Film charnière, film-pivot, Le Crime de Monsieur Lange occupe dans l’œuvre de Jean Renoir une place singulière : à la fois geste politique, fable populaire, comédie acide et laboratoire formel. Sorti en 1936, au moment où le Front populaire s’invente encore, il en capte moins le programme que l’atmosphère, moins les mots d’ordre que l’élan. Renoir, Prévert et le groupe Octobre y composent un monde où la solidarité se cherche, où les petites gens s’organisent, où l’espoir circule encore timidement dans les cours d’immeubles et les ateliers d’imprimerie. Mais ce monde, comme toujours chez Renoir, n’est jamais univoque : il se fissure, se contredit, se trouble, et c’est dans ces interstices que le film trouve sa vérité.

Un récit en procès : la fiction comme tribunal – Le choix du flash-back, qui structure tout le film, n’est pas un simple procédé narratif. Il installe d’emblée le spectateur dans une position ambiguë : témoin, juge, presque juré. Lange, réfugié dans un café frontalier, raconte son histoire à des inconnus qui devront décider s’il mérite d’être livré à la police ou protégé. Cette mise en scène d’une justice populaire, fragile et improvisée, renvoie à l’effervescence politique du moment : un pays où les institutions vacillent, où les rapports de force se redéfinissent, où l’idée même de légitimité se déplace. Renoir ne filme pas un manifeste : il filme un basculement. Et ce basculement passe par les formes mêmes du récit, par cette manière de faire du spectateur un acteur moral, invité à trancher entre la loi et l’équité, entre le crime et la nécessité.


Batala, ou la séduction du mal – Si Lange est le cœur battant du film, Batala en est l’ombre portée, et quelle ombre. Jules Berry, dans l’un de ses plus grands rôles, compose un personnage d’une vitalité monstrueuse : hâbleur, manipulateur, charmeur, odieux, irrésistible. Il vampirise littéralement l’espace, les corps, les dialogues. Renoir et Prévert le filment comme un phénomène, un tourbillon verbal et gestuel, un escroc dont la flamboyance fascine autant qu’elle révulse. Face à lui, René Lefèvre campe un Lange timide, gauche, presque effacé, un homme qui ne fera jamais le poids. Le meurtre, loin d’être un acte héroïque, surgit comme un geste de désespoir, au terme d’un plan-séquence vertigineux où la caméra accompagne l’hésitation, la panique, la perte de repères. Lange n’est pas Arizona Jim, son double de papier : il n’en a ni la force ni la clarté morale. Et c’est précisément cette distance entre l’imaginaire héroïque et la réalité humaine qui donne au film sa profondeur.


Une coopérative entre utopie et anarchie – On a souvent voulu faire du Crime de Monsieur Lange un film emblématique du Front populaire. Il l’est, mais de manière oblique. Certes, la coopérative qui se forme après la fuite de Batala incarne une forme d’organisation collective, joyeuse, fraternelle, presque festive. Certes, Renoir fréquente alors le Parti communiste, et plusieurs membres du groupe Octobre participent au film. Mais l’esprit qui souffle ici n’est pas celui d’un militantisme discipliné : c’est un mélange d’anarchisme tendre, d’irrévérence poétique, de camaraderie bohème. Les réunions de la coopérative ressemblent moins à des assemblées politiques qu’aux soirées surréalistes de la rue du Château : rires, beuveries, improvisations, éclats de voix. Le collectif existe, mais il n’est jamais idéalisé. Il est traversé de contradictions, de naïvetés, de hasards heureux. Renoir filme moins une organisation qu’une énergie.


Femmes en lutte : un féminisme sans slogan – Le film aborde frontalement la question du pouvoir masculin et du droit de cuissage, à travers trois figures féminines complémentaires. Florelle, en blanchisseuse déterminée, incarne une résistance individuelle, farouche, qui ne doit rien à un cadre politique. Sylvia Bataille et Nadia Sibirskaïa dessinent d’autres nuances, d’autres vulnérabilités. Renoir ne théorise pas : ils montrent, avec une clarté parfois cruelle, comment les femmes naviguent dans un monde où le désir masculin se confond trop souvent avec l’abus. Ce féminisme sans discours, ancré dans les situations, donne au film une modernité inattendue.


