Le Film français

LE MARIAGE DE CHIFFON – Claude Autant-Lara (1942)

Dans Le Mariage de Chiffon la musique de Jean Wiener donne le ton dès le déroulement du générique : elle développe, en arabesques, des variations à partir de la célèbre valse, « Fascination » que des éclats de fanfares militaires et des sonneries de clairons viennent perturber avec humour : « Je t’ai rencontrée simplement, et tu n’as rien fait pour chercher à me plaire… » Ces paroles non chantées que fait insensiblement lever la mélodie, ponctuées avec ironie d’airs martiaux pour soldats d’opérette, résument l’action, puisée dans un roman de Gyp édité en 1894 et librement adapté par Jean Aurenche qui n’a pas encore rencontré Pierre Bost (malgré la présence de leurs deux noms au générique de L’Héritier de Mondésir d’Albert Valentin (1939) avec Fernandel).

Le Mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara)

Leur première effective collaboration datera de Douce. Aurenche avait travaillé pour la publicité (avec Paul Grimault, avec Anouilh) et s’était fait la main en préparant pour le cinéma des vaudevilles sans prétentions, généralement vifs, amusants, d’une précise mécanique comique, Les Dégourdis de la onzième de Christian-Jaque en 1936, par exemple, une histoire pleine de verve et de trouvailles farfelues, surtout lorsqu’elle est racontée en fin de repas agréablement arrosé par un jovial admirateur du genre : Bertrand Tavernier. Aurenche, donc, bâtit ici, fort habilement, un système de chassés croisés où les objets tiennent des rôles de premier plan. Astucieusement différé, le dénouement n’intervient qu’à l’ultime instant.

Le Mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara)

Corisande, que ses familiers nomment « Chiffon » vit avec sa mère qui s’est remariée au Comte de Bray. Ils possèdent une vaste maison. La jeune fille s’ennuie. Elle hait sa mère qui jacasse, mondaine et sotte, qui la reprend sèchement lorsqu’elle s’efforce d’être câline : « Dites-moi : Mère !… Maman, c’est bon pour le peuple ! » Mais elle trouve une compréhension complice auprès de son beau-père, brave aristocrate oisif que plus rien n’intéresse hormis le billard, auprès de Jean, leur valet de chambre, et auprès de son « oncle » Marc, occupé, lui, jour et nuit, à dessiner, puis à faire construire une machine volante dont tout le monde se moque. Frère cadet du Comte, cet « oncle », par conséquent, n’en est pas un véritable pour Chiffon qui, depuis l’âge de six ans lui voue une affection totale et inavouée. Elle admire cet homme sportif qui dépense énergie et fortune pour tenter de réussir un « décollage » avec son aéroplane et qui rejoint souvent, sans trop se cacher, Mme de Lison sa maîtresse, à l’hôtel.

Le Mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara)

Le scénario d’Aurenche, exploitant l’une ou l’autre des potentialités descriptives critiques du roman de Gyp, offrait au cinéaste l’occasion de jolis tableautins pittoresques (la leçon des trompettes, les promenades à cheval, le coucher des époux de Bray, la Contesse coiffant ses longs cheveux, le Comte ajustant son fixe-moustache, l’animation de la rue). Simultanément, en s’attardant sur une fanfreluche, Autant-Lara dégageait, en filigrane de la joyeuse insouciance de la « Belle Epoque », les ravages de l’hypocrisie, destructrice de l’amour qu’elle salit et qu’elle condamne aux adultères honteux.

Le Mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara)

Pour ce re-départ après avoir longtemps rongé son frein, après avoir été le « nègre » de Maurice Lehmann, le metteur en scène prouve brillamment la maîtrise de son métier, connaît déjà quelques démélés avec ses producteurs (qui lui retirent le montage final, tournent eux-mêmes les passages relatifs aux débuts de l’aviation) et Inscrit néanmoins l’esquisse de sa thématique à l’intérieur d’un travail de stricte confection. Le film obtint du succès. Il attirait les regards sur le nom du réalisateur. Il hissait l’interprète féminine au niveau des vedettes appréciées d’un vaste public ; on la comptait au nombre des trois principales du box office, avec Michèle Morgan et Danielle Darrieux.

