Hommage à Michèle Morgan

Michèle Morgan «était la « star » française par excellence (ses yeux ne sont-ils pas célèbres dans le monde entier ?). A quinze ans, elle débute comme figurante, tout en suivant les cours de René Simon. En 1937, Gribouille, aux côtés de Raimu, la lance immédiatement et en fait une vedette recherchée. Orage, toujours de Marc Allégret, puis Quai des brumes (T’as de beaux yeux, tu sais…), de Carné-Prévert, Les Musiciens du ciel  (1939), réalisé par Georges Lacombe, confirment son impact auprès d’un public fidèle.
Après son intermède hollywoodien, pendant la guerre, elle retrouve les studios français pour La Symphonie pastorale (1946, Jean Delannoy) ; le premier Festival de Cannes lui décerne le Grand Prix d’interprétation pour sa composition de l’aveugle. Pendant des années, la place de Michèle Morgan est celle de première Dame de l’écran, avec des films comme Fabiola (1948, Alessandro Blasetti), Les Orgueilleux (1953, Yves Allégret), Les Grandes manœuvres, Le Miroir à deux faces (1958, André Cayatte). Elle avait publié son autobiographie sous le titre : Avec ces yeux-là.
[entretien réalisé en Avril 85 – Le cinéma des années trente, par ceux qui l’ont fait (Tome 2, L’Avant-Guerre : 1935-1939) – Christian Gilles – Ed. L’Harmattan (2000)]

Michèle Morgan
Michèle Morgan

Dans Le Mioche de Léonide Moguy, vous aviez seulement une silhouette près de Lucien Baroux. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Lucien Baroux était une grande vedette à côté de moi, la petite figurante. Ce qui m’avait étonnée la première fois que je l’ai vu, c’est de voir ses poches énormes sous ses yeux ! Avec sa bonne tête, il affichait toujours un large sourire.

Deux ans plus tard vous devenez la tête d’affiche de L’Entraîneuse  Ce film ne révèle-t-il pas l’atmosphère de toute une époque ?
Il ne fait pas partie de mes préférés, mais il recèle effectivement les qualités propres à l’ambiance de la fin des années trente. Cette période était triste, angoissante… Nous présagions qu’il allait arriver quelque chose et ces films, obligatoirement, en témoignent. Tout le monde parlait depuis longtemps d’une guerre éventuelle. Moi-même, j’ai vécu mon enfance dans cet état d’esprit. Mon père, qui avait fait celle de 14-18, était obsédé par l’idée d’un prochain conflit. Chaque midi, alors que nous étions à table, il jugeait les hommes politiques et commentait avec véhémence les événements : « Tu verras, la guerre aura lieu », me disait-il. Pendant toute ma jeunesse, j’ai donc eu cette épée de Damoclès sur la tête d’où découlait normalement une certaine mélancolie. De nos jours, on peut mieux analyser les faits. Ce conflit n’était pas inévitable et c’est sans doute par faiblesse s’il n’a pas été contré.

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« Gribouille » de Marc Allégret (1937) Michèle Morgan, Jacques Grétillat

Puisque le tournage de L’Entraîneuse se déroulait en Allemagne, avez-vous eu le pressentiment de ce qui allait se passer ?
N’oublions pas que j’avais seulement 18 ans, c’est-dire un âge où la majorité des jeunes d’aujourd’hui sont encore à l’école, en tout cas un instant de la vie où l’on est davantage préoccupé par ses propres petites histoires… qu’elles soient professionnelles, familiales ou sentimentales (surtout à cette époque-là, et en premier lieu, naturellement, les filles). Comme j’étais déjà passionnée par mon métier, je ne peux pas dire m’être beaucoup intéressée à la politique.
J’avais arrêté très tôt les études et, dès mes quinze ans, j’avais donc pu suivre des cours d’art dramatique, chez René Simon. Mon père nous avait tellement assommés, pendant des années, à nous prédire ce qui allait se passer – ce qui est arrivé, il avait tout à fait raison – qu’au lieu d’écouter ses points de vue, je n’y prêtais plus attention… Ma grande ambition était d’être star et mon horizon bien personnel s’inscrivait dans le mot « cinéma ». A travers lui, je vivais mes rêves d’enfants : le jeu, la comédie, les copains (cette expression n’existait pas encore, on employait celle de flirt). C’est plus tard, lorsque j’ai ouvert les yeux sur le monde extérieur à ma petite personne, que j’ai eu mes propres opinions. Depuis quelques années, l’actualité me touche en effet plus précisément. Pour ce qui est de L’Entraîneuse, j’ai dû éprouver des impressions, mais absorbée par mon métier, je ne regardais pas assez autour de moi. Nous avons tourné les intérieurs dans les studios berlinois et les extérieurs sur la Côte d’Azur, près d’Antibes. Il est curieux de revoir aujourd’hui ces images aux paysages aérés où il n’y avait pas encore ces monstruosités de maisons que l’on peut rencontrer partout désormais.
Quant à l’histoire en elle-même, elle aurait très bien pu se dérouler de nos jours. Les filles sont moins naïves (il doit pourtant toujours en exister… ). Transplantée dans un contexte actuel, l’action aurait cependant moins de charme.