Un film de mise en scène : la cour, le mouvement, la respiration – Si Le Crime de Monsieur Lange marque l’entrée de Renoir dans sa grande période, c’est aussi par la maîtrise nouvelle de son espace. La cour d’immeuble, trouvaille de décor, devient le centre géométrique et moral du film : lieu de travail, de commérages, de solidarité, de circulation. Renoir y déploie sa science de la profondeur de champ, laissant vivre simultanément plusieurs actions, plusieurs micro-récits. Le fameux double plan-séquence (la marche hésitante de Lange, puis le travelling circulaire qui revient à son point de départ) condense tout le film : un monde qui vacille, un homme qui se perd, une caméra qui cherche à comprendre. À cela s’ajoutent les échappées : la balade à vélo dans Paris, la fuite en train, les couvertures d’Arizona Jim qui envahissent l’écran comme un rêve populaire. Renoir filme un monde en mouvement, un monde qui respire, un monde qui se transforme.


Entre espoir et trouble : un film pour un pays en suspens – Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la manière dont le film capte un moment de transition : l’espoir d’un changement social, mais aussi la crainte diffuse que tout cela ne tienne qu’à un fil. Le geste final (protéger Lange ou le livrer) condense cette ambivalence. Le film ne tranche pas : il laisse au spectateur la responsabilité de décider, comme si Renoir refusait de confisquer le jugement. Le Crime de Monsieur Lange n’est ni un film de propagande, ni un film d’évasion. C’est un film de seuil, un film de passage, un film où l’Histoire s’écrit dans les gestes ordinaires, les solidarités fragiles, les violences soudaines. Un film où la justice n’est jamais donnée, mais toujours à inventer.


Près d’un siècle après sa sortie, Le Crime de Monsieur Lange demeure une œuvre étonnamment vivante. Par son mélange de tendresse et de cruauté, par son humour parfois noir, par la grâce de ses acteurs, par l’intelligence de sa mise en scène, il continue de parler à un monde qui cherche encore comment concilier justice et humanité. Renoir y signe moins un film politique qu’un film profondément humain.
L’extrait
L’histoire
Une voiture file vers la frontière belge. Amédée Lange et Valentine, les deux fuyards, descendent dans un petit hôtel. Les consommateurs reconnaissent en Lange l’homme qui a tué son patron, un certain Batala. Faut-il le dénoncer ? Valentine entend leur conversation. Elle décide de leur raconter toute l’histoire et de les en faire juges. Début du retour en arrière. Batala, patron véreux, et grand séducteur, fuit ses créanciers. L’un de ses employés, Lange, passe ses nuits à écrire les aventures d’un héros d’opérette. Batala soutire un contrat à ce doux rêveur. Mais il doit bientôt disparaître, Lange ayant omis de lui remettre une lettre recommandée particulièrement menaçante. Son train déraille. La radio annonce sa mort, ainsi que la disparition d’un ecclésiastique. Lange et les ouvriers décident de s’organiser en coopérative. L’affaire prospère. Valentine séduit et dépucelle Lange. Un soir de banquet, Lange découvre Batala assis à son bureau et portant une soutane. Le patron vient reprendre ses droits. Catastrophé, Lange le tue. Fin du flash-back. Les consommateurs et le patron du café-restaurant décident de laisser Lange en liberté. Celui-ci et Valentine passent la frontière.

JEAN RENOIR : UNE VIE AU SERVICE DU CINÉMA
Considéré par beaucoup comme « le plus grand et le plus français des cinéastes français », Jean Renoir aura marqué son temps avec des films où une féroce critique de la société s’alliait à un sens très vif du spectacle.

JULES BERRY, L’ART DE L’EXCÈS MAÎTRISÉ
Acteur de théâtre adulé, puis figure incontournable du cinéma des années 1930 et 1940, Berry a façonné une galerie de personnages où la duplicité, l’ironie et la grâce se mêlent avec une virtuosité unique. Du boulevard parisien aux studios de Carné, Renoir ou Siodmak, il a imposé une présence magnétique, portée par une voix et un style qui n’appartenaient qu’à lui. À travers ses rôles de crapules, de séducteurs ou de démons, c’est tout un pan du cinéma français qui continue de battre au rythme de son cœur fantasque.



