UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946)

Dans Une Partie de campagne, l’amour, le vif amour, l’union des cœurs et des sexes dans l’enchantement d’un bouillant plaisir doit encore revêtir le masque de la grande passion pour avoir droit de cité. Les références de Shakespeare, le jeu de Rodolphe et de Madame Dufour mimant les gestes du satyre et d’une Dame apeurée sont aussi là pour ça. Lorsque le cinéaste filme les préparatifs d’un accouplement, notre culture de l’amour tout entière se livre à notre conscience… Dans ce film, et cela durera toute la décennie, Renoir déclame jusqu’au sublime sa conscience tragique de la vie. D’où notre plaisir… (Daniel Serceau)

UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – Sylvia Bataille
L’histoire…
En ce dimanche matin, Monsieur et Madame Dufour (André Gabriello et Jane Marken) vont se promener à la campagne en compagnie de leur fille Henriette (Sylvia Bataille), d’Anatole (Paul Temps) leur futur beau-fils, et de leur grand-mère (Gabrielle Fontan). Ils s’arrêtent à l’auberge du père Poulain (Jean Renoir). Deux jeunes gens, Rodolphe (Jacques Brunius)et Henri (Georges Darnoux) les observent. Rodolphe convoite la jeune fille. Henri tente de l’en dissuader. Il estime ce jeu idiot. Et si la jeune fille se retrouvait enceinte ? Après avoir neutralisé les deux hommes, Henri et Rodolphe emmènent les deux femmes faire un tour en yole. Henri s’est arrangé pour prendre Henriette à son bord. Il l’invite à descendre sur la berge. Entre ses bras, la jeune fille se met à pleurer. Le temps passe. Un autre dimanche, Henri retrouve Henriette allongée dans sa thébaïde. A côté d’elle, Anatole, son mari ; il fait la sieste tandis qu’elle s’ennuie. Henri et Henriette n’ont jamais cessé de penser l’un à l’autre… Mais Anatole se réveille et conspue son épouse. Le couple s’éloigne ; Henriette tire sur les rames. Henri la regarde.
L’une des plus belles images de l’oeuvre de Renoir et tout le cinéma est cet instant dans Une Partie de campagne où Sylvia Bataille va céder aux baisers de Georges Darnoux. Commencée sur un ton ironique, comique, presque chargé, l’idylle, pour se poursuivre, devrait tourner au grivois ; nous nous apprêtons à en rire et brusquement le rire se brise, le monde chavire avec le regard de Sylvia Bataille, l’amour jaillit comme un cri ; le sourire ne s’est pas effacé de nos lèvres que les larmes nous sont aux yeux. [André Bazin – Les Cahiers du Cinéma – n°8]
UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – Georges Darnoux, Jacques Brunius, Sylvia Bataille et Jane Marken

En dépit de son inachèvement, des contradictions de Renoir prétendant n’avoir jamais eu en tête autre chose qu’un court métrage, des projets de son producteur demandant à Jacques Prévert de lui en écrire la suite, Une Partie de campagne est une œuvre sans faille dont les ellipses et certaines ruptures dans la continuité narrative servent au contraire la modernité.

UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – Georges Darnoux et Sylvia Bataille

Moyen métrage aussi travaillé qu’un film long (selon l’expression de son auteur), ce dix-septième film de Renoir est une œuvre faussement limpide. Simple histoire d’amour pour une banale promenade à la campagne, il porte, jusqu’à en crier, toute la tragédie de l’amour en Occident – une tragédie dont Renoir, de film en film, fera une critique de plus en plus radicale pour en consommer définitivement la fin dans Le roi d’Yvetot. [Jean Renoir – Daniel Serceau – Filmo 12, Edilio (1985)]

RODOLPHE : Tu vas voir. Tout va s’arranger! Moi, les responsabilités ne me font pas peur ! J’prends la fille avec les risques de vie gâchée !… d’enfant nature ! Toi, avec la mère, tes scrupules ne tiennent plus. On va passer un bon après-midi! (Il se frotte les mains.) Mais, dis-moi, faut-il les aborder séparément ou en groupe ? RODOLPHE : Tu vas voir. Tout va s’arranger! Moi, les responsabilités ne me font pas peur ! J’prends la fille avec les risques de vie gâchée !… d’enfant nature ! Toi, avec la mère, tes scrupules ne tiennent plus. On va passer un bon après-midi! (Il se frotte les mains.) Mais, dis-moi, faut-il les aborder séparément ou en groupe ? HENRI : Tu sais, ces gens-là, c’est comme les harengs ; ça voyage en groupe et c’est inséparable ! – UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – Georges Darnoux, Jacques Brunius

