Les Réalisateurs

MARCEL PAGNOL : DU THÉÂTRE AU CINÉMA

Si le cinéma était resté muet, on peut penser que Marcel Pagnol ne serait jamais devenu cinéaste, tant son œuvre est d’abord une œuvre parlée, où le dialogue joue un rôle prépondérant. Et pourtant, nous savons aussi qu’elle constitue bien autre chose que le « théâtre filmé » à quoi on a voulu longtemps la réduire avec dédain, et qu’elle représente de l’authentique cinéma.

MARCEL PAGNOL

En 1930, Pagnol n’est encore que l’auteur à succès (mais quels succès !) de deux pièces, « Topaze » et « Marius », quand il fait la connaissance de Robert T. Kane, le tout-puissant directeur de la Paramount française qui vient de s’installer somptueusement dans ses studios de Saint-Maurice, près de Vincennes. Celui-ci a la charge de constituer pour la filiale française un « comité littéraire » prestigieux (avec Sacha Guitry, Tristan Bernard, Pierre Benoit, etc.) … qui ne servira jamais à rien.

Quand Pagnol propose à Kane d’adapter « Marius » à l’écran, ce dernier, qui ne va jamais au théâtre, se contente de hausser les épaules. Un an plus tard, beaucoup d’argent ayant été englouti dans une série d’échecs désastreux sur tous les plans, c’est Kane lui-même qui revient à la charge. Pagnol accepte, mais en profite pour imposer ses conditions : on gardera les interprètes de la pièce (« Qu’est-ce que c’est que ce Raimiou ? » demande Kane) et lui-même, prétention exorbitante, sera payé au pourcentage des recettes, comme au théâtre. Kane, qui ne croit guère au succès du film, accepte tout, et n’y met qu’une condition : la présence d’un grand réalisateur international, qui sera Alexander Korda. Ignorant tout du cinéma, Pagnol à son tour accepte Korda, avec qui il s’entendra fort bien et dont il dira par la suite qu’il lui a tout appris. En fait, c’est ensemble que les deux hommes réaliseront Marius (1931), qui connaîtra un immense succès. Pourtant Kane reste méfiant et quand, en 1932, il chargera Louis Gasnier de réaliser Topaze, il fera écrire l’adaptation et les dialogues par Léopold Marchand, ami personnel de Pagnol qui l’avait introduit au fameux comité littéraire !

Sur le tournage de César (1936)
« Le théâtre et le cinéma, c’est la même chose»

En 1932 encore, personne ne voudra produire Fanny, sous prétexte qu’« on sait bien à Hollywood qu’aucune suite n’a jamais marché », Pagnol, qui a été impressionné par les recettes de Marius, décide de devenir producteur et s’associe avec Roger Richebé pour produire Fanny. Il en confie la réalisation à Marc Allégret, car il ne se sent pas encore devenu vraiment cinéaste. (Pour la petite histoire, c’est sur ce tournage que débute une jeune script-girl de seize ans nommée Gourdji et dite « Bouchon », qui deviendra plus tard Françoise Giroud, secrétaire d’Etat). Faisant mentir les augures, Fanny remporte un succès égal, sinon supérieur, à celui de Marius.

Marcel Pagnol

Les critiques se déchaînent alors contre Pagnol, accusé de conduire l’art cinématographique dans l’impasse du théâtre filmé. Pour leur répondre, Pagnol fonde une revue, Les Cahiers du film (elle aura trois numéros), où il publie une série de textes sous le titre « Cinématurgie de Paris ». Loin de chercher à confondre ses détracteurs, il les provoque à plaisir, réduisant le cinéma à un rôle d’appareil à enregistrer de bons textes, joués par de bons acteurs. Trente ans après encore, il répétera : « Au fond, le théâtre et le cinéma, c’est la même chose. Le plus difficile c’est d’écrire la belle œuvre dramatique. La réaliser, ce n’est pas grand-chose.» Et pourtant, presque toute son œuvre à venir s’inscrira en faux contre ces propos, et les remettra à leur place de séduisants paradoxes, inspirés, pour une bonne part au moins, par l’esprit de contradiction.

En décors naturels

En 1933, Marcel Pagnol se lance enfin dans la mise en scène, mais comme s’il voulait encore donner raison à ses adversaires et justifier ses écrits, il s’appuie sur un texte célèbre, la vieille pièce d’Émile Augier et Jules Sandeau, Le Gendre de Monsieur Poirier, interprété par Annie Ducaux et Debucourt (le film est aujourd’hui disparu). Et pourtant, à part une brève adaptation de L’Article 330 de Courteline (1934) et ses « remakes » de Topaze, ce sont pratiquement ses adieux au théâtre filmé. Pour Pagnol, le temps du cinéma véritable est enfin venu.

