sera terrible, comme ça sera terrible si je ne le fais pas. » Et pourtant, même si tous les personnages du film semblent prisonniers de leur vie misérable sur laquelle pèse la menace d’une mort soudaine et violente, ils connaissent un certain équilibre, équilibre instable entre le bien et le mal. La brume qui enveloppe ce monde n’est qu’un artifice, car le caractère et l’aspect physique de chaque personnage sont clairement définis : les gangsters portent des chapeaux noirs, de longs imperméables et ils se tiennent nonchalamment à côté de leur limousine noire comme les truands de Chicago. Le physique désagréable de Zabel (le personnage le moins convaincant du film), accentué par l’allure de plusieurs autres personnages qui l’entourent, est à l’image de son âme noire.

quai_des_brumes_07
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Michèle Morgan, Michel Simon

Nelly et Jean, au contraire sont présentés d’une manière telle que nous ressentons leur tendresse et leur passion. Si Jean, sortant dans le brouillard pour se promener au Havre, semble menaçant et si Nelly, avec son imperméable transparent et son béret basque, peut être prise pour une prostituée, le scénario et la caméra nous révèlent rapidement leur pureté et le désarroi de leur condition de fugitifs. Cela confère à Gabin, personnage taciturne, et à Michèle Morgan, une mystérieuse innocence.
Le peintre peut avoir raison quand il déclare que « la vie est mauvaise », comme Jean est tout aussi dans le vrai lorsqu’il dit que les hommes et les femmes ne peuvent se comprendre. Nelly, cependant, se rachète quand elle ajoute qu’« il peut y avoir l’amour », Le film devient ainsi l’expression d’un pessimisme magnifié par l’amour. Le baiser que Jean donne à Nelly avant de mourir confirme la victoire de l’amour sur la mort, tandis que le petit chien errant, qui a suivi l’homme pendant tout le film et qui apparaît encore dans la dernière scène, symbolise la force de l’espérance.
La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982

quai_des_brumes_19
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michèle Morgan

C’est au producteur Raoul Ploquin, chargé des films français tournés par la célèbre société allemande UFA, que l’on doit l’aventure de Quai des brumes. Ou plus exactement à sa femme qui, en 1937, venait de voir au cinéma Drôle de drame, le second film d’un metteur en scène prometteur du nom de Marcel Carné. Ploquin cherche à l’époque un nouveau projet pour Jean Gabin, qui achève à Berlin le tournage de Gueule d’amour, et « doit » par contrat un dernier film à la UFA. Le producteur contacte alors Carné, qui propose d’adapter pour Gabin le roman de Pierre Mac Orlan, Le Quai des brumes. Le jeune réalisateur rêve depuis longtemps de travailler avec l’acteur, qui accepte bientôt de se lancer dans l’aventure. Les préparatifs se mettent donc en place pour un tournage aux studios de Neubabelsberg, lorsque soudain, la nouvelle tombe : le bureau de censure de la UFA, avec à sa tête un certain Docteur Goebbels, juge le scénario écrit par Prévert « décadent ». Après un moment de panique – tous les contrats sont déjà signés -, le studio s’en tire en revendant les droits du projet à un indépendant : l’ironie du sort voulant que les responsables allemands choisissent parmi les différents candidats Gregor Rabinovitch, producteur juif ayant fuit le pays deux ans plus tôt !

quai_des_brumes_16
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michèle Morgan

S’il évite de le claironner, Marcel Carné est en fait très soulagé par cette mésaventure. Pendant les essais effectués en Allemagne, il a en effet détesté l’ambiance ultrarigide qui régnait sur les plateaux. Et de plus, ce contretemps lui permet d’engager finalement Michèle Morgan pour le rôle de Nelly : il avait trouvé la jeune actrice formidable dans Gribouille, mais celle-ci n’était pas libre aux dates de tournage initialement prévues. C’est donc un réalisateur enthousiaste qui se prépare à tourner avec les deux comédiens de son choix : malheureusement, il ne va pas tarder à déchanter. Car Rabinovitch, qui avait racheté le projet sur le nom de Gabin sans lire attentivement le scénario, découvre soudain que Carné s’apprête à tourner un film dans lequel tout est « sale » : les personnages, les décors, les situations … Il exige donc de nombreuses modifications, que Carné fait mine d’accepter pour gagner du temps, le plus urgent pour lui étant de partir tourner les extérieurs du film au Havre. Mais Rabinovitch dépêche sur place le directeur de production Simon Schiffrin, chargé de mettre des bâtons dans les roues du réalisateur. Une tâche dont il va s’acquitter avec zèle, et qui lui vaudra de se faire bien souvent « engueuler» par Gabin. Ce dernier soutient en effet Carné, qu’il appelle affectueusement « le Môme »…

quai_des_brumes_20
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michel Simon

