OUT OF THE PAST (La Griffe du passé) – Jacques Tourneur (1947)

Le titre même du film évoque pleinement le cycle noir : le protagoniste Jeff, incarné par Robert Mitchum, marqué par le destin, porte sur son visage cette fatalité qui se lit dans son regard sombre et sans joie ; Jane Greer fait une très belle prestation dans  le rôle de Kathie, la femme érotique, et destructrice ; le scénario de Mainwaring réussit, quant à lui, à , déterminisme implacable qui resserre le présent et le futur de Jeff, grâce au procédé du flash-back, enfin, les éclairages sombres du chef opérateur, Nicholas Musuraca, un familier des films noirs, soulignent parfaitement la sensibilité tragique de Tourneur. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

[autour de La Règle du jeu] LE JEU DE LA VÉRITÉ par Philippe Esnault

Peu de films ont suscité autant de réactions : diverses et variables, hésitantes ou catégoriques, si souvent contradictoires – à l’image peut-être d’une œuvre riche à l’excès – qu’on est tenté de donner sa langue au chat. Mais que La Règle du jeu, restaurée par des mains pieuses en 1959 sortit d’un purgatoire de vingt-cinq ans pour accéder au ciel des classiques, il est temps d’oublier les caprices de la mode, la paresse de tous les conformismes et la faiblesse des passions les plus sincères, pour examiner sereinement l’ouvrage à la lumière d’informations complètes, le saisir d’un coup d’œil dans sa première nouveauté grâce au recul propice, le juger enfin avec tous les égards qu’on doit à la vraie jeunesse. [Philippe Esnault – L’Avant-Scène n°52 – octobre 1965]

LA RÈGLE DU JEU – Jean Renoir (1939)

Devenu culte après avoir été maudit (mutilé, censuré…), ce vaudeville acide a été conçu dans l’atmosphère trouble précédant la Seconde Guerre mondiale, à une époque où une partie de la société française ignorait qu’elle dansait sur un volcan. Jean Renoir s’inspire de Beaumarchais et de Musset. Et il dirige ses comédiens, inoubliables, en pensant à la frénésie de la musique baroque, à la verve trépidante de la commedia dell’arte : Dalio en aristo frimeur, Carette en braconnier gouailleur, Paulette Dubost en soubrette, Gaston Modot en garde-chasse crucifié. Cette comédie-mascarade entre bourgeois et domestiques est empreinte de gravité, à l’image de la partie de chasse, macabre prémoni­tion d’un massacre. Renoir le moraliste y développe son thème de prédilection : le monde est un théâtre, la société un spectacle, et chacun a ses raisons de changer de rôle, d’abuser des règles du jeu. [Nagel Miller – Télérama]

UN REVENANT – Christian-Jaque (1946)

Ce revenant qui, la quarantaine franchie, continue à hanter la mémoire, comment le conjurer ? Spectre à malices, il se drape dans un suaire aux changeantes couleurs. On croit le saisir et, léger, il s’esquive. Il ébouriffe, fait des pieds de nez, tire la langue. Au claquement des répliques, son drame bourgeois vire au vaudeville. Le vinaigre de la satire assaisonne la sauce policière. La comédie fuse dans le crépitement des mots d’auteur. Les comédiens rompus à ces brillants exercices triomphent dans la virtuosité. Le réalisateur, célèbre pour ses exercices de voltige, a freiné ses travellings et s’est borné à prêter l’oreille pour mettre en valeur un texte pince-sans-rire où parfois, les larmes affleurent. Le dialoguiste qui venait de fustiger les bourgeois coincés et couards de Boule de suif poudré, cette fois, de mélancolie à fleur de peau les échanges les plus cinglant, voire les plus sanglants.

SHOW BOAT – George Sidney (1951)

A la fin du XIXe siècle, le Cotton Blossom descend le Mississippi avec à son bord la troupe de music-hall itinérante menée par le capitaine Andy Hawks. La fille de ce dernier, Magnolia, rêve de devenir elle aussi comédienne, malgré l’opposition farouche de sa mère. Mais lors d’une escale dans un village, un événement dramatique va venir chambouler l’organisation de la petite compagnie…  Adapté d’un spectacle à succès de Jerome Kern et Oscar Hammerstein II, le film de George Sidney fait partie de ces superproductions musicales dont la MGM a le secret. Retour sur une œuvre-phare.  