Le Mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara)

Née le 5 décembre 1917, Odette Joyeux était « petit rat de l’Opéra » quand Giraudoux l’engagea pour Intermezzo (1932-1933). Puis elle joua beaucoup au théâtre : Dame nature, Altitude 3 200 avec Raymond Rouleau, Grisou pour Pierre Brasseur en 1936 (année de la naissance de leur fils Claude le 15 juin, pièce qui devient un film qu’elle interprète deux ans plus tard sous la direction de Maurice de Canonge), L’Ecole de la Médisance avec Marchat, Un Roi, Deux Dames et un Valet avec Mme Simone. Elle avait obtenu de brefs emplois au cinéma dès Jean de la Lune (1931), gagne la notoriété sous la houlette d’Autant-Lara qui lui fait incarner les ingénues à peine libertines et lui confère à l’écran une existence indiscutable qu’elle ne retrouvera que dans Pour une nuit d’amour aux côtés de Roger Blin, œuvre injustement méconnue d’Edmond T. Gréville, d’après Zola. Par la suite, elle écrivit des livres et quelques scénarios. [Claude Autant-Lara – Freddy Buache – Collection « cinéma vivant » – Ed. L’Age d’homme (1982)]

Le Mariage de Chiffon (Claude Autant-Lara)

Du Mariage de Chiffon, Jean Aurenche dit : « Un jour, peu après la sortie du film, je passais place de l’Etoile et quelqu’un m’a couru après. C’était le soir et, à cette époque surtout, il n’était pas agréable d’entendre quelqu’un courir derrière vous. C’était Paul Eluard qui m’a dit : « Mais Jean, vous avez fait un chef-d’œuvre ! » Vous savez, ce film a bénéficié d’un temps où les Français étaient humiliés. Et, pour la première fois on voyait sur un écran des Français heureux, un colonel qui était un homme charmant, tout le monde s’en trouvait réconforté. Aussi Autant-Lara et moi avons-nous continué dans cette voie en faisant deux ou trois films situés dans le passé : Lettre d’amour, Sylvie et le fantôme où jouait Jacques Tati. Nous nous sommes rattrapés, en matière de méchanceté, avec La Traversée de Paris. » [Interview avec Emmanuel Carrère dans Télérama n° 1684 du 21 avril 1982.]

L’histoire et les extraits

L’action est située dans un bourg tranquille. A la gare, parmi les voyageurs endimanchés et les troupiers désœuvrés, un fringant officier de cavalerie parle à la vendeuse de journaux et déclare n’être pas revenu depuis douze ans dans cette petite ville de province : « Il y a douze ans, insiste-t-il, c’était en 92 ! » Rejoignant son hôtel, seul, à pied (son ordonnance a pris soin des bagages), cet officier rencontre Chiffon (Odette Joyeux) à l’angle sombre d’une place. Elle vient de tomber en voulant rattraper son chien, perd sa chaussure sous la pluie. Surpris, séduit par cette créature espiègle qu’il compare aux personnages de Botticelli, déçu de ne pouvoir la retenir, il la voit disparaître dans la nuit, un pied chaussé, l’autre pas. Il tente de la rejoindre. Trop tard. Il reste là, seul, debout sur les pavés luisants, tenant le soulier dans la main.

A l’hôtel, il constate que, derrière la porte de la chambre d’en face, on a déposé, pour le garçon d’étage, une seule chaussure à cirer, identique à celle qu’il détient et qu’il va placer à côté, afin de compléter la paire, sûr d’avoir – signe du destin ! – rejoint l’inconnue. Un peu plus tard, mettant le nez dans le couloir, il constate non sans étonnement qu’il y a trois chaussures. La voisine rêvée (il l’apprend du sommelier (Bernard Blier)) est en réalité M. de Liron qui vient de recevoir la visite de Marc (lequel, afin de simplifier sa tâche, offrit en cadeau les mêmes chaussures à sa maîtresse et à la gentille Chiffon). Revêche, une dame surprend ce manège qui, d’ailleurs, se poursuivra.

Marc (Jacques Dumesnil), vieil ami du colonel (le Duc d’Aubières) (André Luguet) l’invite à dîner. Il accepte avec empressement car il a compris que ce hasard lui donne l’occasion de rencontrer Chiffon, de la courtiser, de la demander en mariage. Dans son journal intime, qu’elle intitule « Journal embêtant », la jeune fille écrit ne pas aimer cet homme. Pourtant, elle accepte ses avances parce qu’il est riche et qu’elle pourra, de la sorte, apporter une aide financière à Marc. En effet, l’huissier (Robert Le Vigan) a dressé l’inventaire pour saisir le hangar, l’atelier, l’aéroplane.

Heureux de savoir que Chiffon deviendra son épouse dans un avenir proche, le Duc d’Aubières visite l’immense appartement vide où, pense-t-il, s’épanouira le plaisir conjugal, séquence remarquable au cours de laquelle, souplement, la caméra glisse le long d’un mur, explore un espace à meubler, découvre au passage une chatte et ses petits sur un bord de fenêtre, exaltant le bonheur de la vie à deux tel qu’on le projette idéalement afin de mettre mieux en évidence la vérité quotidienne, du mariage bourgeois fondé sur l’argent. En effet, quelques scènes plus loin, nous assistons a l’échange strindbergien (ou stroheimien) de rancœurs entre le Duc et la Duchesse de Bray : « Comment ai-je pu vous dire que je vous aimais ? » clame-t-elle. « Mais, ma chère, vous ne me l’avez jamais dit » répond-il.

