Le Film français

MARIUS – Marcel Pagnol (1931)

À revoir aujourd’hui Marius, premier mouvement de la trilogie marseillaise, on mesure combien ce film de 1931 accompagne moins l’arrivée du parlant qu’il n’en redéfinit les possibles. Sous la surface familière du Vieux-Port, Marcel Pagnol et Alexander Korda composent une œuvre où la parole devient matière, où le cadre accueille la densité d’un monde en train de se dire. Entre l’appel du large, les élans contrariés et la fragile géographie des sentiments, le film déploie une humanité d’une précision rare, attentive aux gestes minuscules comme aux grandes déchirures. C’est là, dans cette alliance de simplicité et de profondeur, que Marius trouve encore aujourd’hui sa force singulière.


À l’origine, Marius n’est pas un film mais un triomphe de théâtre. Créée en 1929 au Théâtre de Paris, la pièce connaît plus de huit cents représentations, confirmant Pagnol comme l’un des dramaturges les plus populaires de son époque. Pourtant, alors même que le public acclame ses dialogues, l’auteur regarde déjà ailleurs. Depuis qu’il a découvert le cinéma parlant à Londres, il est convaincu que cette nouvelle technologie peut offrir à ses textes une vie nouvelle, plus ample, plus vibrante.

C’est dans cet état d’esprit que Robert T. Kane, directeur de Paramount France, lui propose une adaptation cinématographique. L’idée enthousiasme Pagnol, mais l’euphorie retombe vite : le studio refuse d’engager les acteurs de la pièce, et le projet s’enlise. Toutefois, après plusieurs échecs commerciaux, la Paramount revient vers lui. Cette fois, les conditions changent radicalement : Pagnol obtient une liberté totale sur le casting et l’adaptation, ainsi que des droits d’auteur sur les recettes. Ce contrat, véritable tournant, lui offrira bientôt une indépendance financière décisive.


Si Pagnol se réjouit de cette opportunité, il doit pourtant affronter un climat hostile. À la fin des années 1920, le cinéma parlant suscite autant de fascination que de rejet. Les techniciens du muet redoutent d’être relégués derrière les ingénieurs du son ; les acteurs craignent l’arrivée des comédiens de théâtre ; les distributeurs s’inquiètent de perdre un marché international fondé sur le muet ; les exploitants doivent investir dans du matériel coûteux. À cela s’ajoute la méfiance des critiques, qui voient dans le parlant une menace pour la pureté du cinéma. Pagnol, lui, ne doute pas. Il sait que le cinéma sonore va transformer l’art de raconter, et il défend cette conviction avec une ferveur qui lui vaut une véritable cabale. Pourtant, c’est précisément dans ce contexte tendu que Marius va s’imposer comme un film fondateur, capable de démentir toutes les craintes.


Conscient de ne pas encore maîtriser la mise en scène, Pagnol souhaite apprendre avant de se lancer. La Paramount fait alors appel à Alexander Korda, cinéaste hongrois expérimenté, récemment arrivé en France. Dès qu’il découvre la pièce, Korda en saisit la force et soutient Pagnol dans son désir de reprendre l’intégralité de la distribution théâtrale. Il est fasciné par Raimu, qu’il considère comme « l’un des meilleurs acteurs du monde », et séduit par Orane Demazis, dont la fragilité lui rappelle Lillian Gish.

Sur le plateau, une relation de transmission s’installe. Korda dirige, mais Pagnol observe, questionne, apprend. Le réalisateur lui enseigne les secrets de la mise en scène ; l’auteur lui transmet l’importance du verbe, du rythme, de la musicalité des dialogues. Cette collaboration, fondée sur un respect mutuel, donne naissance à un film encore marqué par le théâtre, mais déjà animé d’une vitalité nouvelle.


Au Bar de la Marine, sur le Vieux-Port de Marseille, César, incarné par un Raimu à la fois tonitruant et pudique, règne sur son comptoir comme sur un petit royaume où l’on vient autant pour boire que pour parler. À ses côtés, son fils Marius, joué par Pierre Fresnay, travaille sans vraiment y être. Car si son corps reste derrière le zinc, son esprit, lui, est déjà ailleurs. Depuis qu’il a rencontré des marins antillais, l’appel du large s’est insinué en lui comme un parfum entêtant, et chaque voilier qui quitte le port semble lui rappeler ce qu’il n’a pas encore vécu. Cette tension intérieure, entre l’enracinement et le désir d’ailleurs, irrigue tout le film et donne à Marius une profondeur inattendue.

