IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963)

Gardien de la paix intègre et naïf, Nestor Patou embarque toutes les prostituées des Halles. Son supérieur – client de ces dames – le félicite… en le limogeant ! A la rue, Nestor s’éprend d’Irma, la plus douce des filles de joie du quartier ; il devient son souteneur, mais n’a qu’un but : retirer Irma du trottoir. Il élabore un stratagème complexe… C’est un film mineur dans l’oeuvre de Wilder : intrigue à l’eau de rose, quasiment à deux personnages, étirée sur deux heures. Mais il y a autre chose : Wilder exploite l’ensemble des idées reçues que les Américains ont sur la France pour réinventer un Paris de légende, aux couleurs criardes comme celles des marchandises qu’on vend aux Halles, quartiers de viande bien rouge, choux bien verts. Ça devrait être ridicule, façon poulbot-Montmartre, mais ce décor (signé Trauner) est bourré de charme et appuie les choix délibérément non réalistes du cinéaste. C’est un véritable enchantement plastique, l’irréalisme frisant l’abstraction et, donc, l’avant-garde. Les comédiens sont remarquables : Shirley MacLaine, mignonne comme un coeur et plutôt sobre ; Jack Lemmon, jouant à merveille les simplets. Manque l’insolence, malgré un joli couplet sur la prostitution comme base du capitalisme ! [Aurélien Ferenczi – Télérama]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

Un ratage, selon Wilder, mais le public en fit un de ses plus gros succès. Shirley MacLaine joue avec autorité l’archétypale prostituée au grand cœur. Lemmon s’attaque hardiment au double rôle de Nestor, l’agent de police français qui travaille dans le quartier chaud tout en se faisant passer pour « Lord X  », client d’Irma. Le film est paillard et pittoresque, plein de surprises, plus charmant et sexy que le réalisateur ne veut bien l’admettre. Sa déception est peut-être due à une infraction à son propre code : ne faites jamais parler des personnages étrangers dans un pays étranger avec l’accent américain. Note : Brigitte Bardot supplia qu’on lui confie le rôle d’Irma. Wilder tint à garder MacLaine, qui a rarement été aussi attirante. « Ça aurait dû rester une pièce » commente Wilder dédaigneusement. On ne le fera pas changer d’avis. [Billy Wilder, le cinéma de l’esprit 1906-2002 – Glenn Hopp – Ed. Taschen (2003)]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

Irma la douce est une production aux couleurs tapageuses qui réunit à nouveau Jack Lemmon et Shirley MacLaine. (…) L’absurdité de la comédie humaine naît du triangle amoureux que forment Irma et ses « deux » amants. Malheureusement, l’intrigue s’étire pendant près de deux heures et demie. La dureté d’Irma la douce, qui rappelle celle de One, Two, Three, efface presque toute trace de la tendresse présente dans The Apartment (La Garçonnière). La scène touchante où Irma emmène pour la première fois Nestor chez elle est toutefois mémorable, et le film sera l’un des plus grands succès commerciaux de Wilder. Cependant, ce mélange de sordide et de tendresse produira des résultats plus intéressants dans le film suivant. [Billy Wilder, le cinéma de l’esprit 1906-2002 – Glenn Hopp – Ed. Taschen (2003)]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

Irma la douce est un peu à The Seven Year Itch (Sept ans de réflexion) ce que Ariane est à Sabrina : une version « soft ». En fait, tout comme The Major and the Minor (Uniformes et jupon court), tout comme Ariane, ce film vaut surtout pour ce qu’il représente dans l’œuvre globale de Wilder sur le plan thématique essentiellement. On y retrouve, à travers Lord X., le thème du déguisement physique et, partant, celui du travestissement d’identité, par l’entremise d’un stratagème dont seul l’échec permet éventuellement, et c’est le cas dans ce film « rose », de parvenir à la finalité qu’il était censé obtenir. De même que Susan Applegate ou Ariane Chevasse n’obtiennent les faveurs de l’homme de leurs rêves qu’après avoir été révélées à lui sous leur vrai jour, Nestor Pitou le bien nommé n’obtient les faveurs d’Irma qu’après avoir dû abandonner son subterfuge de lord anglais. [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

