Visages familiers du cinéma français des années 30

Avec ses héros romantiques, ses femmes abandonnées, ses petits commerçants, le cinéma français des années 30 a favorisé la popularité d’un grand nombre d’acteurs qui ont prêté, avec talent, leur visage à une série de personnages inoubliables.

Françoise Rosay, grâce à son indéniable présence à l’écran, a marqué certains des films français les plus importants de cette époque. Née en 1891, elle fit ses débuts au cinéma en 1913 et joua ensuite dans 94 films. En 1925, elle travailla avec Feyder dans Gribiche, l’histoire exemplaire d’une femme de la grande bourgeoisie américaine qui adopte l’enfant d’une ouvrière. Comédienne de talent, douée d’une forte personnalité, elle s’imposa en 1931 dans un film de Bernard Deschamps, Le Rosier de madame Husson, et elle obtint un succès total et mérité dans le film de Jacques Feyder La Kermesse héroïque (1935), où elle jouait le rôle d’une Flamande qui organise la résistance des femmes de sa ville contre l’envahisseur espagnol. Elle parvint aussi, grâce à son autorité naturelle, à s’imposer dans le face à face de Louis Jouvet et Michel Simon, les deux « cousins » terribles de Drôle de drame (1937) de Marcel Carné.
Dans un film de Claude Autant-Lara fortement teinté d’humour noir, L’Auberge rouge (1951), elle sut camper parfaitement la tenancière du sinistre hôtel de province où son non moins sinistre mari assassinait les clients afin de s’emparer de leur argent.
Françoise Rosay ne joua pas seulement en France : elle travailla aussi en Angleterre et en Allemagne. Dans L’Auberge fantôme (The Halfway House, 1944) de Basil Dearden, comme dans Les Gens du voyage (Farhendes Volk, 1938) de Jacques Feyder, elle donna la preuve des nombreuses facettes de son talent. Elle mourut le 28 mars 1974.

Michèle Morgan, née à Neuilly en 1920, fréquenta l’école d’art dramatique à Paris, où elle fut découverte par Marc Allégret qui avait besoin d’une toute jeune actrice pour son film Gribouille (1937). Sous sa direction, elle joua aussi Orages en 1937, un film qui lui permit d’affirmer son talent malgré la préférence donnée à son partenaire, Charles Boyer. Mais ce fut Marcel Carné qui mit en valeur son jeu dans Le Quai des brumes. Sa photogénie, l’intensité de son regard, son visage énigmatique contribuèrent à rendre fascinant le personnage de la jeune et timide Nelly, au point que sa silhouette enveloppée de l’imperméable transparent et son béret emboîtant ses cheveux lisses sont devenus un stéréotype du cinéma français des années 30. Après deux films assez insignifiants, elle consolida son succès avec Remorques (1939) de Jean Grémillon. Pendant la guerre elle joua en Amérique une série de films mineurs, puis revint en France en 1946 pour interpréter La Symphonie pastorale de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Son talent lui valut une récompense lors du premier festival de Cannes ; le film remporta un tel succès en France et à l’étranger que l’on compara l’actrice française à Greta Garbo, notamment grâce à son regard. Par la suite sa popularité fut confirmée par de nombreux films dont les plus marquants restent Les Grandes Manœuvres (1955) de René Clair et Le Miroir à deux faces (1958) d’André Cayatte. Michèle Morgan mourut le 20 décembre 2016.

