Jean Renoir : Une vie au service du cinéma

Considéré par beaucoup comme « le plus grand et le plus français des cinéastes français », Jean Renoir aura marqué son temps avec des films où une féroce critique de la société s’alliait à un sens très vif du spectacle.

Jean Renoir sur le tournage de L’ÉTANG TRAGIQUE (SWAMP WATER) 1941 avec Walter Brennan, Walter Huston, Anne Baxter, Dana Andrews, Virginia Gilmore

La carrière de Jean Renoir, plus que celle de tout autre cinéaste contient en elle toute l’évolution du cinéma, depuis les premiers pas du muet jusqu’à la nouvelle vague de la fin des années 50. Elle suit les progrès techniques et se construit parallèlement aux perfectionnements de l’art cinématographique. Renoir sut toujours écouter les conseils de ceux qui l’entouraient sans rien sacrifier de sa personnalité.
Le critique et théoricien du cinéma André Bazin a écrit que Renoir a toujours su s’adapter à l’évolution du langage cinématographique et au goût du public non par opportunisme, mais parce que le besoin de se renouveler était une des composantes de son génie.
Les trente-huit films qu’il réalisa entre 1924 et 1969 influencèrent profondément l’art cinématographique, et rendirent compte de manière incomparable des époques auxquelles ils furent tournés. L’œuvre de Renoir échappe aux trop faciles classifications de la critique : ne suivant aucune ligne cohérente et logique, le cinéaste changea plusieurs fois de style et ne craignit pas les contradictions. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982]

Sur le tournage de LA MARSEILLAISE avec Jean Renoir (1938) avec Pierre Renoir, Louis Jouvet, Lise Delamare
Une intense activité

Entre 1931 et 1939 Renoir assuma des travaux si différents les uns des autres que n’importe quel metteur en scène y eût facilement perdu son originalité. Chez Renoir il semble que la diversité ait produit l’effet contraire: une sûreté toujours plus grande, une efficacité à toute épreuve, qu’il s’agisse du mélodrame naturaliste – La Chienne (1931) -, du policier – La Nuit du carrefour (1932) -, du burlesque – Boudu sauvé des eaux (1932) -, d’adaptations réussies d’œuvres de grands écrivains tels que Flaubert, Maupassant, Gorki et Zola, d’analyses de la société française comme La vie est à nous (1936) – Une Partie de campagne (1936) – Les Bas-fonds (1936) et La Marseillaise (1937), de drames humains aux accents lyriques – La Grande Illusion – jusqu’au film que Sadoul a défini comme « le sommet de l’œuvre de Renoir », La Règle du jeu, un film que certains considèrent comme « un fol imbroglio » mais qui représente dans l’histoire du cinéma une de ces œuvres que l’on regarde avec admiration et qui ont marqué une étape dans l’évolution du septième art, au même titre que Citizen Kane (1941) d’Orson Welles. A quelques exceptions près le sort qui fut réservé à tous ses films atteste que ni le public ni la critique n’étaient préparés à les comprendre et à les apprécier.

On set : THE RIVER (LE FLEUVE), 1951, adaptation du roman semi-autobiographique de Rumer Godden réalisé par Jean Renoir

Résumer en peu de phrases l’œuvre de Renoir n’est pas chose facile : sa personnalité est complexe, riche, pleine de conflits intérieurs, signes de son génie. S’il apparaît quelquefois comme un intimiste, on découvre aussi, dans le même temps, qu’il peut traiter de grandes idées, en développant une philosophie qui embrasse une vision du monde élaborée, et d’une extrême rigueur intellectuelle. Il savait être tour à tour sarcastique, tendre, extravagant ou licencieux, selon les sujets qu’il abordait. Dans un film comme Le Testament du docteur Cordelier (1959), il semblait obsédé par l’analyse de la faiblesse humaine, au point de faire passer la pensée avant l’action, l’esprit avant la chair. Mais, aussitôt après, il réalisait Le Déjeuner sur l’herbe (1959) qui était un véritable hymne à la nature et à la joie de vivre. En fait, Jean Renoir possédait ce mélange d’ironie et de tendresse, d’humour et de sensualité qu’il avait sans doute hérité de son père, le peintre Auguste Renoir. Bien que solidement attaché au terroir, son génie artistique embrassait des horizons illimités. Ses comédies mordantes et ses drames âpres sont à l’image de sa propre vie, tissée de continuels vagabondages et d’un désordre inspiré. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982]

Pendant le tournage de LA BETE HUMAINE (1938) de Jean Renoir (à droite) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux
Renoir et le réalisme poétique