Face à lui, Fanny, Orane Demazis, lumineuse et fragile, incarne l’autre pôle de cette histoire : celui de l’amour patient, de l’attachement discret, de la fidélité silencieuse. À dix-huit ans, elle connaît déjà le prix du renoncement. Elle aime Marius d’un amour entier, mais elle comprend aussi que l’on ne retient pas quelqu’un en l’enfermant. C’est pourquoi, dans un geste à la fois naïf et désespéré, elle feint d’accepter les avances du riche Panisse. Non pour l’épouser, mais pour provoquer chez Marius une réaction qu’elle n’obtient pas autrement. Ce triangle, qui pourrait n’être qu’un ressort dramatique, devient chez Pagnol un véritable laboratoire des sentiments : chacun y révèle sa manière d’aimer, de souffrir, de se tromper.

Autour du trio central, Pagnol déploie une véritable constellation de personnages secondaires qui, loin d’être de simples silhouettes, donnent au film sa texture sociale et son humour si particulier. Panisse, d’abord, interprété par Fernand Charpin, apparaît comme un homme d’âge mûr, prospère et respecté, dont la bonhomie cache une sensibilité plus complexe qu’il n’y paraît. S’il courtise Fanny avec une insistance presque comique, c’est moins par vanité que par un désir sincère de construire un foyer, et son personnage, que l’on pourrait croire ingrat, gagne en profondeur à mesure que la trilogie avance. À ses côtés, M. Brun, le Lyonnais, apporte une touche d’étrangeté douce : étranger à Marseille autant qu’à ses codes, il observe ce petit monde avec une politesse presque décalée, comme s’il cherchait à comprendre une langue dont il maîtrise les mots mais pas encore la musique. Quant à Escartefigue, le capitaine du ferry-boat, il incarne à lui seul la faconde marseillaise : hâbleur, sûr de lui, volontiers excessif, il est l’un de ces personnages qui semblent exister pour rappeler que Marseille est un théâtre à ciel ouvert où chacun joue un rôle qu’il s’est lui-même attribué.

Les habitués du bar, les joueurs de cartes, les bavards du port composent donc une petite société où la mauvaise foi devient un art, où les répliques fusent comme des balles de ping-pong, où chaque scène semble captée sur le vif. La fameuse partie de cartes, restée dans les annales, n’est pas seulement un morceau d’anthologie : elle condense l’esprit même de Pagnol, ce mélange de truculence, de précision verbale et d’observation tendre. De la même manière, le petit déjeuner entre César et Marius, tout en non-dits et en gestes retenus, révèle une pudeur paternelle que Raimu rend bouleversante.


On a souvent qualifié Marius de « théâtre filmé ». C’est vrai : la caméra reste sage, les plans sont longs, les décors peu nombreux. Mais réduire le film à cela serait passer à côté de son essence. Car ce qui s’y joue, c’est la naissance d’un cinéma du verbe, de la tendresse, de l’humanité. Rien n’est forcé, rien n’est appuyé. Tout respire la vie, la pudeur, l’émotion juste. Près d’un siècle plus tard, Marius demeure un film vivant, accessible à toutes les générations. Une œuvre fondatrice qui annonce déjà ce que sera le cinéma de Pagnol : un art du temps long, de la parole vraie, des êtres imparfaits mais profondément humains.


MARCEL PAGNOL : DU THÉÂTRE AU CINÉMA
Si le cinéma était resté muet, on peut penser que Marcel Pagnol ne serait jamais devenu cinéaste, tant son œuvre est d’abord une œuvre parlée, où le dialogue joue un rôle prépondérant. Et pourtant, nous savons aussi qu’elle constitue bien autre chose que le « théâtre filmé » à quoi on a voulu longtemps la réduire avec dédain, et qu’elle représente de l’authentique cinéma.

L’ÉLÉGANT PIERRE FRESNAY
Acteur à la diction parfaite et au jeu mesuré, Pierre Fresnay incarnera trente ans durant un certain idéal masculin, devant la caméra de cinéastes comme Abel Gance, Jean Renoir ou Henri-Georges Clouzot. Retour sur un parcours exemplaire.