Angèle – Marcel Pagnol (1934)

Il commence, tout de suite après sa première mise en scène, avec Jofroy (1933), court film de moins d’une heure mais important à plus d’un titre. Il marque, en effet, la première rencontre de Pagnol avec Giono (le sujet est tiré du recueil de nouvelles de ce dernier, « Solitude de de la pitié »). Il marque aussi le début de ces tournages en décors naturels, dont Pagnol devient alors le prophète et pratiquement l’unique adepte, avec dix ans d’avance sur le néo-réalisme italien, qui reconnaîtra d’ailleurs ce qu’il lui doit. Enfin, en confiant le rôle principal au compositeur Vincent Scotto, il rompait également avec les habitudes professionnelles et faisait encore figure de précurseur.

Un an après, ce discret essai trouve son épanouissement, avec la réalisation d’un premier chef-d’œuvre, Angèle (1934), d’après le roman de Giono « Un de Baumugnes ». Le maître maçon Marius Brouquier, vieil ami de Pagnol et qui sera son fidèle décorateur, reconstituera « en dur », sur les lieux mêmes de l’action, les décors du film et d’abord « la ferme d’Angèle ». Admirablement interprété par Orane Demazis et Fernandel, le film consacra ce dernier, qui trouvait la son premier emploi dramatique, comme un des plus grands acteurs du cinéma français, capable de sortir de ses éternels rôles de comique troupier.

Topaze – Marcel Pagnol (1936)
Suite et fin de la trilogie

Après ce premier coup d’éclat, Pagnol semble reprendre souffle, en 1935, avec deux courts sujets d’une heure environ, Merlusse, composé en partie avec ses souvenirs de jeune professeur, et Cigalon. L’un comme l’autre seront tournés deux fois, car l’auteur, mécontent du résultat, n’hésitera pas à recommencer entièrement ces films, modifiant même la distribution du second. Dans le même souci de mieux faire, il réalise une deuxième version de Topaze (1936) qui, bien, qu’étant cette fois son œuvre, ne sera pas pour autant une réussite et connaîtra une brève carrière.

Regain – Marcel Pagnol (1937)

La même année, Pagnol prend une belle revanche avec César, suite et fin de la trilogie commencée avec Marius et Fanny. Contrairement aux deux premiers, ce troisième volet est écrit directement pour le cinéma, et ce n’est que plusieurs années après que l’auteur en tirera une pièce qui n’aura jamais le succès du film. Juste revanche du cinéma sur le théâtre et qui consacre la métamorphose de l’ancien dramaturge en cinéaste authentique. Une nouvelle preuve, magistrale, de cette métamorphose est fournie par Regain (1937), nouveau chef-d’ œuvre inspiré par Giono, et pour beaucoup le plus beau film de Pagnol, le plus lyrique, le plus provençal, et qui nous aide à comprendre pourquoi Pagnol, des années plus tard, éprouvera le besoin de traduire « Les Bucoliques » de Virgile. Pour Regain, Marius Brouquier reconstituera tout un village. Le clocher de l’église mesurait 20 m de haut, et 40 tonnes de matériaux furent hissées dans les collines par téléphérique. Presque en même temps que Regain, Pagnol tournait un autre film d’esprit bien différent, Le Schpountz, joyeuse satire des mœurs cinématographiques, interprété comme le précédent par Fernandel et Orane Demazis.

Le Schpountz – Marcel Pagnol (1937)

En 1938, nouveau retour à Giono et nouveau chef-d’œuvre avec Raimu dans un de ses plus grands rôles : c’est La Femme du boulanger, qu’un connaisseur aussi autorisé qu’Orson Welles saluera plus tard comme un des grands films du cinéma mondial. Dans le rôle assez court de l’épouse de Raimu, Ginette Leclerc se fait remarquer et amorce une carrière de « femme fatale » qui lui vaudra plusieurs grands rôles. Sur ce grand succès prend fin une décennie, fructueuse pour Pagnol, et qui, en dépit d’une critique qui ne désarme guère, l’a vu consacré grand cinéaste français et reconnu comme tel par ses pairs, au premier rang desquels le grand Jean Renoir (qu’il avait d’ailleurs aidé à produire Toni.