Michel Simon naquit à Genève en 1895 ; à seize ans, il monta à Paris où il vivota en vendant des briquets de contrebande au coin des rues et en donnant des leçons de boxe. Il débuta au théâtre comme acrobate, puis comme clown, et commença à faire du cinéma à l’âge de trente ans. Son premier rôle important remonte à 1925 dans Feu Mathias Pascal de Marcel L’Herbier, mais ce fut avec le parlant qu’il s’imposa comme un des plus grands interprètes du cinéma français. Sa voix très particulière et son physique « impossible », comme on le qualifiait à l’époque, lui acquirent facilement la sympathie du public. Personne n’a oublié ses interprétations dans La Chienne et Boudu sauvé des eaux, deux films de Renoir dont il fut un des acteurs de prédilection. En 1934, il joua un des rôles qui comptent dans la vie d’un acteur, celui du Père Jules, le marin bougon de L’Atalante, le poétique film de Jean Vigo. Sa diction singulière, son visage peu banal faisaient de lui un acteur tout à fait à part. Grâce à d’autres films de cette époque, réalisés par les cinéastes français les plus connus, il put révéler les différentes facettes de son talent : Drôle de drame, Le Quai des brumes, sans oublier Les Disparus de Saint-Agil (1938) de Christian-Jaque, Le Dernier Tournant (1939) de Pierre Chenal, La Comédie du bonheur (1940) de Marcel L’Herbier et Panique de Julien Duvivier (1947). Michel Simon est mort en 1975.

Raimu (Jules Muraire, César Raimu) naquit à Toulon, en Provence, où il débuta dans des revues et dans de petits music-halls. Il remporta son premier grand succès à Paris en 1929, dans « Marius» de Marcel Pagnol, un triomphe qui se répéta deux ans plus tard avec l’adaptation cinématographique de la pièce. Pendant les années 30, on le vit dans un certain nombre de films qu’il marqua de son talent indiscutable, plus raffiné qu’on le pense parfois, de Faisons un rêve de Sacha Guitry (1934) à L’Etrange M. Victor deJean Grémillon (1937). Mais c’est en Pagnol qu’il trouva l’auteur idéal pour le mettre en valeur. De forte corpulence, l’air renfrogné, capable d’être agressif et vulnérable avec la même force de conviction, Raimu excella à rendre l’esprit du midi de la France. Bien plus que sa très belle interprétation dans Un carnet de bal de Julien Duvivier, son meilleur rôle restera celui du boulanger dans La Femme du boulanger (1938). Deux ans plus tard, il connut aussi un grand succès avec La Fille du puisatier. La dernière période de sa carrière, jusqu’à sa mort en 1946, présente de  peu d’intérêt, car les rôles qui lui étaient confiés étaient très inférieurs à ses capacités, à l’exception de deux films : Les Inconnus dans la maison (1941) d’Henri Decoin, sur un scénario de Clouzot, et L’Homme au chapeau rond (1946) de Pierre Billon, où il donnait la réplique à Fernand Ledoux et redoublait de cynisme vis-à-vis de sa petite fille. Raimu faisait partie de ces acteurs qui se mettent tout entier dans la peau de leurs personnages, et sont capables d’être crédibles même dans des films médiocres.

Louis Jouvet, célèbre metteur en scène, acteur et directeur de théâtre fit ses premiers pas sur un plateau de cinéma en 1913, à vingt-six ans dans le rôle antipathique de Shylock (personnage du « Marchand de Venise », de Shakespeare), mais ses vrais débuts à l’écran dans un rôle d’une certaine importance eurent lieu dix -neuf ans plus tard quand il interpréta la version cinématographique du Topaze de Pagnol, dirigé par Louis Gasnier. Le film eut un succès modéré et Jouvet dut attendre l’année suivante et son triomphe personnel dans Knock (1933) pour connaître la popularité. Par la suite, son visage émacié mais non sans noblesse, sa diction saccadée et sarcastique furent admirablement utilisés dans les films les plus importants des années 30. Son excellente interprétation dans La Kermesse héroïque, où il tenait le rôle d’un moine sensuel et peu respectueux des règles de la vie religieuse, occupa dans sa carrière une place à part. L’année suivante Jean Renoir le choisit pour Les Bas-Fonds, où il incarnait un aristocrate ruiné par le jeu.
Des 19 films interprétés entre 1938 et 1940 – et qui lui permirent (il ne s’en cachait pas) de financer ses productions théâtrales -, les plus remarquables furent Drôle de drame de Carné, Un carnet de bal de Duvivier – il y fut inoubliable dans le rôle d’un propriétaire de night-club particulièrement sournois-, Hôtel du Nord de Carné et La Fin du jour (1939), toujours de Duvivier, où il donnait la réplique à Michel Simon et à Victor Francen. Il connut ses derniers grands succès avec Un Revenant (1946) de Christian-Jaque et Quai des Orfèvres (1947) de Clouzot. En 1951, peu de temps avant sa mort, il fut à nouveau l’interprète de Knock, un remake du film qui l’avait rendu célèbre à l’écran et qui était cette fois-ci réalisé par Guy Lefranc. Le romancier Jules Romains en écrivit les dialogues.