Une Partie de campagne n’est pas un film tout à fait comme les autres. Son histoire très particulière est faite de nombreux aléas, d’accidents si l’on veut qui faillirent mettre en péril son existence même. Chacun sait que Jean Renoir entreprit le tournage de ce film durant l’été 1936, période historique mouvementée, aussi bien en France (l’arrivée du Front Populaire) qu’en Europe (le début de la guerre civile en Espagne, le nazisme en Allemagne). Renoir vient d’achever La Vie est à nous, un film militant réalisé pour le compte du parti communiste. Il a déjà en projet l’adaptation du roman de Gorki, Les Bas-fondsUne Partie de campagne est pour ainsi dire un film de vacances. Pierre Braunberger, le producteur, a acquis les droits de la nouvelle de Maupassant auprès des éditions Albin Michel. Renoir se met au travail pour en faire l’adaptation, il entend tourner vite, sur les bords du Loing, non loin de Marlotte où il possède une maison à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Le film se tourne entre juin et août, mais une succession d’orages et d’incidents en abrège le tournage. Laissé inachevé, Renoir abandonne son film et passe à autre chose.

Il aura fallu dix ans pour que Partie de campagne voie le jour, grâce à la persévérance de son producteur et de Marguerite Houllé-Renoir, la fidèle monteuse du cinéaste. Entre-temps, il y eut la guerre, le départ de Renoir pour les Etats-Unis… Une Partie de campagne est donc né d’une résurrection. Tel que nous le connaissons, le film dure quarante minutes. Quoiqu’inachevée, l’œuvre est devenue mythique, ce qu’on appelle dans le jargon cinéphile un film culte. (Serge Toubiana)

UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – André Gabriello et Paul Temps

La saveur et la spontanéité de l’Interprétation sont la préoccupation première de Renoir. Sur ce plan, les inventions fourmillent.
Les dialogues (en particulier) prennent dans la bouche des personnages une ineffable drôlerie. Renoir joue des effets les plus gros en les accusant encore par une verve dont le déchaînement même fait le prix. Le comique ici naît d’une dilatation et d’une libération du comportement quotidien. Tout cela emporté dans un mouvement qui est celui de la vie même. (Claude-Jean Philippe – Télérama n° 603)

UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – Georges Darnoux et Sylvia Bataille
 CETTE MALE GAIETE

(…) A quelque chose malheur est bon. En dépit de ces avatars, on peut considérer que, telle quelle, Une partie de campagne, loin d’apparaitre comme un ouvrage incomplet, a trouvé là au contraire sa forme idéale, définitive. Tout se passe comme si l’œuvre avait échappé au créateur à partir du moment où son entremise n’était plus nécessaire. Il n’y manque pas un mètre, pas une image pour faire figure de chef d’œuvre. Ces quarante minutes comptent même au nombre des plus belles que nous ait dispensées Jean Renoir. Beau devant s’entendre au sens plein, littéral et jamais trop usé du terme. Il est des films plus maîtrisés de Renoir. De La Règle du Jeu à Elena et les hommes, il en est de plus grandioses : Le Fleuve ou Le Carrosse d’or ; de plus dépouillés : Toni, Le Testament du docteur Cordelier. Mais j’en connais peu qui imposent avec une évidence aussi déchirante ce sens de la beauté de l’univers, de tout ce qui s’ébroue et frémit à son contact, beauté grossière en apparence, en réalité subtilement décantée, et provoquant chez le spectateur (ou le lecteur) une émotion exquise : la beauté même de la source vitale captée dans son plus intime surgissement. [Claude Beylie (L’Avant-Scène – 1962)]

UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – Georges Darnoux et Sylvia Bataille

