LA MÔME VERT-DE-GRIS – Bernard Borderie (1953)

La passion des Français pour la Série noire va de pair avec leur goût démesuré pour les films de gangsters sombres qu’ils ont découverts après la guerre. En 1946, le critique Nino Frank utilise l’expression film noir pour qualifier ces films, dont les Français ne tardent pas à donner leur interprétation, à commencer par André Hunebelle avec sa trilogie Mission à Tanger (1949), Méfiez-vous des blondes (1950) et Massacre en dentelles (1952). Sur les premiers scénarios de Michel Audiard, qui en écrira plus d’une centaine d’autres – dont de nombreux noirs – ces films projettent le spectateur des lieux exotiques ciblés pour le marché français (Tanger, Londres, Venise) et racontent le quotidien mouvementé du journaliste Georges Masse, incarné par Raymond Rouleau. Comme l’expliquent Raymond Borderie et Étienne Chaumeton dans leur « Panorama du film noir américain » (1955), «le héros du film est un journaliste d’investigation avec un sérieux penchant pour le whisky et les femmes. Il rappelle ces détectives décontractés dont William Powell fut un temps le prototype ». [Film Noir 100 All-Time Favorites – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

IMITATION OF LIFE (Mirage de la vie) – Douglas Sirk (1959)

C’est avec ce remake d’Imitation of life (1934), de John Stahl, que Douglas Sirk fit ses adieux à Hollywood. Des adieux bouleversants, à travers quatre figures féminines : Lora, qui rêve d’être ­actrice ; Annie, sa servante noire si dévouée ; leurs deux filles, ­Susie et Sarah Jane, cette dernière si blanche de peau qu’elle renie ses origines. Et les hommes ? Ils comptent si peu… Encore plus qu’à l’accoutumée chez Sirk, les femmes d’Imitation of life sont des personnages plus grands que la vie, excessives dans leurs joies, leurs peines, jusqu’à mourir de chagrin, comme Annie, dont la séquence de l’enterrement au son d’un gospel chanté par Mahalia Jackson est l’un des monuments les plus inoubliables de l’histoire du mélo. Le contraste frappant entre la blondeur platine de Lora (­Lana Turner) et la peau noire d’Annie, son amie qui restera sa bonne, est un message clairement ironique sur la question raciale dans l’Amérique des années 1950. Avant que Sirk ose une séquence d’une violence rare pour l’époque, où une ordure raciste bat Sarah Jane, dont la blancheur de peau n’est qu’un mirage. « Sans amour, tu vis seulement une imitation de la vie », dit la chanson du générique. Le fond du film ne cesse de condamner cette imitation, et sa forme de la célébrer. Paradoxe éblouissant. [Guillemette Odicino – Télérama]

THE BIG SLEEP (Le Grand sommeil) – Howard Hawks (1946)

Le vieux général Sternwood (Charles Waldron) charge le détective privé Marlowe (Humphrey Bogart) de résoudre une affaire de chantage dans laquelle est impliquée sa fille Carmen (Martha Vickers), une jeune femme aux mœurs très libres. L’enquête conduit le détective sur la piste d’un complot meurtrier dans lequel la jolie Vivian (Lauren Bacall), la seconde fille du général, semble jouer elle aussi un rôle obscur. En s’éprenant de cette dernière, Marlowe va devenir la cible de bandes rivales.  
Ce court résumé ne saurait faire oublier que The Big sleep (Le Grand Sommeil) est l’un des rares classiques d’Hollywood à posséder une intrigue aussi illogique que nébuleuse. L’anecdote de la querelle durant le tournage entre le réalisateur Howard Hawks et son acteur principal Humphrey Bogart, incapables de se mettre d’accord au sujet de la mort de l’un des personnages du film, restera célèbre. A-t-il été assassiné ou s’est-il suicidé ? Décidé à trancher la question, Hawks fera alors appel à Raymond Chandler, qui a écrit le roman, et celui-ci avouera qu’il n’en sait strictement rien.  [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

THE MALTESE FALCON (Le Faucon maltais) – John Huston (1941)

Une caméra plane au-dessus de San Francisco sur un air de swing endiablé, puis le nom de l’agence des détectives privés, « Sam Spade and Miles Archer », s’affiche en grandes lettres. L’objectif s’attarde sur le héros : quelques secondes suffisent à nous entraîner dans un tourbillon de mensonge, de trahison et de meurtre. Nous y sommes en bonne compagnie puisque le héros est le détective privé le plus célèbre d’Hollywood, Sam Spade, interprété par l’idole du film de gangsters et de détectives Humphrey Bogart. Mais ce premier film grandiose de John Huston a bien d’autres mérites, et les vedettes que le futur réalisateur de classiques comme The Asphalt Jungle (Quand la ville dort, 1950) ou Moby Dick (1956) a réussi à réunir à l’affiche de cet archétype du film noir sont dignes des plus plus grosses productions : Mary Astor y interprète la fourbe Brigid O’Shaughnessy, Peter Lorre l’escroc distingué Joel Cairo, et Sydney Greenstreet le corpulent Kasper Gutman. Lancés sur la piste d’une mystérieuse statuette noire représentant un faucon, ces personnages ne reculent devant aucun moyen pour entrer en possession de l’objet  tant convoité, le « Faucon maltais ».  [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

