LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936)

L’action des Bas-fonds se situe à la fois dans la Russie des tsars et la France du Front populaire. Renoir n’a pas cherché à tricher. Seuls les noms, les costumes et quelques anecdotes de scénario rappellent le pays de Gorki. Le « réalisme extérieur» ne compte pas. L’auteur du Crime de monsieur Lange parle de la France en 1936.
Réalisé au cœur du premier été (tourmenté) du Front Populaire, Les Bas-fonds reprennent le flambeau du Crime de monsieur Lange et constituent le second acte de cette écriture de l’Histoire « au présent» citaient par Marc Ferro et Jacques Rivette.

LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936) avec Jean Gabin, Louis Jouvet, Suzy Prim, Jany Holt, Junie Astor, Vladimir Sokoloff, Robert Le Vigan

Contredisant le simplisme de La Vie est à nous, l’auteur de La Chienne analyse avec finesse le réseau serré des rapports d’exploitation et les mécanismes de la servitude. Véritable microcosme, leur sordide âpreté en plus, les « bas-fonds» reproduisent l’organisation du système social tout entier. Dans ce contexte, l’assassinat de Kostilev, le logeur, prend figure de conduite exemplaire. Une nouvelle fois, Renoir inscrit l’évolution historique et politique dans le procès même de sa mise en scène. Cette fois, le meurtre n’est plus accompli par un homme seul. La caméra se perd dans la foule. Le collectif accompagne le justicier dans son geste. Fait significatif encore, Pepel sera libéré. Il partira sur les routes au bras de sa maîtresse, narguant doucement les représentants de l’ordre.
Au terme d’une impossible adaptation, Renoir se tire merveilleusement d’une épreuve difficile. Fenêtres, lumière, verdure, tout ce matériel poétique autant que symbolique est utilisé avec un indiscutable brillo. Jouvet, c’est une performance, fait ici beaucoup plus que son habituel numéro d’acteur. Quant à Gabin, il se confirme déjà comme l’un des plus grands comédiens de sa génération – titre que Renoir lui reconnaîtra toujours et lui fera de nouveau mériter dans French cancan.

L’histoire : Un baron (Louis Jouvet) se fait sermonner par l’un de ses supérieurs mais néanmoins fidèle ami. Joueur invétéré, il a trop puisé dans les fonds secrets. Il ne doit pas recommencer. Pepel (Jean Gabin), voleur par habitude et de profession, s’apprête à faire un gros coup. Il pénètre chez le baron. Celui-ci le surprend et l’invite à dîner. Il vient à nouveau de perdre au jeu. Demain, il sera congédié. En gage d’amitié, il offre à Pepel un bronze représentant deux chevaux racés. Ayant troqué sa redingote contre une défroque, le Baron s’installe dans le meublé de Pepel, une cave sordide. Le bouge est tenu par Kostileff (Vladimir Sokoloff), un usurier grand dévot qui exploite ses malheureux locataires. Sa femme est la maîtresse de Pepel. Mais celui-ci lui préfère sa jeune sœur, Natacha, qui le refuse. Elle n’aime pas les voleurs. Kostilev souhaite marier sa belle-sœur avec un commissaire, qu’il tente ainsi d’acheter. Pepel s’oppose à ce mariage. Kostilev frappe Natacha. Pepel s’interpose et, de rage, tue le logeur tandis que les autres locataires font cercle autour de lui. Sorti de prison, Pepel retrouve Natacha. Ils partent Sur les routes, les chevaux du baron sur l’épaule.
LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936) avec Jean Gabin, Louis Jouvet, Suzy Prim, Jany Holt, Junie Astor, Vladimir Sokoloff, Robert Le Vigan
 Jean Renoir abandonne le tournage de Partie de campagne  pour adapter dans ce que l’on imagine être le Paris des années 30 (le lieu reste indéterminé) « Les Bas-fonds » de Maxime Gorki. Pépel vit dans une pension pour gens infortunés. Poussé par la misère, il cambriole la demeure du baron . Il est pris en flagrant délit par ce dernier et, contre toute attente, ils deviennent amis. En effet Pépel et sa gouaille anarchisante redonnent goût à la vie au baron qui pensait encore il y a peu à se suicider… L’art du détail de Renoir permet en un plan de changer notre perception d’un personnage. C’est ainsi qu’un simple escargot glissant sur un doigt suffit à humaniser le personnage du baron.