(…) Mais la marque essentielle de l’art de Renoir, la vertu que ce cinéaste possède en propre est, me semble-t-il, son amateurisme, qui l’a tenu longtemps éloigné de l’industrie du film et assure en fin de compte sa pérennité, alors que tant de pseudo-professionnels ont sombré. Cet apparent désordre, ce je ne sais quoi de débraillé, de rigolard cachent un extraordinaire bonheur d’expression, une sûreté de goût peu commune.(…) Il y a, dans tous les films de Renoir et dans celui-ci en particulier, une simplicité enfantine qui préside à l’énoncé du moindre geste, à chaque éclosion d’un sentiment. Bref, le plaisir de tourner, librement, au jour le jour, voilà pour Renoir le principe fondamental, que rien ne saurait entamer. Cet amour débordant pour l’acte cinématographique », combien peuvent le revendiquer ? [Claude Beylie (L’Avant-Scène – 1962)]

(…) « L’ingénuité, s’écria-t-il un jour, est absolument nécessaire à la création, Les gens qui font l’amour en disant : « Nous allons faire un enfant magnifique », eh bien ! ils ne feront pas d’enfant magnifique, ils ne feront peut-être pas d’enfant du tout ce soir-là… L’enfant magnifique vient par hasard, un jour où l’on a bien rigolé ; il y a eu un pique-nique, on s’est amusé dans les bois, on a roulé sur l’herbe, là il y aura un enfant magnifique…» Une Partie de Campagne est l’un de ces enfants magnifiques de Jean Renoir.  [Claude Beylie (L’Avant-Scène – 1962)]

UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) -Photo de tournage : Scène de la balançoire. Cette séquence fait référence au célèbre tableau « La Balançoire » (1876) de Pierre-Auguste Renoir, le père du réalisateur.

Réaliser un film a toujours été pour Renoir un peu une partie de plaisir, un jeu où tout le monde devait s’amuser : d’où le climat de complicité qu’il fait régner à l’intérieur de l’équipe et qui doit ensuite s’établir entre le film et les spectateurs. Ce fut toujours son désir d’obtenir du public autre chose que de l’admiration. Une sorte d’assentiment complice, une connivence amicale assez étrangère à l’impersonnalité du spectacle cinématographique. Aussi bien l’auteur d’Une Partie de Campagne est-il par nature un improvisateur incapable de suivre le plan de travail qu’il a néanmoins soigneusement préparé. C’est que le spectacle ultime du décor et surtout la réalité humaine de l’acteur relancent toujours au dernier moment son imagination.

UNE PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1946) – Jane Marken et Sylvia Bataille

Une grande leçon que Jean Renoir doit à l’œuvre de son père, c’est, plus encore qu’une appréciation infaillible de la qualité de l’image, le culte du regard et plus généralement de tout ce qui nous vient des sens. L’œuvre entière de Renoir est une morale de la sensualité, l’affirmation non pas d’une dictature anarchique des sens, d’un hédonisme sans frein, mais l’assurance que toute beauté évidemment, toute sagesse à coup sûr, toute intelligence même ne valent qu’au travers du témoignage de nos sens et comme garanties par leur plaisir. Comprendre le monde, c’est d’abord savoir le regarder et le faire s’abandonner à votre amour sous la caresse de ce regard. [Jean Renoir vu par André Bazin]

Henri et Henriette auraient tout pour être heureux. Mais le jeune homme subit l’Influence de son ami Rodolphe. La jeune fille lui plaît ; les images de la virilité et de l’indépendance masculine l’empêchent de suivre son penchant. Henri ne peut pas épouser une fille de boutiquier, se mettre en ménage et vivre avec une femme aimante dans la tendre intimité d’un bonheur conjugal. Plus gravement, il épouse la conscience sexuelle répressive de la jeune fille et se reproche de vouloir faire l’amour avec elle, rationalisant son respect de la virginité sous couvert de risques bien réels comme la naissance d’un enfant naturel et le spectre d’une vie gâchée. [Jean Renoir – Daniel Serceau – Filmo 12, Edilio (1985)]

