Le Film français

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Nobody’s perfect ! (personne n’est parfait !). Et voilà gravée à jamais la plus célèbre réplique de dialogue du cinéma mondial avec les « Bizarre, bizarre » de Jacques Prévert ou les « Atmosphère, atmosphère ! » d’Henri Jeanson ! Cette phrase est le triomphe de l’équivoque et de l’ambiguïté, armes absolues de subversion pour Billy Wilder qui, dans ce jeu du chat et de la souris avec la censure (terme générique englobant toutes les ramifications morales et économiques d’un système social), va ici peut-être encore plus loin, avec plus d’audace, que dans The Seven yeay itch (Sept ans de réflexion). [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Rien que le titre lui-même annonce la couleur : Some Like it hot (Certains l’aiment chaud), l’aiment « hot », le jazz hot alors en vogue en ces années de crise et de dépression et ici présent à travers l’orchestre. Mais le mot « jazz » n’apparaissant pas dans le titre, l’adjectif est ici laissé en toute liberté, prêt à se rattacher au nom commun auquel on voudra bien l’adjoindre, simplement désigné par « l' » (« it »). Ce n’est là, ni plus ni moins, qu’un affichage direct du goût prononcé de Billy Wilder (brillant) dialoguiste pour le double langage où, de même qu’à un passage à niveau un train peut en cacher un autre, une phrase ou une pensée exprimées peuvent en cacher une autre, sous-entendue, sous-jacente. [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

The Major and the Minor (Uniformes et jupon court), une scène de Stalag 17 et, en un sens (figuré), Love in the Afternoon (Ariane) ou Sunset boulevard (Boulevard du crépuscule), nous avaient habitués à considérer le déguisement ou la mystification sinon comme des thèmes typiques du cinéaste du moins comme des moyens privilégiés d’illustrer ses thèmes, des instruments de démonstration par l’absurde et la dérision. Some like it hot est donc l’apothéose, le point culminant de ce principe du travestissement et de la confusion, en l’occurrence, des sexes.

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Mais ici, contrairement aux films précités (à l’exception de Stalag 17), contrairement, plus tard, à Irma la douce, ce déguisement n’est pas au départ le fait d’une machination ou d’un stratagème. Au contraire, il est le fruit fortuit d’une nécessité de survie, celle d’échapper aux tueurs de Colombo. Et c’est là que Billy Wilder inverse à plaisir la problématique. Car si Jerry et Joe travestissent ainsi leur apparence vestimentaire et physique et leur identité d’état civil (ce n’est là qu’un élément purement factuel de comédie), c’est au contraire en se défaisant de cet accoutrement que Joe se travestit réellement et de façon signifiante, lorsque, sous son apparence masculine naturelle, il se présente à Sugar comme soi-disant héritier de compagnie pétrolière, comme le milliardaire de ses rêves. Détournement de personnalité d’ailleurs bien inutile et vain puisque, à la fin, la belle et douce joueuse d’ukulele l’acceptera pour lui-même, sans fard ni fortune. [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

On voit donc là comment les conventions d’un genre, la comédie, sont utilisées non seulement comme telles mais aussi et surtout comme traductrices d’une idée essentielle dans la thématique de l’auteur (le happy end de Joe, c’est-à-dire l’amour de Sugar, est donc avant tout l’expresse contradiction et négation de ses manigances, de son comportement exploiteur à l’égard de l’ingénuité et de la crédulité d’une jeune femme déjà elle-même aliénée à ses rêves stéréotypés). Et on voit là également comment sexe et argent sont étroitement liés. D’abord, tout comme Nestor dans  Irma la douce, Joe se fait passer pour richissime ET impuissant (raillerie du cinéaste par assimilation). Ensuite, Sugar ne semble pas concevoir ses rêves d’amour autrement qu’à travers la richesse (perversion du bon vieux romantisme, le Prince charmant n’est plus celui qui chevauche un beau cheval blanc mais celui qui arbore un yacht !), victime en cela de tout un conditionnement socio-économique basé en grande partie sur la dépersonnalisation (là encore). Elle est alors la proie facile de n’importe quelle mystification, par laquelle s’instaurent toutes les variantes de rapports de classes. Et Billy Wilder pousse la dérision jusqu’au délire en montrant que la seule femme réellement tout près d’épouser un milliardaire non seulement est prête à tout pour échapper à cette échéance mais qu’en plus, ceci expliquant cela, il s’agit en fait… d’un homme ! Vraiment personne n’est parfait ! [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Marilyn était dans The Seven yeay itch objet de fantasmes et incarnation de LA femme, femme rêvée, femme vitrine, mais pas inaccessible, et surtout déconcertante de naturel, de vérité à travers sa sensualité même. Elle est ici ramenée à un rôle plus fonctionnel, plus banal, mais encore plus humain. Si le mythe s’étiole, c’est au profit de l’actrice. Et le plaisir reste entier à l’écouter chanter « I wanna be loved by you », inoubliable « tube ». [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