Le détail comme antidote à la lourdeur de l’adaptation d’un des grands classiques de la littérature. C’est aussi une manière profondément humaniste d’appréhender les personnages, chacun ayant ses raisons, raisons qui se nichent souvent, encore, dans les détails.
Cette approche profondément humaniste, le cinéaste l’offre à tous les déclassés, les marginaux du film. Le tout est porté par une mise en scène aussi inventive (d’étonnants mouvements de caméra qui suivent des actions en arrière-plan tout en maintenant le personnage principal dans le cadre) que circonstanciée (Renoir ne filme pas Pépel et le Baron de la même façon : la différence de classe passe par une différence de traitement à l’image).

LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936) avec Jean Gabin, Louis Jouvet, Suzy Prim, Jany Holt, Junie Astor, Vladimir Sokoloff, Robert Le Vigan

On retrouve dans Les Bas-fonds  la tentation naturaliste de Renoir (le monde de l’asile de nuit) ainsi que son goût pour la théâtralisation assumée, le tout étant mêlé à de ces belles échappées bucoliques dont il a le secret. On retrouve ainsi ce bord de Marne cher au cinéaste qui offre une respiration à la misère d’une ville indéterminée, donc universelle. Le mariage n’est d’ailleurs pas toujours heureux et le film souffre un peu de ces approches hétéroclites ainsi que d’interprètes qui, aussi parfaits soient-ils, ont tendance à travailler sur des registres de jeu différents. Jouvet est magistral, loufoque et presque lunaire, tout comme Gabin ou Robert Vigan en acteur shakespearien devenu clochard céleste. Le reste du casting est à l’avenant, mais c’est dans l’interaction entre les personnages que la sauce ne prend pas toujours. Le fait que le film ne réponde pas à une certaine « perfection » est certainement ce qui le rend si attachant et actuel.

C’est dans la friction entre le roman de Gorki et l’univers de Renoir que Les Bas-fonds  trouve son chemin. Adapter un classique de la littérature russe aurait pu figer le film, mais Renoir sait faire sienne la philosophie de Pépel et nous offre une œuvre d’autant plus humaine qu’elle est imparfaite. Le dernier plan du film, évident hommage aux Temps modernes, montre d’ailleurs bien que Renoir s’affranchit du poids de Gorki. Il s’en affranchit tout en respectant profondément son univers. Les Bas-fonds est ce que toute adaptation devrait être : un objet hybride, surprenant, une rencontre insolite entre deux œuvres. Un film mal aimé de la filmographie de Renoir, peut-être parce que, tourné entre Partie de campagne et La Grande illusion, il paraît bien mineur en comparaison. [Olivier Bitoun]

LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936) avec Jean Gabin, Louis Jouvet, Suzy Prim, Jany Holt, Junie Astor, Vladimir Sokoloff, Robert Le Vigan

Le Renoir des années trente s’impose également comme le révélateur des symptômes d’une civilisation malade de ses propres valeurs. Travaillant – comme tout grand cinéaste – sur le monde mental de ses personnages, Renoir dépasse d’entrée de jeu la simple reproduction d’une pluralité de psychologies individuelles pour créer des types humains caractéristiques de structures psychiques collectives.
La participation du cinéaste Jean Renoir à l’essor du Front populaire se fait sous deux formes essentielles : un engagement militant et l’intégration de la montée, du triomphe puis de l’échec du Front populaire dans le procès même de ses découpages.
En 1935, le Parti communiste français demande à Jean Renoir d’assumer la direction d’une équipe de techniciens, d’acteurs et de cinéastes et de réaliser un film de propagande en faveur du Parti. Le but est clair : à l’occasion des prochaines échéances électorales d’avril-mai 1936, il s’agit de convaincre les Français de voter massivement pour le parti ouvrier. « … ce que Je fis avec joie, dit Renoir. Il me semblait que tout honnête homme se devait de combattre le nazisme. Je suis un faiseur de films, ma seule possibilité de prendre part à ce combat était un film». Renoir milite également à « Ciné-liberté », où il fait un travail d’éducation de masses.

Phénomène aujourd’hui décisif, il intègre l’histoire du Front populaire dans les formes de sa mise en scène s’appuyant sur deux lignes directrices:
– l’existence d’une tradition du « film noir» s’achevant sur la mort et souvent le meurtre de l’un des protagonistes (La Chienne, Toni, Le Crime de monsieur Lange, Les Bas-fonds, La Bête humaine, La Règle du jeu), auxquels il conviendrait d’ajouter La Marseillaise (mort de Bomier) et d’une certaine façon Madame Bovary) ;
– le procès d’une collectivisation progressive des formes de cette mise à mort, La Marseillaise assurant le passage du plan du collectif à celui de la classe voire de la nation en lutte. La fin des années trente opère une sorte de retour à la situation du début de la décennie, mais en intégrant les acquis de l’Histoire. Dans La Chienne, le meurtre de Maurice Legrand est l’acte d’un homme seul, profondément désespéré, dans lequel s’exprime toute l’oppression et l’injustice dont il n’a cessé d’être la victime. Dans Toni, Josépha, elle aussi à la limite de la résistance, accomplit au fond le même geste. [Jean Renoir – Daniel Serceau – Filmo 12, Edilio (1985)]

LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936) avec Jean Gabin, Louis Jouvet, Suzy Prim, Jany Holt, Junie Astor, Vladimir Sokoloff, Robert Le Vigan

Ce qu’il y a d’appréciable avec les films de Jean Renoir, et son prestige actuel qui fait se classer La Règle du jeu parmi les plus grands films de tous les temps dans divers classements, vient peut-être de là, c’est leur modernité dans le récit et la mise en scène. Les Bas-fonds de 1936 n’ont pas vieillis ; sur la forme au moins. Quand certains films des années 60 ou 70 font poussiéreux et datés, les films de Renoir rayonnent encore chez les amoureux du cinéma français. Du reste, le metteur en scène jouit d’une aura immense, basée sur les critiques de la Nouvelle Vague, qui le rend presque intouchable ; au risque de passer pour un ignare ou un inculte en cinéma.

LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936) avec Jean Gabin, Louis Jouvet, Suzy Prim, Jany Holt, Junie Astor, Vladimir Sokoloff, Robert Le Vigan

Pourtant, Les Bas-fonds, comme d’autres, est marqué par l’engagement du réalisateur dans les idées à venir du Front Populaire et on peut pouvoir se fatiguer ici de cette ritournelle sans remettre en question la qualité de l’écriture, et surtout de l’interprétation magistrale de Jean Gabin, et d’un Louis Jouvet étonnamment sobre en aristocrate fauché (leur scène dans l’herbe au bord du canal est superbe). Reste que cette histoire d’amour difficile n’est pas toujours passionnante et qu’il manque parfois un petit quelque chose pour réellement capter l’attention du spectateur.
Peut-être la fidélité de l’adaptation est-elle un problème, en ce qu’elle replace les personnages dans un contexte français mais avec des particularités … russes (la monnaie, les noms des personnages).
Sous une apparente légèreté, l’histoire se révèle beaucoup plus sombre, dans les descriptions des personnages secondaires notamment (formidable Vladimir Sokoloff), et dans quelques séquences inoubliables (la mort de « pensionnaires » dans la banalité complète, le passage à tabac de Natacha).  [L’âge d’or du cinéma français]

L’action des Bas-fonds se situe à la fois dans la Russie des tsars et la France du Front populaire. Renoir n’a pas cherché à tricher. Seuls les noms, les costumes et quelques anecdotes de scénario rappellent le pays de Gorki. Le « réalisme extérieur» ne compte pas. L’auteur du Crime de monsieur Lange parle de la France en 1936.
Réalisé au cœur du premier été (tourmenté) du Front Populaire, Les basfonds reprennent le flambeau du Crime de monsieur Lange et constituent le second acte de cette écriture de l’Histoire « au présent» citaient par Marc Ferro et Jacques Rivette.

Photo de fin tournage des LES BAS-FONDS de Jean Renoir (1936)

Contredisant le simplisme de La Vie est à nous, l’auteur de La Chienne analyse avec finesse le réseau serré des rapports d’exploitation et les mécanismes de la servitude. Véritable microcosme, leur sordide âpreté en plus, les « bas-fonds» reproduisent l’organisation du système social tout entier. Dans ce contexte, l’assassinat de Kostilev, le logeur, prend figure de conduite exemplaire. Une nouvelle fois, Renoir inscrit l’évolution historique et politique dans le procès même de sa mise en scène. Cette fois, le meurtre n’est plus accompli par un homme seul. La caméra se perd dans la foule. Le collectif accompagne le justicier dans son geste. Fait significatif encore, Pepel sera libéré. Il partira sur les routes au bras de sa maîtresse, narguant doucement les représentants de l’ordre.

Au terme d’une impossible adaptation, Renoir se tire merveilleusement d’une épreuve difficile. Fenêtres, lumière, verdure, tout ce matériel poétique autant que symbolique est utilisé avec un indiscutable brillo. Jouvet,-c’est une performance, fait ici beaucoup plus que son habituel numéro d’acteur. Quant à Gabin, il se confirme déjà comme l’un des plus grands comédiens de sa génération – titre que Renoir lui reconnaîtra toujours et lui fera de nouveau mériter dans French cancan.

Fiche technique du film

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