THE PAJAMA GAME (Pique-nique en pyjama) -Stanley Donen et George Abbott (1957)

Sid Sorokin (John Raitt) est nommé inspecteur général à la fabrique de pyjamas « Sleep-tite ». Il s’éprend de Babe Williams (Doris Day) qui dirige le bureau des réclamations et fait partie du bureau syndical. Ce dernier réclame avec insistance une augmentation de sept cents et demi que le directeur, Hasler (Ralph Dunn), refuse de donner. Furieux, les ouvriers sabotent alors leur travail et Sid est obligé de renvoyer Babe mais il est décidé à vérifier les livres de comptes de la fabrique, gardés dans un coffre dont seule la comptable, Gladys (Carol Haney), a la clé. Sid séduit Gladys, vérifie les comptes et découvre qu’Hasler a en réalité fait figurer l’augmentation de sept cents et demi qu’il a toujours refusée. Il menace alors Hasler de tout révéler aux employés. Au cours du meeting syndical, Hasler annonce au personnel qu’il lui accorde l’augmentation tant réclamée. Babe rejoint alors Sid qu’elle n’a jamais cessé d’aimer et avec qui elle va se marier. 

L’ASSASSINAT DU PÈRE NOËL – Christian-Jaque (1941)

La veille de Noël, dans un petit village de Savoie. Un inconnu vêtu en père Noël est retrouvé assassiné. Premier film réalisé sous l’Occupation pour la firme allemande Continental par un cinéaste français, L’Assassinat du Père Noël n’est pas une oeuvre de propagande. La poésie, la sensibilité et le mystère qui se dégagent du roman de Véry trouvent ici une expression parfaite. Le cheval d’un cavalier tué jadis qui galope à travers la tempête, le brave Cornusse qui raconte des récits de voyages fabuleux, un jeune noble mélancolique et la jolie Catherine en mal d’amour… Tous ces personnages mais aussi les enfants émerveillés ou une houppelande ensanglantée participent à la magie délicate qui enveloppe cette enquête policière dans le huis clos du village isolé par la neige. Quant au dialogue entre Cornusse et le petit Christian, qui clôt le film, il a fait couler beaucoup d’encre. Une princesse endormie mais bien vivante (la France) et un prince charmant qui un jour la réveillera (de Gaulle). Métaphore volontaire ou interprétation d’après-guerre ? [Gérard Camy – Télérama (12/12/2015)]

HOLIDAY INN (L’Amour chante et danse) – Mark Sandrich (1942)

Si Holiday Inn (L’amour chante et danse) ne présentait qu’un seul intérêt, ce serait évidemment celui d’être le film pour lequel a été composée une chanson au succès phénoménal : « White Christmas ». Interprété par Bing Crosby, le morceau est resté pendant des décennies le titre plus vendu au monde, jusqu’à ce que le « Candle in the Wind » d’Elton John ne vienne le détrôner en 1997… Mais la composition la plus fameuse d’Irving Berlin est loin d’être le seul atout de Holiday Inn. Onze autres chansons originales ont été écrites par le musicien (dont You’re Easy to Dance With, qui sera l’un des succès discographiques de Fred Astaire), et le film reprend en outre deux de ses anciens « tubes » : Lazy et Easter Parade. Plusieurs de ces chansons donnent lieu à d’excellentes chorégraphies, et le film repose par ailleurs sur un scénario amusant et bien ficelé. Holiday Inn continue donc à séduire le public du XXIe siècle, même si le numéro Abraham, dans lequel les acteurs apparaissent en « blackface » (une tradition du music-hall américain qui consiste pour des artistes blancs à se grimer en Noirs), est aujourd’hui censuré par certaines chaînes de télévision pour son caractère discriminant.

WHITE CHRISTMAS (Noël blanc) – Michael Curtiz (1954)