PATTES BLANCHES – Jean Grémillon (1949)

Pattes Blanches, entrepris de façon quasi impromptue présente a priori tous les inconvénients d’une commande : le scénario d’Anouilh devait être réalisé par le dramaturge lui-même, s’il n’en avait été empêché par des problèmes de santé à la veille du tournage. Grémillon reprend donc le projet « au vol » mais y fait quand même un certain nombre de modifications ; l’histoire qui se passait au 19e siècle, est transposée de nos jours et Grémillon embauche, à côté de l’actrice Suzy Delair déjà engagée, la plupart des comédiens qui devaient tourner Le Printemps de la liberté : Arlette Thomas, Michel Bouquet, Fernand Ledoux, Paul Bernard, Jean Debucourt ; trois d’entre eux ont déjà travaillé avec Grémillon, Fernand Ledoux pour Remorques, Paul Bernard pour Lumière d’été, Jean Debucourt pour Le Ciel est à vous. On retrouve aussi Léon Barsacq, le décorateur de Lumière d’été, dont les esquisses et maquettes pour Le Printemps de la liberté sont restées célèbres. Malgré son caractère improvisé, la réalisation de Pattes Blanches paraît donc avoir au lieu dans des conditions assez favorables, y compris le tournage des extérieurs en Bretagne, patrie d’élection du cinéaste. [Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)]

DESIGNING WOMAN (La Femme modèle) – Vincente Minnelli (1957)

Il est journaliste sportif, habite dans « une boîte à chaussures » désordonnée, aime le poker et les copains, se nourrit de sandwiches et de bière. Elle est modéliste, habite dans un appartement spacieux et moderne, fréquente le tout New York et ses amis sont raffinés. Voici une fois de plus deux mondes apparemment inconciliables face à face.  Et lorsqu’ils doivent cohabiter (partie de poker d’un côté, répétition du show musical de l’autre), l’harmonie n’est guère possible. Cela pourrait être un drame, mais c’est une comédie rapide, aux dialogues brillants. (Dans ses mémoires, Lauren Bacall estime qu’il y a dans Tea and Sympathy (La femme modèle) une des répliques les plus drôles de sa carrière : « Ouvre les yeux, Maxie, et endors-toi. » Minnelli a décidé cette fois-ci de se moquer de la futilité des apparences sociales. Ce monde-là est sophistiqué, mais ce n’est pas le vrai. [Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo n°8 (Edilio 1984)]

LANA TURNER

Sept maris, un père bootlegger assassiné en pleine rue, un amant gangster poignardé par sa propre fille Cheryl : la vie de Lana Turner n’a pas été de tout repos ! Mais ce magnifique symbole du sex-appeal hollywoodien a su révéler une troublante sensibilité sous l’écorce soigneusement entretenue du glamour.

QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947)

« Rien n’est sale quand on s’aime », fera dire Clouzot à l’un de ses personnages dans Manon. Dans Quai des orfèvres, déjà, tout poisse, s’encrasse, sauf l’amour, qu’il soit filial, conjugal ou… lesbien. En effet, il n’y a pas que Brignon, le vieux cochon, qui est assassiné dans ce chef-d’œuvre. Pendant qu’on s’interroge sur l’identité du coupable, Clouzot trucide tranquillement la censure. Il faut entendre l’inspecteur Antoine (Louis Jouvet, prodigieux) dire à Dora, la blonde cérébrale : « Vous êtes un type dans mon genre… » Car si Dora veille sur Jenny Lamour, la Mimi Pinson ambitieuse, et sur Maurice, son pauvre bougre de mari, c’est par amour pour Jenny. L’énigme regorge de fausses pistes et de faux témoignages parce-que chacun, si veule qu’il puisse paraître, est prêt à se sacrifier pour l’être aimé. Magnifique hommage aux petites gens de cabaret, Quai des orfèvres est aussi une peinture de mœurs d’une grande tendresse cafardeuse : même si le cœur a ses raisons, la loi lui donne tort. Clouzot le regrette et il met cette réplique, à la fin, dans la bouche d’un chauffeur de taxi : « Je vous fais bien mes excuses, mais on n’est pas les plus forts. » [Guillemette Odicino – Télérama (août 2016)]