En centralisant l’action autour de l’orchestre, Billy Wilder place le film sous le signe de la « représentation », du spectacle. Et, tout comme dans The Seven yeay itch, il se livre à des citations-clins d’œil de films, directement liées au contexte historique de l’intrigue : présence, en chef de gang, de George Raft, vedette avec Paul Muni du Scarface d’Howard Hawks en 1932, à travers qui se redessine tout un genre, le film de gangsters; présence, dans un rôle épisodique, de Edward G. Robinson Jr., fils d’un autre célèbre acteur de film noir déjà vu dans Double indemnity (Assurance sur la mort); enfin, répétition de gestes restés mythiques, comme le jet en l’air d’une pièce de monnaie (Raft dans Scarface) ou la menace avec un demi pamplemousse (The Public Enemy, avec James Cagney, futur interprète de Billy Wilder dans One, Two, Three). Exactement, Robinson Jr. lance inlassablement une pièce en l’air. Raft s’en agace, et le réprimande : « Alors, tu m’imites, maintenant ? » Jerry Lewis s’est livré à son tour à une référence similaire, avec George Raft, dans The ladies man (Le tombeur de ces dames) en 1961, où Raft, sommé de faire sauter une pièce dans sa main pour prouver son identité, n’y parvient plus. [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

La genèse de l’idée était un film allemand à très petit budget et très troisième catégorie (Fanfaren der Liebe, 1935) dans lequel deux types qui ont besoin d’un emploi se déguisent en Noirs pour entrer dans un orchestre noir et ils s’habillent aussi en femmes pour entrer dans un orchestre féminin. Mais absolument rien d’autre ne vient de cet horrible film. Il nous fallait trouver, selon moi, la raison pour laquelle ils entrent dans cet orchestre, et pourquoi ils y restent. Si les gangsters qui les pourchassent les voient et les prennent pour des femmes, ça va, s’ils aperçoivent qu’ils sont des hommes, ils sont morts. Ils ne peuvent révéler leur identité. Question de vie ou de mort. C’est ça qui a tout déclenché. Le film commençait à exister. Mais ce film allemand était absolument épouvantable. Follement mauvais. [Billy Wilder]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Les United Artists qui distribuent le film souhaitent au épart qu’il soit interprété par Frank Sinatra et Mitzi Gaynor, avec éventuellement Tony Curtis. Mais Sinatra montre aucun enthousiasme. II est alors question de faire appel à Bob Hope et Danny Kaye, puis à Tony Perkins. [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Marilyn Monroe manifeste son désir de jouer dans le film et est aussitôt engagée à la place de Mitzi Gaynor. Mais son contrat impose que tous ses films soient en couleur. Or Billy Wilder craint que Jack Lemmon et Tony Curtis, désormais choisis, n’aient un teint trop rose en couleurs lorsqu’ils seraient déguisés en femmes, Il décide de tourner le film en noir et blanc, ce que Marilyn accepte. [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Pour Jack Lemmon : « Some like it hot a été pour moi un tournant. Mais curieusement tout le monde m’a dit avant le tournage que c’était une folie. Tous pensaient que Wilder avait pété les plombs. Parce que comment pouvez-vous prendre deux hommes comme Curtis et Lemmon, deux acteurs d’Hollywood, et les habiller en femmes durant 85 % du film ? Un sketch de cinq minutes d’accord mais certainement pas un film. Tout le monde en travesti ? Impossible. » [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Face à George Raft et à Pat O’Brien, vétéran des films policiers de la Warner Bros qui joue ici le rôle d’un policier irlandais inévitablement appelé Mulligan, le couple formé par Jack Lemmon et Tony Curtis – qui se plaît, lorsqu’il se fait passer pour un milliardaire, à prendre la voix de Cary Grant – provoque une succession de catastrophes, de poursuites et – surtout – de quiproquos. Edward G. Robinson, qui devait initialement interpréter le rôle de Little Bonaparte, refuse au dernier moment, sans doute en raison de la présence de George Raft avec qui il s’entend mal. Mais son fils, Edward G. Robinson Jr., joue Johnny Paradise, le jeune tueur caché dans le gâteau. [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

