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LES ANNÉES D’INCERTITUDE DU CINÉMA FRANÇAIS

La confusion politique et idéologique qui, succédant à la fin de la guerre d’Algérie (1962), débouchera sur les événements de mai 1968, va de pair avec un essor économique sans précédent. Parallèlement, la crise du cinéma prend une ampleur inconnue jusque-là. Subissant le choc de la télévision et la concurrence des autres loisirs la fréquentation cinématographique s’effondre. Les conséquences sur la production sont dramatiques : faute de marges bénéficiaires, voire d’un simple amortissement des capitaux investis, les producteurs se trouvent à court de moyens de financement. D’où la mode des films « fauchés », lancée par la nouvelle vague, mais dont le public se détournera rapidement, pour revenir aux grosses productions avec vedettes et gros budgets.

LA JUMENT VERTE – Claude Autant-Lara (1959)

Né le 29 mars 1902, Marcel Aymé meurt en 1967. Après Brûlebois (1927) et La Table aux Crevés(1929) La Jument Verte parait en 1933, assurant sa renommée. En revenant à cet écrivain de la truculence et de l’ironie acide, Autant-Lara et son équipe sont moins heureux qu’avec La Traversée de Paris. La verve de la farce villageoise, chez eux, s’inscrit surtout au grès de plaisanteries accompagnées de jurons tout au long d’un dialogue qui vise le succès facile plutôt qu’une vérité psychologique profonde sous la gaillardise. Il ne faut pas reprocher au cinéaste d’avoir fait de ses paysans des personnages artificiels car l’artifice pouvait seul capter le charme du conte. La présence du cheval vert donnait d’emblée le ton de l’irréalisme à ce récit ; pourtant, ce qui frappe lorsqu’on parvient à son terme, c’est l’inutilité presque totale de cet animal fabuleux, porte-bonheur pour les uns et, corollairement, porte-malheur pour les autres. Autant-Lara l’abandonne trop vite et ne revient à son image peinte, encadrée chez Honoré, qu’à l’occasion de quelques allusions mal définies.

DOUCE – Claude Autant-Lara (1943)

Douce est d’emblée considéré comme un grand film, le meilleur réalisé à ce jour par Claude Autant-Lara. D’après les agendas de François Truffaut, le futur réalisateur des Quatre Cents Coups (1959) est allé le voir sept fois durant son adolescence. D’autres jeunes cinéphiles de l’époque m’ont dit l’impression forte qu’ils en ont reçue : Jean Douchet, Alain Cavalier. Aujourd’hui, il fait partie des quatre ou cinq meilleurs films du cinéaste. Il me semble posséder un climat particulier qu’on ne trouve dans aucune autre œuvre de Lara, et que décrit très bien la fiche de Radio-Cinéma-Télévision : « Cette ombre qui émane de certains personnages, leurs silences, leurs regards équivoques, leurs chuchotements à double entente tissent un climat de mystère, d’insécurité, qui n’est pas sans faire ressembler cette maison opulente et sombre aux palais raciniens. » Il est permis d’avoir un faible pour Douce, ce film à part. [Claude Autant-Lara – Jean-Pierre Bleys – Institut Lumière – Actes Sud (2018)]

UN CINÉMA DE SCÉNARISTES

La nouvelle vague crut faire triompher le cinéma d’auteur, défendu pendant des années par les Cahiers du Cinéma, et qu’on avait découvert vers 1945, avec l’orgueilleuse proclamation qui couronnait un générique fameux (celui de Citizen Kane, 1940) : « My name is Orson Welles ». On y avait alors entendu la revendication complète de l’œuvre par son auteur, l’affirmation d’une paternité absolue et sans partage sur la totalité du film et non pas seulement sur sa « mise en scène » comme l’indiquaient d’habitude la plupart des génériques de l’époque.

LE DIABLE AU CORPS – Claude Autant-Lara (1947)

«On a insulté le livre comme on insulte le film, ce qui prouve que le film est digne du livre. Il est fou de confondre les insectes qui véhiculent le pollen, avec les doryphores qui rongent la plante. Les critiques sont soumis comme nous à un mécanisme qui propage l’espèce. Un artiste qui se préoccupe d’art ressemble à une fleur qui mirait des traités d’horticulture. Nietzsche constate que les critiques ne nous piquent pas pour nous blesser, mais pour vivre. Je félicite l’équipe du Diable au corps de ne pas s’être pliée à aucune des règles des fabricants de fleurs artificielles. On aime les personnages, on aime qu’ils s’aiment, on déteste avec eux la guerre et l’acharnement public contre le bonheur. »

LE CINÉMA FRANÇAIS DE L’APRÈS-GUERRE

Parmi les cinéastes qui avaient abordé pour la première fois la réalisation sous l’occupation allemande, il faut rappeler les noms d’Yves Allégret, d’André Cayatte, de Louis Daquin et de Jean Faurez. En 1946, Allégret réalisa un film de guerre, Les Démons de l’aube. Ses films Dédée d’Anvers (1948) et Une si jolie petite plage (1949) se rattachent à la tradition du réalisme populiste d’avant-guerre et sont teintés d’un pessimisme qu’on retrouve dans Manèges (1950), réquisitoire contre l’hypocrisie, l’égoïsme et la cupidité de la bourgeoisie.

MARCEL AYMÉ, ENTRE SATIRE ET POÉSIE

Mais si Marcel Aymé s’est moins intéressé au cinéma au lendemain de la guerre, le cinéma s’est en revanche beaucoup intéressé à lui. En 1951, Jean Boyer lance la mode des adaptations de l’écrivain avec Le Passe-muraille, fable fantastique interprétée par Bourvil (huit ans plus tard, le cinéaste Ladislao Vajda en donnera une version allemande).

Autour de La Traversée de Paris : NOTRE ROYAUME POUR UN COCHON (par Pierre Ajame)

Tout le monde ne peut pas être Renoir. La lumineuse bonté qui empreint le plus grand œuvre cinématographique de notre temps ne saurait être monnaie courante dans un univers à l’image de l’Univers : il faut de tout pour le faire, il faut du Renoir, il faut de l’Autant-Lara. Au paradis idéal du Septième Art où je mettrais volontiers le roi Jean à la place du Seigneur, je verrais assez bien notre auteur dans un rôle de diablotin, deux au moins de ses films (1) sentent le soufre : j’ai nommé L’Auberge rouge et La Traversée de Paris. 

LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)

Le Magot de Josefa relève de la farce villageoise, comme La Jument verte, avec des moments de tendresse et moins de maîtrise dans la truculence. Autant-Lara semble s’y souvenir du René Clair de Tout l’or du monde (1961) ou du Renoir de Tire au flanc (1928), de Chotard et Cie (1933). C’est dire que l’outrance caricaturale ne le gêne pas, ce qui peut le conduire à ne pas éviter certains pièges tendus par la volonté de montrer, sans prendre de distance, la vulgarité de quelques-uns des personnages, leur lâcheté, leur méchanceté.

1940-1945 : Un essor surprenant

Sous l’Occupation, le cinéma français, qui connait un surprenant essor, recueille quelques-uns de ses plus grands triomphes, et voit apparaitre une nouvelle génération d’auteurs de talent. En dépit des contraintes idéologiques et économiques et de la tutelle vigilante de la censure – et après une année 1941 plutôt […]

La Fièvre Dostoïevski

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