Arletty est sans aucun doute l’actrice qui a su le mieux exprimer l’atmosphère grinçante et sombre des films du tandem Carné/Prévert. Sa voix « pointue », son regard provocant, son élégance et son raffinement convenaient parfaitement à la psychologie de l’amante entraînée par un destin inexorable, personnage quasi mythique des films de Marcel Carné. Léonie Bathiat est née à Courbevoie-sur-Seine en 1898. Avant de faire du théâtre elle a été dactylographe (jusqu’en 1920). Elle travailla d’abord dans des music-halls puis fit ses vrais débuts à l’écran dans Un Chien qui rapporte (1931) de Jean Choux. Mais ce fut son succès personnel dans Hôtel du Nord qui marqua le début de sa collaboration artistique avec Marcel Carné Son personnage se fit plus dense avec Le Jour se lève (1939), où elle interprétait le rôle complexe de Clara, et avec Les Visiteurs du soir (1942), où elle apparaissait en troubadour. Elle pouvait tenir des rôles très différents tout en restant parfaitement convaincante, comme le prouvent des films tels que Désiré (1936) de Sacha Guitry, Fric-Frac (1939) ou Huis clos (1954). C’est cependant son interprétation de Garance dans Les Enfants du paradis qui fit d’elle un grand personnage de l’écran. La carrière d’Arletty fut tragiquement interrompue par la cécité (après un premier arrêt en 1945 pour cause d’ « épuration »). Ajoutons qu’elle a merveilleusement raconté les péripéties de son existence dans un livre magnifique, « La Défense », dont le style est assez célinien. Arletty mourut le 24 juillet 1992.

Jules Berry est né à Paris en 1889. Il débuta au cinéma après une longue expérience sur les scènes de théâtre bruxelloises. Avec sa silhouette élégante, toujours tiré à quatre épingles, sa voix charmeuse et suave, il fut l’un des acteurs les plus demandés des années 30. Au cours de l’année 1936, on le vit dans 11 films, puis dans 14 en 1938, alors qu’il poursuivait parallèlement sa carrière théâtrale. Si son refus d’apprendre les répliques par cœur surprenait, son talent d’improvisateur était encore plus étonnant, et seuls les acteurs qui jouaient avec lui pouvaient se rendre compte des changements qu’il apportait au manuscrit. Il joua dans 90 films et ses meilleures interprétations se situent justement dans les années 30, âge d’or du cinéma français. Il fut industriel malhonnête dans Le Crime de monsieur Lange de Renoir, gentleman dans Voleur de femmes (1936) d’Abel Gance, dresseur de chiens dans Le Jour se lève de Carné puis diable facétieux dans Les Visiteurs du soir, une interprétation qui lui apporta la célébrité et la consécration. Pendant les cinq dernières années de sa vie (il est mort en 1951), il joua encore dans 5 films.