BOUDU SAUVÉ DES EAUX (Jean Renoir, 1932)
Dans Boudu sauvé des eaux, Renoir fait pour la première fois avec une telle clarté le procès de l’imaginaire en tant que force de dénégation du réel et instrument de conquête d’une identité mensongère. Tout le malentendu autour de l’insuccès puis du succès de ce film vient de là. Redoublant le génie de Renoir, sa science du décor et de la profondeur de champ, Boudu doit évidemment beaucoup à l’immense talent de Michel Simon. On ne peut même plus parler de direction d’acteur, mais de la rencontre de deux personnalités d’exception en état de grâce. Une œuvre unique dans le cinéma mondial.

LA CHIENNE – Jean Renoir (1931)
Drame caustique de la petite bourgeoisie, est l’œuvre de Jean Renoir la plus noire. Un théâtre de marionnettes dont les personnages sont piégés par leurs pulsions… et par la perversité d’un réalisateur-démiurge qui se plaît à inverser les rôles : un proxénète va être condamné pour le seul crime qu’il n’a pas commis, alors que le vrai coupable, le brave caissier d’une bonneterie, ne sera pas inquiété… Michel Simon est prodigieux dans le rôle de ce petit homme, modeste employé et peintre frustré par une épouse revêche, soudain aveuglé par la passion.

TONI – Jean Renoir (1935)
Réalisé avec des acteurs et des techniciens de l’équipe Marcel Pagnol, développé dans son laboratoire de Marseille, et ayant peut-être bénéficié de sa discrète collaboration pour certains dialogues, Toni, entièrement tourné en extérieurs dans le Midi, a plus d’un point commun avec Angèle, tant dans son thème et ses personnages que dans son style, résolument mélodramatique.

PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1936 – 1946)
Moyen métrage aussi travaillé qu’un film long (selon l’expression de son auteur), ce dix-septième film de Renoir est une œuvre faussement limpide. Simple histoire d’amour pour une banale promenade à la campagne, il porte, jusqu’à en crier, toute la tragédie de l’amour en Occident – une tragédie dont Renoir, de film en film, fera une critique de plus en plus radicale pour en consommer définitivement la fin dans Le roi d’Yvetot.
Une histoire du cinéma français (1930-1939)
Auteurs : Denis Zorgniotti & Philippe Pallin
Dans un contexte marqué par l’arrivée du parlant, la crise de 1929 et les tensions d’avant-guerre, les années 1930 constituent un âge d’or du cinéma français, où émergent grands réalisateurs, acteurs emblématiques et chefs‑d’œuvre du réalisme poétique, tout en redonnant lumière à des films et figures aujourd’hui méconnus.
Editions LettMotif


DIX ANS DE CINÉMA, DIX ANS DE REGARDS, DIX ANS DE FIDÉLITÉ
Depuis dix ans, Mon cinéma à moi explore le cinéma comme on arpente un territoire intérieur, en suivant les lignes de fuite, les ombres portées et les éclats discrets qui traversent les œuvres. Dix ans à laisser les films parler à leur rythme, à écouter ce qu’ils murmurent sous la surface, à éclairer ce qui demeure souvent en retrait. Dix ans d’un regard patient, attentif, qui préfère la profondeur à l’évidence et qui avance, sans bruit, vers ce que le cinéma révèle lorsqu’on accepte de s’y attarder.
- LE CRIME DE MONSIEUR LANGE – Jean Renoir (1936)
- JULES BERRY, L’ART DE L’EXCÈS MAÎTRISÉ
- LE FILM NOIR : L’HISTOIRE D’UNE RÉHABILITATION ÉCLATANTE
- GRETA GARBO : POUVOIR, AMBIGUÏTÉ ET SOLITUDE
- CAMILLE (Le Roman de Marguerite Gautier) – George Cukor (1936)
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