Exemple éloquent de cette guerre de tranchées : pour empêcher Carné de tourner un plan où Robert Le Vigan doit entrer nu dans la mer pour se suicider, Schiffrin n’hésitera pas à renvoyer le comédien à Paris, sans en avertir le réalisateur ! Carné riposte alors en tournant malgré tout cette scène avec un assistant-caméra ayant la même silhouette que Le Vigan. Mais lors du montage du film, Rabinovitch obtiendra de supprimer ce passage … Au final, cette coupe sera heureusement l’une des seules infligées à une œuvre qui bénéficie des talents conjugués de si grands artistes : autour de Gabin et de Michèle Morgan (dont la fameuse tenue a été imaginée par Coco Chanel), on retrouve en effet la fine fleur des comédiens de l’époque. Et derrière la caméra, officient entre autres le chef-opérateur Eugen Schufftan, le compositeur Maurice Jaubert et le décorateur Alexandre Trauner. Le film remportera d’ailleurs le Prix Louis Delluc, et donnera lieu à une véritable foire d’empoigne au Festival de Venise: le jury souhaite en effet lui décerner le Lion d’Or, mais sur pression du régime mussolinien (qui trouve à son tour le film décadent), Carné devra se contenter du Prix de la mise en scène. Aujourd’hui, la question ne fait plus aucun doute, et c’est légitimement que le fameux « t’as de beaux yeux, tu sais! », lancé par Gabin à Michèle Morgan, fait partie des plus célèbres répliques du cinéma français.
Collection Gabin – Eric Quéméré – 2005

quai_des_brumes_08
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michèle Morgan – Un coin de la fête foraine… C’est un étroit et obscur passage entre deux baraques…deux roulottes vues de l’arrière… Dans le fond, violemment éclairé, des badauds circulent… Nelly et Jean fendent la foule…cherchent à fuir la foule…cherchent à fuir la cohue… Puis ils s’engagent dans un étroit passage… JEAN : Tu n’as pas faim … NELLY : Non… je n’ai envie de rien (Elle se serre contre lui) Je suis bien… Jean s’arrête… prend Nelly par les deux épaules… la regarde… JEAN : C’est vrai ?… Tu es bien avec moi ?… NELLY : Oh ! Vous ne pouvez pas savoir… quand je suis avec vous… je respire…je suis vivante. Ça doit être comme ça quand on est heureux… Jean, très tendre, prend le menton de Nelly dans sa main… JEAN : Tout ce que tu dis ça ne tient pas en l’air… Tu le dirais à un autre, je trouverai ça idiot… mais que tu le dises à moi… comme ça… c’est marrant… mais ça me fait plaisir…Tu as de beaux yeux, tu sais… NELLY : Embrassez-moi…
quai_des_brumes_10
LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938) – Jean Gabin, Michèle Morgan

L’histoire :
Jean, un déserteur de la Coloniale, vient d’aboutir, affamé et démuni de tout, sur les quais du Havre. Dans une boîte de nuit, le jeune voyou Lucien et ses acolytes tentent de savoir auprès de Zabel, un receleur, ce qu’il est advenu de leur compagnon, Maurice, dont ils sont sans nouvelles. Au cours de son errance, Jean rencontre un vagabond surnommé Quart- Vittel qui l’entraîne chez Panama, tenancier d’une buvette délabrée située au bout du port. Il y fait la connaissance de Michael Krauss, peintre de son état. Celui-ci, qui a compris la situation de Jean, s’arrange pour lui donner des vêtements civils, de l’argent et des papiers d’identité, avant de se suicider. Dans le bar de Panama se trouve aussi Nelly, une jeune orpheline de dix-sept ans. Elle s’est réfugiée là pour fuir son obséquieux tuteur, Zabel.
Leur détresse les rapproche  Au matin, Lucien vient importuner Nelly ; Jean s’interpose et corrige le petit malfrat. Dans la soirée, Jean et Nelly se retrouvent dans une fête foraine. Mais ils sont pris à partie par Lucien. Grâce à un médecin de bord compréhensif, Jean trouve une place sur un cargo ; mais ce n’est qu’au matin, après une nuit d’amour avec Nelly, qu’il lui annonce son départ imminent. Entre-temps, le corps de Maurice a été retrouvé; les soupçons se portent sur Jean dont l’uniforme a été retrouvé auprès du cadavre.
Alors que Nelly cherche à protéger Jean, Zabel avoue qu’il a assassiné Maurice dans un accès de jalousie et tente d’abuser d’elle. Mais Jean survient dans la boutique. Au cours de la lutte qui oppose les deux hommes, Jean tue Zabel. Alors qu’il s’enfuit, Jean est abattu par Lucien et meurt dans les bras de Nelly.






Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s