Apprend-on ce métier ?
Peut-être l’apprend-on, mais la sensibilité nécessaire à l’expression dramatique, qui peut se définir comme le talent, on la possède d’abord en soi. C’est ainsi que l’osmose se crée et se développe, avec les années, lorsqu’interviennent des éléments aussi indispensables que la diction, l’élocution, le maintien. Le naturel recherché aujourd’hui, évidemment, est souhaitable, mais faut-il encore être compris distinctement, problème de la plupart des jeunes acteurs actuels. Je crois que l’on peut être naturel – je me suis toujours efforcée de l’être et crois l’avoir été – sans pour cela avoir l’air d’articuler !
Aussi Raimu et Jean Gabin, s’ils n’avaient pas suivi de cours, apportaient-ils en contrepartie leur expérience de la scène, car l’école du music-hall est, sans conteste, l’une des meilleures. Jouvet avait pour lui son actif théâtral et des acteurs comme Gérard Philipe ou Bernard Blier avaient suivi les cours du Conservatoire.

Ressentiez- vous le besoin de création ?
J’avais en moi cette envie de m’exprimer, de m’épanouir par ce métier. Malgré tout, à bien réfléchir, je crois que ce qui m’a poussée vers le cinéma relève, en fait, de l’exhibitionnisme. Fascinée uniquement par son aspect facile et rutilant, je souhaitais devenir une star, au même rang que Joan Crawford ou Jean Harlow.
Au début des années trente, il faut savoir qu’Hollywood représentait un monde miraculeux qui ne manquait pas de provoquer de nombreuses vocations. Pour ma part, mon plus cher désir était de ressembler à Garbo… C’était mon idole. Emue par ses scènes d’amour je m’amusais, toute seule, à les recréer et me faisait pleurer à chaudes larmes en me racontant des histoires mélodramatiques. Ce qui montre, à mon avis, que l’on est comédien dans le sang. Par la suite, j’ai connu le côté plus sérieux, plus profond de la profession. Mais au départ, je l’avoue, seul le goût de la célébrité m’y avait incitée.

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« Les Musiciens du ciel » de Georges Lacombe (1940) – Michèle Morgan, Michel Simon, René Lefèvre

La vie quotidienne ne vous décevait-elle pas par rapport à tous ces récits merveilleux de l’écran ?
Sûrement. Ma vie tenait en une éducation de jeune fille, issue de la petite bourgeoisie, et j’aspirais tout naturellement à un univers plus éclatant. Parmi toutes les stars que j’admirais, Garbo était la plus inaccessible et celle qui répondait parfaitement à mes préoccupations quotidiennes.

Il se produit d’ailleurs une ressemblance ; par exemple, dans les scènes finales des Musiciens du ciel et de La Loi du Nord...
Dans ces deux films existe l’analogie de la Mort et de la Tragédie. J’étais de la distribution du second Grand hôtel et trouvais mon rôle impossible par rapport à la création douloureuse de la Divine. Superbe de mystère, elle avait en elle quelque chose de fragile et de lourd. Son personnage dégageait un charme mystique, presque irréel. Sans parler de sa beauté qui était véritablement inégalable. A travers chacun de ses scénarios, elle évoluait comme si le malheur du monde entier était à ses pieds.