L’automne 1954 a sans doute été une période difficile pour les responsables de la comédie musicale à la MGM. Non que leurs productions de l’année, comme Brigadoon ou Seven Brides for Seven Brothers (Les Sept Femmes de Barbe-Rousse), aient été des échecs. Mais tout d’un coup, deux concurrents semblent vouloir saper leur suprématie sur le genre musical. C’est en effet le 11 octobre que la Warner organise l’avant-première New-Yorkaise de A star is born (Une étoile est née), qui marque le grand come-back de Judy Garland (remerciée quelques années plus tôt par… la MGM). Et c’est à peine trois jours plus tard que, dans la même ville, la Paramount offre au public la primeur de White Christmas (Noël blanc), qui associe les talents de Bing Crosby à ceux du compositeur Irving Berlin. Sans compter que ce film de Michael Curtiz s’appuie également sur le charisme du comique Danny Kaye et de la chanteuse à succès Rosemary Clooney, tous deux extrêmement populaires. Gageons que les exécutifs de la MGM ont espéré un temps que ces deux films ne tiendraient pas leurs promesses. On sait qu’il n’en fut rien. Car si le charmant White Christmas  n’a pas atteint le statut de film culte de A star is born , il a tout de même rapporté 12 millions de dollars à sa sortie, avant de devenir un grand classique des rediffusions de fin d’année en Amérique. [Eric Quéméré – Comédies musicales]

FRANK SINATRA

Frappé d’ostracisme par Hollywood et les sociétés de disques, abandonné même par ses agents, Sinatra, dans le début des années 50, faillit bien être mis aux oubliettes du monde du spectacle. Il ne fallut qu’un film, et un Oscar, pour le conduire au sommet de la gloire.  

AVA GARDNER de la réalité au mythe

Ava… Ce beau prénom, qu’un romancier cinéphile, Pierre-Jean Rémy, a donné comme titre à un livre où il reconnaissait, par mille ruses, l’avoir emprunté à la vedette de Pandora, ce prénom qui n’appartient qu’à elle semblait fait, depuis toujours, pour être celui d’une star, tout comme ceux de Greta, MarIene, Ingrid, Rita, Marilyn ou Audrey. Et de la star, Ava Gardner a, en effet, tous les attributs : beauté sans pareille, amours tapageuses et malheureuses et surtout l’aura magique, moitié physique, moitié morale qui constitue ce qu’on appelle, depuis Delluc, la photogénie, et dont s’alimentent les rêves bizarres des cinéphiles.

ELLES CRÈVENT L’ÉCRAN 

Après les vamps des années 30 et les beautés fatales des années 40, la décennie suivante voit le triomphe des actrices dotées de généreuses mensurations ; mais leur vogue sera, pour nombre d’entre elles, éphémère.

THE MAN WITH THE GOLDEN ARM (L’Homme au bras d’or) – Otto Preminger (1955)

Frankie sort de prison et retrouve son épouse, Zosh. Celle-ci est paralysée, à cause d’un accident de voiture que Frankie a provoqué sous l’emprise de la drogue. Car Frankie est un junkie. Il aimerait rentrer dans le droit chemin et faire partie d’un orchestre de jazz : mais le jeu et la came reprennent vite le dessus… La drogue était alors un sujet tabou. The Man with the golden arm se vit refuser son visa de sortie, puis, grâce à l’obstination d’Otto Preminger, remporta un grand succès, entraînant une remise à jour du code Hays, cette charte d’autocensure appliquée par Hollywood.

Sur le strict plan documentaire (la drogue, mode d’emploi), le film a évidemment beaucoup vieilli. Il se complaît dans le mélo (le personnage d’Eleanor Parker est insupportable jusqu’au coup de théâtre final) et le happy end paraît largement artificiel. Ce qui n’a pas bougé, en revanche, c’est l’interprétation magistrale de Frank Sinatra — qui chipa le rôle à Marlon Brando —, qui rend avec brio, notamment dans une scène de manque, les démons intérieurs de son personnage. Plus que l’intrigue, c’est l’atmosphère, sombre et jazzy, qui fait le prix de ce classique du drame psychologique à l’américaine. [Aurélien Ferenczi – Télérama]

OTTO PREMINGER

Viennois exilé, metteur en scène et producteur despotique, Otto Preminger a été, au cours de sa carrière, avant tout un homme de spectacle ; œuvrant dans tous les genres, il les marqua de sa culture et de sa sensibilité européennes. Il est l’une des figures les plus controversées du cinéma américain. Si Laura (1944) est unanimement considéré comme un chef-d’œuvre, certains estiment que sa production, qui s’échelonne sur près de quarante ans n’a été qu’une longue pente déclinante. Preminger n’est d’ailleurs pas le dernier à attiser cette polémique.

QUAND HOLLYWOOD S’ÉMANCIPAIT 

Durement touché par la concurrence de la télévision, au Cours des années 50, Hollywood s’efforça d’attirer le public dans les salles en lui proposant des sujets jusqu’alors tabous, entreprise facilitée, dans une certaine mesure, par le déclin inexorable de la censure.