Les extraits

Les multiples vies de Marius : adaptations et réinventions

L’histoire de Marius ne s’est pas arrêtée aux quais du Vieux-Port ni aux studios de Joinville. Comme souvent chez Pagnol, la force du récit, la limpidité des enjeux et l’universalité des sentiments ont suscité, au fil des décennies, une série d’adaptations qui témoignent de la vitalité de cette matière dramatique. Certaines restent proches de l’original, d’autres s’en éloignent pour mieux en révéler la portée universelle. Ensemble, elles dessinent une cartographie étonnante de la manière dont Marius a voyagé à travers les cultures et les époques.

Port of Seven Seas – James Whale (1938).

1938 — Port of Seven Seas (James Whale, États-Unis) 
Réalisé par James Whale, maître du fantastique hollywoodien (Frankenstein, The Invisible Man), ce film américain condense l’ensemble de la trilogie en un seul scénario. Loin de Marseille mais fidèle à l’esprit des personnages, il témoigne de l’intérêt précoce du cinéma américain pour la dramaturgie pagnolesque.
1942 — Umineko no minato (« Le Port aux mouettes », Yasuki Chiba, Japon) 
Premier remake japonais de Marius, ce film transpose l’intrigue sur le port de Karatsu en 1897, à un moment où le Japon commence à étendre son empire. Le dilemme entre l’appel du large et la fidélité familiale y prend une dimension politique : partir, c’est servir l’Empire ; rester, c’est préserver l’équilibre du foyer. Une relecture étonnante, qui montre combien le récit de Pagnol peut s’adapter à d’autres contextes historiques.
1949 — Haru no tawamure (« Flirt de printemps », Kajirō Yamamoto, Japon) 
Deuxième variation japonaise, avec Hideko Takamine dans le rôle de Fanny. Yamamoto, déjà auteur de Kaze no ko (« L’enfant du vent »), poursuit ici son exploration du conflit entre l’amour et l’appel de la mer. Le film, plus mélodramatique, insiste sur la fragilité des sentiments face aux forces du destin.
1954 — Fanny (Broadway) 
La Trilogie marseillaise devient une comédie musicale américaine. Le passage à la scène new-yorkaise témoigne de la puissance narrative de Pagnol, dont les personnages franchissent l’Atlantique sans perdre leur intensité émotionnelle.
1961 — Fanny (Joshua Logan, États-Unis) 
Adaptation cinématographique de la comédie musicale, mais dépourvue de numéros chantés. Avec Leslie Caron, Horst Buchholz, Charles Boyer et Maurice Chevalier, le film propose une version hollywoodienne élégante, plus lisse mais toujours attachée à la structure dramatique de Pagnol.
1967 — Ai no sanka (« Hymne à l’amour », Yōji Yamada, Japon) 
Troisième remake japonais, couvrant Marius et Fanny. Le drame est transposé sur une petite île de la mer intérieure de Seto, où les amoureux sont séparés par l’émigration vers le Brésil. Le thème du départ, déjà central chez Pagnol, prend ici une dimension migratoire poignante.
2000 — Marius (Nicolas Ribowski, France) 
Téléfilm avec Roger Hanin (César) et Henri Tisot (Panisse). Une relecture télévisuelle fidèle, qui cherche à transmettre l’esprit de la pièce à un public contemporain.
2009 — César, Fanny, Marius (Francis Huster, Théâtre Antoine) 
Adaptation scénique ambitieuse, avec Jacques Weber, Hafsia Herzi et Stanley Weber. Huster revisite la trilogie en un seul spectacle, cherchant à en révéler la continuité émotionnelle.
2013 — Marius (Daniel Auteuil, France) 
Daniel Auteuil, après La Fille du puisatier, poursuit son exploration de l’univers pagnolesque. En reprenant le rôle de César, il propose une version respectueuse, lumineuse, qui cherche moins à moderniser qu’à transmettre.

Marius – Daniel Auteuil (2013)

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DIX ANS DE CINÉMA, DIX ANS DE REGARDS, DIX ANS DE FIDÉLITÉ
Depuis dix ans, Mon cinéma à moi explore le cinéma comme on arpente un territoire intérieur, en suivant les lignes de fuite, les ombres portées et les éclats discrets qui traversent les œuvres. Dix ans à laisser les films parler à leur rythme, à écouter ce qu’ils murmurent sous la surface, à éclairer ce qui demeure souvent en retrait. Dix ans d’un regard patient, attentif, qui préfère la profondeur à l’évidence et qui avance, sans bruit, vers ce que le cinéma révèle lorsqu’on accepte de s’y attarder.



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