Plusieurs contemporains laissent entendre que Raimu et Jean Gabin n’étaient pas spécialement attirés par l’intellectualisme. Quel est votre avis ?
Là encore, je dois préciser que lors de ma rencontre avec Raimu, j’avais 18 ans. Peut-être étais-je tellement imprégnée par mon rôle, renforcée par l’admiration que je lui portais, j’étais une toute nouvelle venue dans ce milieu, que je ne pouvais me rendre compte tout à fait ?
En revanche, j’ai mieux connu Jean Gabin et je puis vous assurer qu’il n’était pas sot. Et puisque je me donne le droit de juger, je dirais même qu’il était justement tout le contraire. Certes, il n’avait pas une vue intellectuelle des choses, mais cela ne l’empêchait pas d’avoir du bon sens et une vision percutante des autres.
Ceci dit, pourquoi Raimu et Gabin seraient-ils des intellectuels ? L’un et l’autre étaient pourvus d’autres dons, ce qui leur a permis de réussir la carrière que l’on sait. A mon avis, ces opinions sont sévères et injustifiées. En général, et c’est une chose curieuse, les célébrités se jugent entre elles très durement. On épie, on envie ceux qui sont arrivés à la première place, et l’optique change suivant sa propre position sur l’échelle.

Gabin se moquait-il du cinéma ?
Au contraire, il était très content de rencontrer le succès. Si à la fin de sa vie, il jouait au vieux Monsieur qui ronchonne un peu, il faut savoir que, dans sa jeunesse, il n’était pas du tout ainsi. Malgré sa gloire, il a toujours su rester simple. Sa qualité première provenait de son caractère entier : il aimait – il n’aimait pas. Il n’était donc ni tortueux ni penseur.

Je crois savoir que Raimu vous a aidée pendant le tournage de Gribouille…
Comme vous pouvez l’imaginer, j’étais très intimidée. Pensez, j’avais 17 ans et Marc Allégret me proposait le rôle de la jeune première ! Pour bien saisir la situation où je me trouvais, il est nécessaire de se replacer dans le contexte où Raimu était vu comme un immense acteur : le meilleur de son temps. Je dois dire qu’il m’a beaucoup soutenue. Et très gentiment. Agréable, il avait aussi du cœur.

Dans quelles circonstances aviez-vous obtenu ce rôle ?
Sur le plateau du Mioche, j’avais fait la connaissance d’une scripte, Jeanne Witta, qui six mois plus tard, eut l’idée de parler de moi à Marc Allégret. Il était à la recherche d’une jeune comédienne pour un emploi secondaire de Gribouille. J’ai fait un essai – jugé excellent – et finalement, j’ai obtenu le premier rôle. Marcel Achard, Allégret, et André Daven s’étaient concertés pour me donner ma chance.

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« Les Orgueilleux » d’Yves Allégret (1953) – Michèle Morgan, Gérard Philipe

Comment pourriez-vous définir la personnalité de Marc Allégret ?
Sa carrière se rapporte directement à certaines tranches de vie et après Gribouille, qui reste à mon sens un très bon film, nous avons fait Orage, et dix ans plus tard, Maria Chapdelaine qui lui, s’avère nettement moins réussi.
Marc était d’un naturel réservé, ce qui ne l’empêchait pas de savoir me diriger avec poigne (et gant de velours) : « Il faut que tu te concentres davantage, ce n’était pas aussi bien que nous le pressentions aux essais … »
En ce qui concerne le tournage d’Orage, j’ai été très malheureuse. Pour un second film, mon personnage était difficile à saisir ; de plus, j’avais pour partenaire Charles Boyer, qui me terrorisait (le fait qu’il avait donné la réplique à Garbo, l’année précédente, dans Marie Walewska m’impressionnait). Allégret me remontait le moral : « Pourquoi te mets-tu dans des états pareils »? (vous savez, il y a parfois des tensions sur un tournage…).
Vingt ans après, j’ai retrouvé Boyer pour Maxime d’Henri Verneuil. Je n’avais alors plus aucun complexe. « Ce que vous m’avez fait peur, ce que j’ai pu pleurer » ! lui ai-je avoué.
A la première d’Orage, je me sentais si mauvaise que je suis allée sangloter dans les toilettes. Je trouvais que je parlais faux ; ma déception était cruelle. La raison de ce sentiment était liée, bien sûr, aux souvenirs que je ressassais dans ma tête au fur et à mesure des séquences, et par-là même, des difficultés que j’avais ressenties. Orage connut un succès fou. Surtout en Italie.

Plus que  Quai des brumes ?
Non, car Quai des brumes a été un triomphe critique en même temps qu’un succès populaire durable. Immédiatement, il a été considéré comme un chef-d’œuvre. Marcel Carné avait su si bien mettre en images ce que Jacques Prévert avait conçu, avec tant d’amour, sur le papier… Tous deux formaient une association on ne peut plus harmonieuse.
Avril 85
Le cinéma des années trente, par ceux qui l’ont fait (Tome 2, L’Avant-Guerre : 1935-1939) – Christian Gilles – Ed. L’Harmattan (2000)

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Michèle Morgan

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