La présence de Marilyn Monroe apporte au film une réelle sensibilité. Elle réussit en effet, dans un rôle qui est à la limite du faire-valoir, à humaniser les situations et à rendre son personnage attachant et vulnérable. Et ceci sans doute grâce à sa sensibilité propre et non grâce à Paula Strasberg, qui la suit durant le tournage… On sent à quel point elle est déjà épuisée. Elle ne tournera plus que deux films, Let’s make love (Le Milliardaire) de George Cukor et The Misfits (Les Désaxés) de John Huston, Something got to give, de Cukor à nouveau, demeurant inachevé. [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Nommé pour les Oscars au titre de la meilleure interprétation masculine (Jack Lemmon), de la meilleure mise en scène, du meilleur scénario, de la meilleure photographie et des meilleurs costumes, il n’obtient l’Oscar que dans cette dernière catégorie. Le coût de production a été de 2 883 848 $ pour un budget prévisionnel de 2 373 490 $ – dont sans doute près de 500 000 $ en raison des dépassements causés par les retards de Marilyn Monroe. Les recettes ont été de 7 500 000 $ aux États- Unis et 5 250 000 $ à l’étranger. [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)

Le film a fait l’objet de deux versions musicales : Sugar (1972), dirigé et chorégraphié par Gower Champion avec Elaine Joyce, Tony Roberts et Robert Morse puis Some like it hot (1992) réalisé par Tommy Steele avec Tommy Steele, Billy Boyle et Mandy Perryment (2002) réalisé par Dan Siretta avec Tony Curtis dans le rôle de Osgood Fieldin III. [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

L’histoire

Chicago 1929. En cette période de Prohibition, la guerre des gangs fait rage. Ainsi deux musiciens sans emploi, Joe (Tony Curtis) et Jerry (Jack Lemmon), se trouvent-ils être les témoins, bien involontaires, du massacre de la bande de « Toothpick » par celle de « Spats » Colombo (Colombo les guêtres) (George Raft), qui se venge d’avoir été dénoncé, et qui bien évidemment n’a plus pour souci, par la suite, que d’éliminer les deux témoins gênants. Pour se cacher, ces derniers ont recours au déguisement : habillés en femmes, ils se font engager dans un orchestre féminin en partance pour Miami. Dans le train, Joe et Jerry, ou plutôt Daphné et Joséphine, se lient d’amitié avec Sugar (Marilyn Monroe), la belle chanteuse, qui, confie-t-elle, caresse le rêve, voire le projet d’épouser un milliardaire. C’en est assez pour Joe qui, amoureux, redevient homme, emprunte un yacht, et se fait passer pour le richissime héritier de la Shell, poussant le raffinement auprès de Sugar en prétendant avoir besoin d’elle pour retrouver ses facultés masculines défaillantes. Jerry, lui, ayant gardé son identité féminine, est devenu l’objet des assiduités d’un véritable milliardaire, le propriétaire du yacht, Osgood Fielding (Joe E. Brown), qui veut l’épouser. A la même période, Miami est le lieu d’accueil d’une convention de gangsters, à laquelle assistent Colombo et sa bande. Reconnus, Jerry et Joe doivent à nouveau fuir, et ne doivent leur salut qu’à un nouveau règlement de comptes, fatal pour leur poursuivant. Mais, pris en chasse par les autres gangsters, ils doivent se réfugier sur le yacht d’Osgood Fielding, après que Joe ait révélé sa supercherie à Sugar, qui décide de le suivre, même sans milliards. Par contre, Jerry a le plus grand mal à se défaire de son courtisan, dont il fait tout pour décourager les avances, sans succès. Il n’a plus qu’à clamer, en désespoir de cause : « Mais je suis un homme ! » Et l’autre de répondre, pas le moins du monde ému : « Personne n’est parfait ! » .

Fiche technique du film

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