Fernandel (Fernand-Joseph-Désiré Contandin) naquit à Marseille en 1903 et se dirigea vers le cinéma après une longue expérience sur les scènes des vaudevilles et des revues. Il remporta son premier succès cinématographique en 1932 dans Le Rosier de madame Husson. Il jouait le rôle de l’unique célibataire d’un village où une dame (Françoise Rosay) de la bonne société organisait une fête pour lutter contre l’immoralité. Après avoir gagné le premier prix il le gaspillait en menant une vie dissolue ; certains ont vu dans cet excellent film une dénonciation ironique et spirituelle de l’hypocrisie d’une certaine bourgeoisie française. Son air gauche et innocent lui servit dans Fric-Frac de Claude Autant-Lara, où il incarnait l’employé d’une bijouterie affrontant un couple de petits escrocs parisiens (Michel Simon et Arletty).
C’est avec Marcel Pagnol que Fernandel a pris place parmi les meilleurs acteurs du cinéma français en campant avec un immense talent les personnages masculins d’Angèle (1934), de Regain (1937), du Schpountz (1937), de La Fille du puisatier (1940) de Nais (1945) et de Topaze (1950). Après Tu m’as sauvé la vie (1950) de Sacha Guitry, ses apparitions se firent plus rares, malgré le succès retentissant de L’Auberge rouge de Claude Autant-Lara. Son personnage le plus populaire reste sans doute celui du prêtre Don Camillo dans la fameuse série à succès. Il mourut en 1971.

Mireille Balin est née le 20 juillet 1911 à Monte-Carlo. Elle fait des études secondaires à Marseille, où sa famille s’est fixée, puis «monte» à Paris où elle devient modèle pour des photographies de mode et ensuite mannequin de Haute Couture.
C’est le réalisateur Maurice Cammage qui la «découvre» et lui fait tourner un petit rôle dans Vive la classe, (1932). Pabst, qui cherchait une Dulcinée pour son Don Quichotte, lui fait jouer ce rôle aux côtés du célèbre chanteur d’opéra Fedor Chaliapine (1933).
La jeune comédienne est lancée : elle a à peine plus de vingt ans et sa silhouette impeccable, son visage juvénile est mis au service de personnages de ravissantes ingénues dans quelques films oubliés. C’est Julien Duvivier qui va pressentir en elle un talent encore inexploité. Il lui propose d’abord le rôle d’Aïcha dans La Bandera (1935) ; mais Mireille tombe malade et Annabella la remplace. L’année suivante, Duvivier lui confie le soin d’incarner Gaby, la créature de rêve dont l’amour sera fatal à Pépé le Moko, la femme du monde pour laquelle Pépé le Moko (Jean Gabin) se suicide. Après Pépé le Moko, c’est une autre grande réussite : Gueule d’amour, de Jean Grémillon (1937), où elle est encore la partenaire de Gabin. Dans ce film, elle est « l’instrument de l’inéluctable car de ce traits sans défauts sourd la mort, de ce visage acéré, de ces sourcils arqués, de ces paupières profondes, de cette bouche parfaite mais ironique, à la lisière du mépris, de ces mains fines aux phalanges démesurées. »
Devenue une grande vedette, Mireille Balin est alors appelée à Hollywood…pour rien ! De retour en France, où elle se trouve cantonnée dans des rôles de femme fatale Macao, l’enfer du jeu, Menaces, Dernier atout.
Mais, en même temps que ces films de qualité, elle ne cesse de tourner dans des productions moins flamboyantes, du genre Le Roman d’un saphi (1936), ou Naples au baiser de feu (1937), qui la rendent très populaire mais étouffent – en la limitant aux rôles de «femme fatale» – son talent de comédienne.
Inoubliable star de l’entre-deux guerres et après avoir été la vedette d’une trentaine de films, Mireille Balin, subit, en 1945, les foudres des comités d’épuration pour avoir trop aimé un bel officier de la Wehrmacht. Malade, ruinée, prématurément vieillie, l’actrice fera une ultime apparition dans La Dernière chevauchée, de Léon Mathot en 1946 et, jusqu’à sa mort (1968), elle mènera une vie solitaire, partagée entre l’errance et la réclusion, il ne lui restera plus rien de la grande fortune qui avait été la sienne au temps de sa splendeur.

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