GUN CRAZY (Le Démon des armes) – Joseph H. Lewis (1950)

Condamné à l’insuccès à l’époque de sa sortie, Gun Crazy(Le Démon des armes) a acquis au fil du temps une notoriété qui n’a cessé de grandir. Une réputation méritée, car le film atteint, dans le genre mineur du ­polar de série B, une quasi-perfection. Moyens limités mais mise en scène nerveuse, scénario simple et efficace mais pas idiot : tout est à la bonne mesure. Le démon du titre est celui qui hante le jeune Bart, un fou des armes à feu. Dès son plus jeune âge, il collectionne revolvers et carabines, sans pourtant devenir un énervé de la gâchette : tuer lui répugne. Devenu adulte, Bart compte vivre sa passion en travaillant chez un fabricant d’armes. Mais, dans une fête foraine, il rencontre la fascinante Annie Laurie Starr, reine du pistolet, qui met le feu aux poudres. Associés et très vite amants, ils se lancent dans une vie d’aventuriers braqueurs, et l’amour des armes perd alors toute innocence. Dans la tradition du film noir, la violence et le sexe sont ici inséparables : la femme déclenche une passion aussi vive que celle des armes, et tout aussi fatale. Le film suit cette escalade avec une caméra très violente, qui semble souvent saisir l’action en direct. Ce couple annonce déjà Bonnie and Clyde avec une modernité étonnante. [Frédéric Strauss – Télérama]

JEAN GABIN 

S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970. 

LA BELLE DE NEW YORK – Charles Walters (1952)

Deux ans après leur rencontre dans Three little words (Trois Petits Mots, 1950), Fred Astaire et Vera-Ellen se retrouvent sous la houlette de Charles Walters pour une comédie musicale aux numéros particulièrement réussis.

REMORQUES – Jean Grémillon  (1941)

Marin dans l’âme, Grémillon chérissait la mer, qu’il avait déjà célébrée dans Gardiens de phare en 1928. Remorques, situé à la pointe de la Bretagne, du côté de Crozon, fut un film compliqué à faire : scénario remanié, tournage interrompu à cause de la guerre, etc. Il tangue un peu comme un rafiot. On y retrouve néanmoins ce lyrisme sobre qu’on aime tant. Au fond, Remorques est l’envers de Quai des brumes, auquel on pense forcément : point de « réalisme poétique » ici, plutôt une poésie réaliste, sans effets ni chichis. Grémillon vient du documentaire et a toujours gardé ce souci de vérité. L’amour, le métier, l’amour du métier sont une fois encore le moteur de son cinéma très pionnier d’un point de vue social. André (Jean Gabin) se dévoue corps et âme au bateau, sans voir que sa femme, Yvonne (Madeleine Renaud), se meurt. Elle essaie de l’alerter, mais leurs échanges passionnés tournent à la dispute. André, capitaine héroïque qui secourt les autres avec son remorqueur, faillit en tant que mari — doublement, puisqu’il s’éprend d’une belle de passage (Michèle Morgan). Les couples Gabin-Renaud et Gabin-Morgan fonctionnent à merveille, et la mer, déchaînée ou indolente, défend avec panache son rôle de troisième amante. Grémillon est bien le cinéaste féminin sinon féministe du cinéma français. [Jacques Morice – Télérama]

BLAKE EDWARDS

Blake Edwards a connu la célébrité en créant, avec Peter Sellers, l’inénarrable inspecteur Clouseau. Mais ce maître de la comédie américaine moderne a également exprimé une sensibilité tragique.

THE WOMAN IN THE WINDOW (La Femme au portrait) – Fritz Lang (1944)

Les films du « cycle noir » jouent souvent sur l’instabilité qui règne dans l’esprit des personnages comme à l’intérieur des lieux où ils se déplacent. L’onirisme s’y empare de la réalité, la transgresse ou la distord, dans une esthétique favorisant le jeu des hallucinations. Les fantômes du cinéma muet allemand, du romantisme gothique et des blasons maçonniques hantent ces diverses productions où le suspense, le fantastique et la peur diffusent un sentiment d’insécurité qui s’accorde aux angoisses du public de l’époque. (…) En 1944, Fritz Lang synthétise ces composantes brouillonnes dans Woman in the Window (La Femme au portrait), fable cruelle construite sur un engrenage morbide débutant par la rencontre d’une jeune femme de mœurs douteuses et un professeur d’âge mur. Situation de départ assez banale pour une histoire dont le potentiel réaliste est l’adultère négocié dans la vénalité. Sauf que la censure interdit alors de traiter de la prostitution et le monsieur invité par la dame esseulée n’a ici aucune relation sexuelle avec elle, mais il se retrouve victime d’un malentendu qui fait de lui un assassin…