En outre, c’est à nouveau le besoin d’argent, toujours lié à des considérations d’ordre affectif et sexuel, qui intervient comme catalyseur. C’est en effet lorsque Nestor ne peut plus subvenir (comme fort des Halles) aux coûteux besoins financiers de Lord X. – celui qui « achète » Irma – qu’il est contraint de faire disparaître son double, de se révéler enfin sous sa véritable identité et donc de gagner l’amour d’Irma pour lui-même et non pour de mirifiques « châteaux en Espagne » (ou plutôt en Angleterre). A cela se joint évidemment la motivation de la jalousie, thème spécifique du film, par lequel celui-ci rejoint The Seven Year Itch et son approche du comportement sociologique du mâle (américain ou français, peu importe, il est universel, en tout cas typique du monde occidental et de ses rapports sociaux). [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

Et même si la critique est ici adoucie, et souriante, l’inversion des cibles du comique de boulevard n’en est pas moins significative (le film est tiré d’une pièce française). Si ridicule il y a, il atteint non plus la prostituée mais bien le symbole de la distinction, le lord. A propos de la pièce, notons que Billy Wilder en a gommé l’aspect musical (la musique était signée Marguerite Monnot). Il estimait que les chansons étaient mauvaises et ne voulait pas empiéter sur le domaine de la comédie musicale qu’il ne considère pas comme le sien. [Billy Wilder – Gilles Colpart – Filmo n°4 – Edilio (1982)]

« C’est l’histoire d’une fille qui, est née du mauvais côté de la barrière. Le film de Fellini que je préfère est le magnifique Nuits de Cabiria, avec sa femme Giulietta Masina qui était si bien. Irma la douce est ma manière de parler du même sujet, celui des prostituées, mais Cabiria était bien meilleur ». (Billy Wilder)

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

À l’origine du film, la comédie musicale d’Alexandre Breffort et Marguerite Monnot (pour la musique), d’après Les Harengs terribles d’Alexandre Breffort. Elle a été créée le 12 novembre 1956 au Théâtre Gramont avec Colette Renard, René Dupuy, Michel Roux et Pierre Tornade. 962 représentations eurent lieu. Deux ans plus tard, le spectacle s’installe à Londres, à partir du 17 juillet 1958, dans une mise en scène de Peter Brook avec Keith Mitchell, Elizabeth Seal et Clive Revill. Il y aura 1512 représentations avant que la comédie ne se joue à Broadway à partir du 29 septembre 1960, au Plymouth Theatre, pour 524 représentations.  [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

Aidé, une fois de plus, du fidèle I. A. L. Diamond, Wilder modifie la pièce d’Alexandre Breffort dont il les chansons et choisit comme cadre es les Halles, au lieu du touristique Montmartre, voyant sans doute un rapport la crudité des viandes et les corps des prostituées. Mais qui sera Irma ? Wilder pense aussitôt à Marilyn Monroe qu’il aurait ainsi dirigée pour la troisième fois. Mais l’actrice doit tourner, dans Something’s Got to Give de George Cukor, son ultime film, inachevé. Elle meurt trois mois avant le tournage d’Irma la douce. « Cela lui aurait sauvé la vie » prétend Wilder, dont le choix se porte d’abord sur Elizabeth Taylor – qui est déjà lancée dans l’aventure de Cléopâtre – avant de se fixer sur Shirley MacLaine. Il regrette également la disparition de Charles Laughton, son interprète de Witness for the Prosecution (Témoin à charge), qui devait être Moustache, le gérant du café et le narrateur.  [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

Les relations de Billy Wilder avec Shirley MacLaine sont moins chaleureuses, l’actrice reprochant à Wilder son amitié pour Jack Lemmon, à tel point que, selon elle, le film aurait dû s’appeler Nestor the Sweet. Tout en reconnaissant à un certain moment qu’il s’agit d’un de ses films préférés. À un autre moment elle avoue : « Je n’aime pas le film. Je déteste le moment où l’on coupe un morceau de viande. C’était vulgaire. Le film aurait dû être un musical. » Elle touche par ailleurs un cachet de plus de 350 000 $ plus 7,5 % des bénéfices.  [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