Marc, tout à coup, parvient pendant quelques instants à tirer son appareil un mètre ou deux au-dessus de l’herbe. L’huissier, que Le Vigan rend prodigieux dans l’expression de I’émerveillement naïf prêt à l’acceptation des plus extravagants phénomènes surnaturels, se démène et obtient qu’un milliardaire, sûr des futures possibilités de l’aviation, liquide les dettes de Marc et l’engage à poursuivre ses essais en Amérique. Pendant qu’il prépare ses valises, Chiffon brûle son journal, provoquant un feu de cheminée. Le brave Jean monte sur le toit et l’éteint au moyen de son chapeau qu’il place en guise de capuchon sur l’orifice d’où s’échappe une fumée noire. Lorsqu’il le retire, un fragment d’une page du cahier s’y trouve, parfaitement lisible. En quelques lignes Chiffon avoue son amour pour Marc. Jean profite de l’aubaine et grâce à cette pièce à conviction décourage d’Aubière tandis que Marc, enfin, comprend ce qu’il refusa toujours d’envisager, bloqué par son éducation moralisatrice répressive. [Claude Autant-Lara – Freddy Buache – Collection « cinéma vivant » – Ed. L’Age d’homme (1982)]


DOUCE – Claude Autant-Lara (1943)
Douce est d’emblée considéré comme un grand film, le meilleur réalisé à ce jour par Claude Autant-Lara. D’après les agendas de François Truffaut, le futur réalisateur des Quatre Cents Coups (1959) est allé le voir sept fois durant son adolescence. D’autres jeunes cinéphiles de l’époque m’ont dit l’impression forte qu’ils en ont reçue : Jean Douchet, Alain Cavalier. Aujourd’hui, il fait partie des quatre ou cinq meilleurs films du cinéaste.

LE DIABLE AU CORPS – Claude Autant-Lara (1947)
C’est en 1917 que les deux protagonistes. Marthe Grangier, infirmière aux faibles convictions est fiancé à un soldat sur le front. François Jaubert, 17 ans, est encore lycéen. Dès les premiers instants, il s’éprend d’elle. Tous deux vont sans retenues se lancer dans une liaison passionnelle… Au risque de tout perdre. Claude Autant-Lara, le réalisateur, dira de son film : «J’ai traité le problème de la jeunesse et de l’amour avec une franchise totale. J’ai voulu exprimer le réalisme du sentiment et non pas faire un film scandaleux… Je me suis attaqué de front à un problème social et sentimental difficile, délicat, mais en conservant le plus de santé possible.»

LA JUMENT VERTE – Claude Autant-Lara (1959)
Né le 29 mars 1902, Marcel Aymé meurt en 1967. Après Brûlebois (1927) et La Table aux Crevés(1929) La Jument Verte parait en 1933, assurant sa renommée. En revenant à cet écrivain de la truculence et de l’ironie acide, Autant-Lara et son équipe sont moins heureux qu’avec La Traversée de ParisLa verve de la farce villageoise, chez eux, s’inscrit surtout au grès de plaisanteries accompagnées de jurons tout au long d’un dialogue qui vise le succès facile plutôt qu’une vérité psychologique profonde sous la gaillardise.

LA TRAVERSÉE DE PARIS – Claude Autant-Lara (1956)
En 1956, Claude Autant-Lara jette un pavé dans la mare avec une sombre comédie sur fond d’Occupation. L’occasion de diriger pour leur première rencontre deux monstres sacrés, Jean Gabin et Bourvil, qui vont s’en donner à cœur joie dans ce registre inédit.

EN CAS DE MALHEUR – Claude Autant-Lara (1958)
Réunissant les noms de Gabin, Bardot, Feuillère et Autant-Lara, cette adaptation d’un roman de Simenon avait tout d’un succès annoncé. Le résultat sera à la hauteur des espérances, et le film figure aujourd’hui parmi les classiques du cinéma français.

LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)
Le Magot de Josefa relève de la farce villageoise, comme La Jument verte, avec des moments de tendresse et moins de maîtrise dans la truculence. Autant-Lara semble s’y souvenir du René Clair de Tout l’or du monde (1961) ou du Renoir de Tire au flanc (1928), de Chotard et Cie (1933). C’est dire que l’outrance caricaturale ne le gêne pas, ce qui peut le conduire à ne pas éviter certains pièges tendus par la volonté de montrer, sans prendre de distance, la vulgarité de quelques-uns des personnages, leur lâcheté, leur méchanceté.

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