La Femme du boulanger – Marcel Pagnol (1938)

A la veille de l’armistice de juin 1940, Pagnol avait entrepris un nouveau film, La Fille du puisatier, où, pour la première (et unique) fois, il réunissait ses acteurs fétiches, Raimu et Fernandel. Interrompu par les événements, vite repris après, le film sera le premier du cinéma français de l’Occupation. Longtemps sous-estimé par les historiens, peut-être parce qu’on y entend le discours du maréchal Pétain annonçant l’armistice (mais il est faux que ce discours, comme on l’a écrit, fut remplacé en 1945 par l’appel du 18 juin du général de Gaulle), le film n’est en rien indigne des autres grandes œuvres de Pagnol, et certains le préfèrent même à La Femme du boulanger, avec qui il forme un beau diptyque. Le rôle féminin y était tenu avec beaucoup de grâce par Josette Day, qui avait pris dans la vie de Pagnol la place précédemment occupée par Orane Demazis. Un autre film écrit pour elle, La Prière aux étoiles sera entrepris en 1941, et, pour des raisons obscures, abandonné en cours de réalisation.

La Fille du puisatier – Marcel Pagnol (1940)

A partir de là, l’œuvre cinématographique de Pagnol subit une éclipse de quelques années. Naïs (1945), adaptation de Zola, n’est que supervisé par Pagnol, qui laisse la réalisation à l’obscur Raymond Leboursier. Malgré Fernandel et Jacqueline Bouvier, future Mme Pagnol, ce n’est pas un succès. En 1948, Marcel Pagnol (qui a été élu à l’Académie française en 1946) entreprend La Belle Meunière, biographie de Schubert, lequel est interprété par… Tino Rossi. Destiné à expérimenter un nouveau procédé français de cinéma en couleurs, le Rouxcolor , le film est un échec sur tous les plans.

Naïs – Marcel Pagnol (1945)
Hommage à la Provence

Après une adaptation de Maupassant, destinée à Bourvil, Le Rosier de Madame Husson, mis en scène par Jean Boyer, Pagnol refait la même année une troisième et dernière version de Topaze (1950), avec Fernandel, Pierre Larquey et Jacqueline Pagnol. C’est incontestablement la meilleure, et Pagnol fait mentir l’idée reçue sur les « remakes » comme jadis sur les suites. Toutefois, le grand Pagnol ne se retrouve vraiment qu’en 1952 avec Manon des Sources, grande fresque de quatre heures, ramenée à trois heures dix, hommage superbe aux collines provençales de son enfance et à la beauté de Jacqueline Pagnol qui en est comme la gracieuse figure allégorique.

Ce film, un de ses chefs-d’œuvre avec Regain, La Femme du boulanger et La Fille du puisatier, est aussi, malheureusement, son dernier grand film. Les Lettres de mon moulin (1954) se solde par un échec qu’on a du mal à expliquer. Seuls trois contes furent tournés (« Les Trois Messes basses », « L’Élixir du Révérend Père Gaucher », « Le Secret de Maître Cornille ») ; d’autres qui étaient prévus ne le furent pas, parmi lesquels on regrettera « La Chèvre de Monsieur Seguin » et surtout « Les Étoiles », pour qui étaient pressentis Georges Brassens et Jacqueline Pagnol. Après cet échec regrettable, Pagnol abandonna le cinéma. Il fit un peu de télévision, sans grande conviction et, surtout, il consacra ses dernières années à la rédaction de ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, devenus aujourd’hui classiques. Il avait d’ailleurs le projet de filmer « Le Château de ma mère ». mais il était déjà trop tard et Pagnol mourut en 1974 sans l’avoir réalisé. Aujourd’hui, avec le recul, il est plus facile de voir qu’au moment où elle s’élaborait l’importance de cette œuvre cinématographique unique.

Les Lettres de mon moulin – Marcel Pagnol (1954)

L’amour de la Provence, la sensibilité aux paysages, le lyrisme, le naturel des sentiments familiers toujours prêts à déboucher dans la fable ou la tragédie, voilà qui concourt à faire de ces films, à la fois proches et insolites, des œuvres exceptionnelles dans le cinéma français. Le soi -disant homme de théâtre, le cinéaste malgré lui, est un des rares, avec Jean Renoir, qui ait su faire voir le sol de son pays et la vie de ses habitants. Combinant naturellement l’image avec la parole, il fut un authentique poète de l’écran.

Marcel Pagnol

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