Depuis dix ans, Mon cinéma à moi avance dans l’ombre, et c’est peut‑être là que ce blog a trouvé sa vraie place : dans ces zones où les films ne brillent plus vraiment, mais où ils continuent pourtant de dire quelque chose. Au fil du temps, chaque œuvre croisée a laissé une trace, et c’est ainsi, presque sans qu’on s’en rende compte, que s’est dessiné un chemin fait de détours, de retours en arrière, de pistes oubliées qu’il fallait bien finir par remonter. Peu à peu, article après article, ce blog s’est construit comme un dossier que l’on remplit avec patience, non pour accumuler des preuves, mais pour comprendre ce qui se joue dans les interstices, là où les images cessent d’être sages et commencent à parler autrement.

C’est dans cet esprit que la première publication, Johnny Eager (1942), s’est imposée. Elle n’était pas un choix anodin : elle posait déjà les bases d’un regard qui refuse les illusions faciles, qui observe la morale se dissoudre dans la fumée, et qui avance vers la vérité plutôt que vers la lumière. Depuis, 740 publications ont suivi, chacun prolongeant le précédent, chacun ajoutant une pièce au puzzle, chacun confirmant que le cinéma n’est jamais aussi vivant que lorsqu’on le regarde de biais.

Au fil des années, certains articles ont pris de l’avance, comme s’ils avaient trouvé leur public avant même qu’on ne les y pousse. Le plus consulté reste celui consacré au duo Gabin–Ventura, deux silhouettes droites comme des couteaux, qui n’ont jamais eu besoin de hausser la voix pour imposer le respect. Leur présence suffit, et c’est peut‑être cette évidence silencieuse qui explique pourquoi l’article continue de tracer sa route. Derrière lui, d’autres textes ont suivi, chacun ouvrant une porte vers un pan du cinéma, et tous reliés par un même fil : celui d’un regard qui cherche à comprendre ce que les images disent lorsqu’on prend le temps de les écouter. Marilyn Monroe et l’enfance volée qui façonne un mythe trop lourd, le réalisme poétique et ses rêves glissant vers la désillusion, le film noir et ses perdants magnifiques, le cinéma français sous l’Occupation et ses silences plus lourds que les mots, le polar américain des années 1950 et ses flics usés par la nuit, l’après‑guerre français et ses tentatives de recoller les morceaux, Vertigo et la chute d’un homme amoureux d’un fantôme, En cas de malheur et la collision de deux solitudes, Mireille Balin et la beauté brisée par l’Histoire : autant de fragments qui, mis bout à bout, composent une même enquête. Et au milieu de ces chemins parfois sombres, la page consacrée à la comédie musicale rappelle que le cinéma sait aussi danser, s’illuminer, et offrir une respiration là où l’on ne l’attend plus.


Dans cette décennie d’exploration, un film domine les consultations : Psychose. Et s’il reste en tête, c’est sans doute parce qu’il ne cesse de revenir par un autre angle. On croit le connaître, mais il surprend encore, comme s’il refusait de se laisser enfermer dans une seule interprétation. Il continue de frapper, de déranger, de s’imposer longtemps après la dernière image, et c’est peut‑être pour cela qu’il demeure au sommet, comme un rappel que le cinéma n’est jamais aussi puissant que lorsqu’il nous échappe.




En regardant en arrière, on comprend que dix ans de Mon cinéma à moi racontent avant tout l’histoire d’un regard. Un regard qui ne cherche pas à séduire, mais à comprendre. Un regard qui avance dans les zones grises, convaincu que les films les plus importants sont souvent ceux qui dérangent. Un regard qui préfère les interstices aux certitudes trop propres, et qui sait que la vérité se trouve rarement en pleine lumière. C’est pourquoi le blog ressemble de plus en plus à un bureau de détective : des dossiers ouverts, des noms griffonnés, des photos qui jaunissent, et cette conviction que chaque film cache une vérité qu’il faut aller chercher, parfois au prix de quelques pas dans l’obscurité.


Et si ce chemin a pu se tracer, c’est aussi parce que, depuis dix ans, des lecteurs sont venus pousser la porte, parfois par hasard, parfois par fidélité, parfois simplement parce qu’un film les avait laissés en suspens. Chacun d’eux a contribué, à sa manière, à faire vivre ce lieu. Ceux qui lisent tout, ceux qui ne lisent qu’un article, ceux qui reviennent, ceux qui passent en silence, ceux qui commentent, ceux qui ne disent rien : tous ont compté. Sans eux, ces textes resteraient des dossiers rangés dans un tiroir. Grâce à eux, ils continuent de circuler, de respirer, de trouver un écho.

Alors merci à celles et ceux qui ont suivi ce blog depuis ses débuts, à ceux qui l’ont découvert en route, à ceux qui tomberont dessus demain. Merci pour le temps accordé, pour l’attention donnée, pour la curiosité partagée. Dix ans n’auraient pas eu la même couleur sans vous. Et si le prochain chapitre attend quelque part entre deux ombres, il n’en sera que plus vivant en sachant que vous êtes là, quelque part, à portée de lecture.
Le top 10

PSYCHOSE – Alfred Hitchcock (1960)
Lorsque Marion Crane s’effondra lentement sur les carreaux lisses et blancs de la salle de bains de son motel, l’Amérique, abasourdie, n’en crut pas ses yeux. 46 minutes seulement étaient passées, et l’héroïne était morte. Quand, finalement, la caméra se fige sur l’œil inamovible de la femme assassinée, les mâchoires tombent – autant par incrédulité que par l’horreur dont témoigne la scène. Jamais auparavant un réalisateur n’avait bousculé son audience aussi rapidement et avec autant d’efficacité. C’était en 1960, le film était Psychose et son réalisateur, le génial Alfred Hitchcock.