Pourquoi fallait-il d’ailleurs couper les chansons ? Billy Wilder est très clair : « Tout simplement parce que je ne les trouvais pas bonnes. Je n’ai jamais eu envie de faire de musical parce que c’est le domaine de Kelly, Donen, Robbins, Minnelli. La gorge et les oreilles, ce n’est pas ma spécialité. Il y a de moins en moins de généralistes : ce qui ne veut pas dire que je fais toujours le même genre de films. Mais je sais très bien qu’il y a des catégories où je ne peux exceller. »  [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

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Alexandre Trauner sur le plateau d’IRMA LA DOUCE de Billy Wilder (1963)

La rue Casanova, imaginée et construite par Alexandre Trauner, a demandé trois mois de construction, pour une somme de 350 000 $. Elle se composait de 48 immeubles de trois rues convergentes. C’est un décor d’une rareté, mais on peut se demander s’il suffit à lui seul à rendre l’atmosphère bien particulière des Halles avant qu’elles ne soient transférées à Rungis.  [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

Billy Wilder a tourné à plusieurs reprises en décor réel en Europe : à Paris pour Ariane, en Angleterre pour The Private Life of Sherlock Holmes, et en Italie pour Avanti. À chaque fois, la couleur locale a été respectée et a contribué à la réussite du film. Ici, au contraire, le cinéaste choisit de tourner intégralement le film à Hollywood, avec de faux décors et une interprétation entièrement étrangère. Le résultat maladroit est sans doute le fruit d’une distorsion entre l’histoire, si typiquement française, et cette reconstitution en studio.  [Billy Wilder – Patrick Brion – Biblis Cinéma – Editions CNRS (2012)]

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IRMA LA DOUCE – Billy Wilder (1963) avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine

« Je n’aime pas les films qui sont dans une langue étrangère. Par exemple, je n’aime pas Irma la douce parce que Lemmon ne peut être un policier français. L’ensemble était trop américain pour être crédible. Je n’y croyais pas et personne d’ailleurs non plus. Le film a été un échec à Paris, en France. Mais il a été un succès ici. Ils l’ont aimé en Allemagne parce qu’ils ont cru qu’ils pouvaient mieux comprendre le Français ».  (Billy Wilder)

L’histoire

Gardien de la paix à Paris, Nestor Pitou (Jack Lemmon) se montre particulièrement zélé dans les opérations de contrôle des rues chaudes de la capitale. Trop zélé. Un de ses supérieurs hiérarchiques est en effet ainsi compromis. Et voilà Nestor mis à pied… de grue ! Il devient le protecteur d’une des prostituées ainsi rencontrées, Irma (Shirley MacLaine), après l’avoir libérée de haute lutte de son souteneur, Hippolyte (Bruce Yarnell), terreur du quartier des Halles. Amoureux de la belle, il souffre de devoir la partager quotidiennement. Aussi imagine-t-il un stratagème. Il se déguise, se fait passer pour un riche lord anglais, et loue la compagnie exclusive d’Irma, contre royale rémunération. Voilà qui est coûteux, fort coûteux, et l’oblige, pour subvenir aux besoins du lord, à travailler le reste du temps comme fort des Halles. Le noble britannique est tellement convaincant que la jeune femme n’a plus qu’une idée en tête: partir avec lui et vivre comme une lady. De quoi rendre Nestor jaloux, maintenant prisonnier de son double, aux besoins duquel il ne peut d’ailleurs plus subvenir, trop épuisé. Il faut donc que le lord disparaisse! Ceci n’est pas non plus sans risque, et Nestor est évidemment accusé du « meurtre » ! Finalement tout s’arrange, Nestor se réconcilie avec Irma et l’épouse, en attendant un autre heureux événement.

Les extraits
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