On a cru pendant longtemps que l’adjectif réaliste suffisait à décrire l’esprit universel de son talent. De nombreux théoriciens et critiques voulaient (et veulent encore) définir Renoir comme le père de l’école du réalisme poétique français au côté de personnalités comme celles de Carné, Duvivier, Grémillon et Pagnol. Il n’y a pas de doute qu’il y eut parfois des affinités entre ces derniers et Renoir. Au moins un film fut fortement influencé par les idées de Pagnol, Toni (1934), mais cela n’implique pas que cette réalisation ne soit que l’enregistrement pur et simple de la réalité. Si par réalisme on entend la reproduction directe, objective, de la réalité, sans aucune reconstruction, une sorte de reproduction de la vie « telle qu’elle est », il parait évident que Renoir n’était pas un réaliste. Il ne cessa jamais, en effet, dans toute son œuvre, d’affirmer la suprématie du narrateur sur la narration, du peintre sur la peinture de l’homme sur la nature. Contrairement aux cinéastes qui se consacrèrent à une « approche » de la réalité (psychologique, sociale ou politique) de leur époque, il semble que Renoir ait essayé de s’en éloigner le plus possible. Il considérait cette « réalité » comme une contrainte. Il ne chercha pas tant à la détruire qu’à la restructurer de manière plus agréable, plus harmonieuse. Et c’est précisément cette démarche que l’on retrouve dans sa première production : une envolée dans le monde fantastique des fables. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982]

Photo prise en 1962 à Paris de Jean Renoir donnant des indications de tournage sur son film « Le caporal épinglé » à Jean-Pierre Cassel et Claude Brasseur
L’imagination et le rêve

Dès le début de sa carrière, Renoir montra que l’essence du cinéma réside dans l’imagination, voire dans le fantastique (Charleston, 1927), et que les trames et les personnages viennent s’adapter à elle. L’héroïne de La Fille de l’eau (1924) se réfugie dans un rêve prolongé pour s’évader de la réalité quotidienne et le personnage principal de La Petite Marchande d’allumettes (1928) se laisse emporter par ses images oniriques afin d’oublier le froid et le gel pendant la nuit de Noël. De la même manière Nana (1926) se réfugie résolument dans la mythomanie et Marquitta (1927), une humble chanteuse ambulante, s’imagine en grande-duchesse. Même les soldats de Tire-au-flanc (1928) réagissent contre la routine de la caserne en adoptant une attitude turbulente, insolente, marquée par des disputes, le tout se terminant en une sauvage bacchanale.

Sur le tournage de LA REGLE DU JEU (1939) de Jean Renoir (au fond à droite)

Presque tous les personnages de Renoir cherchent refuge dans les rêves : Maurice, le misérable employé de La Chienne, échappe à la triste grisaille d’une vie médiocre en trouvant le réconfort dans l’art et dans une aventure amoureuse; les fédérés de La Marseillaise poursuivent héroïquement, mais inutilement, un impossible idéal révolutionnaire ; monsieur Lange, dans Le Crime de monsieur Lange (1935), crée son propre univers romantique et il en va de même pour Madame Bovary (1934) et pour Toni, bouleversé par son amour pour la très belle et volage Josefa. Les prisonniers de La Grande Illusion essayent de s’enfuir et de reconquérir la liberté, même s’ils ont conscience qu’une fois libres ils se trouveront à nouveau dans un monde chaotique.
L’imagination, au bout du compte, l’emporte toujours sur la réalité; certains personnages paieront, il est vrai, cette « évasion » de leur propre vie. Mais dans les derniers films, l’imagination, l’humour, le bonheur, la « forme supérieure de civilité », comme il est défini dans le film Eléna et les hommes (1956), auront toujours le dessus.
Camille, la protagoniste du film Le Carrosse d’or (1952), et Nini, celle de French Cancan (1954), trouvent leur voie dans l’art : elles ont compris qu’elles ne sont pas faites « pour ce qu’on appelle la vie », que leur place est « avec les clowns, les mimes, les acrobates » et que leur bonheur ne se réalisera que dans la « grande illusion » de la scène. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982]

Sur le tournage de UNE PARTIE DE CAMPAGNE (1936) de Jean Renoir (à gauche)
La réalité recréée