VERTIGO (Sueurs froides) – Alfred Hitchcock (1958)
Un inspecteur de police est contraint de prendre sa retraite prématurément parce qu’il souffre d’une peur panique du vide. Il rencontre une très belle femme possédée par un mal étrange, qui l’entraîne dans un monde cauchemardesque. Après l’avoir assisté, impuissant, à sa mort, il sombre dans la folle tentation de la réincarner. Pour de nombreux cinéphiles, Vertigo est le meilleur film d’Hitchcock, et même l’un des meilleurs jamais tournés. Pourtant, lors de sa sortie, sa qualité de chef-d’œuvre ne fut pas tout de suite reconnue par le public et la critique. Bien qu’il soit centré sur un meurtre, ce n’est pas à proprement parler un film policier mais, selon les mots de son auteur, « une histoire d’amour au climat étrange ».

EN CAS DE MALHEUR – Claude Autant-Lara (1958)
Réunissant les noms de Gabin, Bardot, Feuillère et Autant-Lara, cette adaptation d’un roman de Simenon avait tout d’un succès annoncé. Le résultat sera à la hauteur des espérances, et le film figure aujourd’hui parmi les classiques du cinéma français.

LA TRAVERSÉE DE PARIS – Claude Autant-Lara (1956)
En 1956, Claude Autant-Lara jette un pavé dans la mare avec une sombre comédie sur fond d’Occupation. L’occasion de diriger pour leur première rencontre deux monstres sacrés, Jean Gabin et Bourvil, qui vont s’en donner à cœur joie dans ce registre inédit.

PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1936 – 1946)
Moyen métrage aussi travaillé qu’un film long (selon l’expression de son auteur), ce dix-septième film de Renoir est une œuvre faussement limpide. Simple histoire d’amour pour une banale promenade à la campagne, il porte, jusqu’à en crier, toute la tragédie de l’amour en Occident – une tragédie dont Renoir, de film en film, fera une critique de plus en plus radicale pour en consommer définitivement la fin dans Le roi d’Yvetot.

MARIE-OCTOBRE – Julien Duvivier (1959)
Un grand film de la fin des années 1950, signé Julien Duvivier et Henri Jeanson. Un véritable suspens, magistralement interprété par une pléiade de comédiens prestigieux. En 1944, ils formaient un réseau de Résistance. L’un deux a trahi. Des années plus tard « Marie-Octobre », seule femme du groupe, les réunit pour découvrir qui a trahi… Et, à la fin de l’enquête, le traître devra mourir !

LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938)
« T’as de beaux yeux, tu sais ! ». D’une simplicité presque banale, ces quelques mots suffisent pourtant à faire ressurgir tout un pan du cinéma français, et avec lui les figures qui l’ont bâti. À commencer par Jean Gabin, dont la célèbre phrase est devenue l’un des signes distinctifs. Les imitateurs du comédien l’ont d’ailleurs tellement galvaudée qu’en revoyant le film, on est presque surpris d’entendre Gabin la murmurer d’un ton si juste. Mais la réplique évoque évidemment aussi celle à qui s’adresse ce compliment, et dont le regard, dans la lumière irréelle du chef-opérateur Eugen Schufftan, brille de manière admirable.

REAR WINDOW (Fenêtre sur cour) – Alfred Hitchcock (1954)
Immobilisé dans son appartement avec une jambe cassée, le photographe L.B. Jefferies observe ses voisins, leur prêtant des vies imaginaires, jusqu’à ce qu’un cri dans la nuit le persuade que l’un d’eux est un meurtrier. Avec Rear Window, Hitchcock montre qu’il peut être dangereux d’épier ses voisins. Dans ce thriller haletant, une curiosité bien naturelle – et sans doute compréhensible – envers la vie des autres plonge James Stewart et Grace Kelly dans un cauchemar de meurtre et de suspense.

LE TONNERRE DE DIEU – Denys de La Patellière (1965)
Tournée en 1965, cette comédie amère marque les retrouvailles de Jean Gabin et du réalisateur Denys de La Patellière. L’occasion pour l’acteur de collaborer également avec deux jeunes vedettes en pleine ascension, Michèle Mercier et Robert Hossein.

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)
Dans Some Like It Hot, Billy Wilder orchestre une comédie aussi effervescente que subversive, où le burlesque flirte avec la critique sociale et où Marilyn Monroe, radieuse et fragile, trouve l’un de ses rôles les plus mémorables. Derrière les travestissements et les poursuites mafieuses, le film dévoile une modernité insolente, bousculant les normes de genre et les conventions hollywoodiennes de son époque. Une œuvre qui, plus de soixante ans après sa sortie, continue de pétiller avec une insolence intacte.
- DIX ANS DE CINÉMA, DIX ANS DE REGARDS, DIX ANS DE FIDÉLITÉ
- CORINNE LUCHAIRE : ÉCLAT FULGURANT, DESTIN BRISÉ
- THE BLUE GARDENIA (La Femme au gardénia) – Fritz Lang (1953)
- MARILYN, OU L’APOGÉE DU STAR SYSTEM
- CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES – Jean Boyer (1939)
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