Le tournage ne se déroula pas d’une façon paisible, Renoir avait déjà la tête ailleurs, préoccupé par son film d’après Gorki (Les Bas-fonds), l’argent vint à manquer pour assurer le financement de la production, les contretemps s’accumulèrent, de même que les nuages d’août. Tant et si bien que Braunberger prit la décision d’interrompre le tournage. Partie de campagne devait en rester là, dans son état de film sinistre. Ce tournage réunissait pourtant un grand nombre d’amis du cinéaste. Outre Pierre Braunberger, qui avait déjà produit quelques films de Renoir à ses débuts, citons Jacques Becker et Henri Cartier-Bresson qui figurent au générique comme assistants ; Luchino Visconti, responsable des accessoires et costumes ; Claude Renoir, chef opérateur et neveu du cinéaste ; Joseph de Bretagne au son ; Jacques B. Brunius, à la fois acteur (c’est lui qui joue Rodolphe, un des deux dragueurs) et administrateur  de production. Eli Lostar assura le cadre, tout en étant photographe de plateau. Et, au détour d’un plan, celui fameux de la balançoire, on reconnaît Georges Bataille et Cartier-Bresson, déguisés avec leur soutane.

La yole de Rodolphe passe devant celle de Henri. Panoramique d’accompagnement, avec, en fin de mouvement, une vue de la rive. Cachée, dans les feuillages de la berge, en léger panoramique, la caméra suit la yole d’Henri qui accoste. Raccord de mouvement, pour reprendre Henri et Henriette, en légère plongée. Ils regardent vers le haut.
HENRIETTE : Ecoutez l’oiseau
HENRI : C’est un rossignol. Quand il chante le jour, c’est qu’une femelle couve!
HENRIETTE : Un rossignol ?
HENRI : Faisons pas de bruit ! Nous allons descendre dans le bois nous asseoir près de lui.
Henri l’aide à monter sur la berge. Ils passent tout près de la caméra, et en panoramique pour les voir s’éloigner sous les feuillages.
HENRI : Courbez-vous.
Ils sont repris de trois quarts face, en travelling arrière.
HENRIETTE : Comme c’est beau ! Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau ! Et puis c’est tout fermé comme une maison.Henri écarte une branche qui a la forme d’une balançoire.
HENRI : Moi, je viens souvent ici. J’appelle ça mon cabinet particulier.
Henri prend Henriette par la taille, elle regarde vers les arbres, cherchant le rossignol.
HENRIETTE : Il est dans cet arbre.
Plan moyen d’Henri, lui prenant délicatement les mains et l’asseyant à terre. En contre-plongée, gros plan de l’oiseau, dans les branches. Plan moyen serré d’Henriette et d’Henri, assis côte à côté. Il passe son bras autour de la taille de la jeune fille, Doucement, elle se dégage, et leurs regards restent fixés l’un à l’autre.

Ce n’est que bien plus tard en 1945, qu’à l’instigation de Pierre Braunberger, Marguerite Houllé-Renoir se mit au montage du film. Joseph Kosma en composa la musique. Le film sortit le 18 décembre 1946 dans une salle à Paris. L’accueil fut bon, mais sans délire. Renoir était loin de tout cela, il vivait désormais en Californie où il avait déjà réalisé trois films, L’Etang tragique, Vivre Libre et L’Homme du sud. Etrange paradoxe : le film existe mais sans son auteur qui s’en désintéresse ; or, personne ne peut nier que Partie de Campagne est pleinement un film de Renoir, dans lequel il rend un magnifique hommage à son père, le peintre Pierre-Auguste Renoir et à l’impressionniste.​

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Chaque plan et chaque scène porte entièrement la griffe du cinéaste. Grâce à Pierre Braunberger, Partie de campagne est sorti du purgatoire. Bien des années plus tard, à l’occasion du centenaire de Jean Renoir célébré en 1994, l’on découvrit à la Cinémathèque française dans les dépôts effectués par Pierre Braunberger, les rushes du film que le producteur avait confiés à Henri Langlois. Toutes les prises du film étaient là, disponibles, mémoire vivante d’un tournage au jour le jour. [Serge Toubiana]

Fiche technique du film

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Strum dit :

    Chef d’oeuvre que j’ai également chroniqué chez moi. Ce que dit Bazin de Renoir est très juste et s’applique très bien à Partie de Campagne.

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  2. Strum dit :

    Chef-d’oeuvre que j’ai également chroniqué sur mon blog. Ce que dit Bazin de Renoir est très juste et s’applique bien à Partie de Campagne.

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