Renoir partageait l’opinion de son père selon laquelle le devoir d’un véritable artiste ne consiste pas à copier la réalité mais à la recréer : « Ce qui restera d’un artiste, déclarait-il, ce n’est pas la copie de la nature, cette nature étant changeante, provisoire ; ce qui est éternel c’est sa façon d’aborder la nature, ce qu’il pourra apporter aux hommes à travers la reconstruction, et non la copie, de cette nature. » Pendant le tournage du Fleuve (1951), le cinéaste demanda à son neveu Claude Renoir, directeur de la photographie, de peindre les endroits où il y avait de l’herbe parce qu’il ne les trouvait pas « suffisamment indiens ».
Dans La Bête humaine (1938), il compara la locomotive à « un tapis volant des Mille et Une Nuits » et il ne voulut conserver que l’aspect poétique du roman de Zola, au détriment du message « social » que contenait le livre. A aucun de ses actes ni aucune de ses déclarations on ne peut attribuer des motivations réalistes. Il affirma à plusieurs occasions : « C’est en n’étant pas réaliste que l’on a le plus de chance de rejoindre la réalité » et, de manière encore plus directe : « Tout grand art est abstrait. » Ce soi-disant réalisme, que toute une tradition critique a attribué à l’œuvre de Renoir, n’est en somme pour lui qu’une façade de fantaisie, un masque qui doit être soulevé pour découvrir la vraie dimension de ses films. La vie est un rêve, « une ample comédie aux cent actes divers » et le cinéaste (comme tout artiste) doit essayer d’atteindre la réalité à travers l’imagination. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982]

Jean Renoir pendant le tournage de LA CHIENNE en 1931
Le secret d’un art

Son dernier film, Le Petit Théâtre de Jean Renoir (1969), nous apporte la preuve ultime de son génie. L’idée-force en est résumée par le vieux sage Duvallier, qui présente chaque épisode : « La vie – s’exclame-t-il – n’est supportable que grâce à de constantes petites révolutions… des révolutions de cuisine… de chambres à coucher… de places de village… de véritables tempêtes dans un verre d’eau. »
Ainsi va le monde, selon Renoir ; dans ses films, les classes sociales n’ont pas de séparations nettes, elles ne sont pas rigoureusement définies. Tout ce qui est anticonformiste, qui s’oppose aux règles et aux conventions est l’œuvre d’individus doués d’une intelligence supérieure, et le risque lui-même est affronté avec calme par des personnes sereines. Certains personnages trouvent finalement un bonheur inespéré, d’autres périssent inutilement ; qu’importe, comme le dit Duvallier, puisqu’il n’en restera de toute façon, pour les siècles futurs, que les paroles dérisoires d’une chanson triste ou gaie que reprendront en chœur les enfants des hommes : « Lorsque tout est fini / Quand se meurt votre beau rêve / Pourquoi pleurer les jours enfuis / Regretter les songes partis… »
Les adieux de Renoir (disparu à quatre-vingt-quatre ans le 12 février 1979), accomplis sans bruit avec Le Petit Théâtre de Jean Renoir, sont en parfaite harmonie avec son caractère. Le critique de cinéma Jean Collet a écrit : « Quand le rideau rouge tombe sur la scène du Petit Théâtre de Jean Renoir, comme il tombait à la fin du Carrosse d’or, on a le sentiment que Renoir nous laisse un fragile secret, un secret perdu et mille fois retrouvé. » De l’œuvre de son père, à la fin de sa vie, Renoir disait, contemplant avec émotion sa « palette simplifiée à l’extrême» faite de « quelques minuscules crottes de couleur », que l’on y approchait « le plus naturellement du monde du secret de l’équilibre universel »[La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982]

Jean Renoir pendant le tournage du CARROSSE D’OR en 1952
Filmographie

1924 : Catherine ou Une vie sans joie (sorti en France en 1927) ; La Fille de l’eau
1926 : Nana
1927 : Charleston /Sur un air de charleston ; Marquitta ; La P’tite Lili
1928 : La Petite Marchande d’allumettes ; Tire-au-flanc
1929 : Le Tournoi / Le Tournoi dans la cité ; Le Petit Chaperon rouge ; Le Bled
1930 : Die Jagd nach dem Glûck
1931 : On purge bébé ; La Chienne
1932 : La Nuit du carrefour ; Boudu sauvé des eaux
1933 : Chotard et Cie
1934 : Madame Bovary
1935 : Le Crime de monsieur Lange
1936 : La vie est à nous ; Une partie de campagne ; Les Bas-Fonds
1937 : La Grande Illusion ; Terre d’Espagne ; La Marseillaise
1938 : La Bête humaine
1939 : La Règle du jeu

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1940 : La Tosca
1941 : Swamp Water (L’Étang tragique)
1943 : This Land is Mine (Vivre libre)
1944 : Salute to France
1945 : The Southerner (L’Homme du Sud)
1946 : The Diary of a Chambermaid (Le Journal d’une femme de chambre) ; The Woman on the Beach (La Femme sur la plage)
1951 : The River (Le Fleuve)
1952 : Le Carrosse d’or
1954 : French Cancan
1956 : Eléna et les hommes ; L’Album de famille de Jean Renoir
1959 : Le Testament du docteur Cordelier ; Le Déjeuner sur l’herbe
1962 : Le Caporal épinglé
1968 : La Direction d’acteur par Jean Renoir
1969 : Le Petit Théâtre de Jean Renoir

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