Le Film français

LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)

Le Magot de Josefa n’est pas un « grand » film dans la carrière de Claude Autant-Lara mais il laisse tout de même une bonne impression dans la série des farces villageoises, spécialités du réalisateur, rassemblant une belle brochette d’acteurs.

Le film relève de la farce villageoise, comme La Jument verte, avec des moments de tendresse et moins de maîtrise dans la truculence. Autant-Lara semble s’y souvenir du René Clair de Tout l’or du monde (1961) ou du Renoir de Tire au flanc (1928), de Chotard et Cie (1933). C’est dire que l’outrance caricaturale ne le gêne pas, ce qui peut le conduire à ne pas éviter certains pièges tendus par la volonté de montrer, sans prendre de distance, la vulgarité de quelques-uns des personnages, leur lâcheté, leur méchanceté.  

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Placé dans un climat qui peut évoquer celui de Goupi-Mains Rouges (1943) de Jacques Becker, celui de Jour de Fête (1947) de Jacques Tati, ce film rappelle que le cinéaste aurait aimé réaliser Un drôle de paroissien (d’après le roman Deo Gratias de Michel Servin) que Jean-Pierre Mocky venait, plus heureux que lui pour l’achat des droits, de porter à l’écran (avec Bourvil, Jean Poiret, Francis Blanche). Le Magot de Josefa, mal reçu par la critique, est un divertissement qui ressemble aux productions françaises du même genre et ne peut cependant pas être identifié simplement aux gaudrioles mijotées alors par Gilles Grangier, Jean Boyer, Michel Audiard. D’abord parce que sa technique ne souffre d’aucune insuffisance, et ensuite parce que son comique, même facile, ne se contente pas de flatter l’autosatisfaction de ceux qui se prennent pour des « braves gens » tout en étant prêts, au moindre incident, à crier, à mordre avec les loups. Certaines situations ou des passages dialogués jugés parfois d’un humour mal raffiné partent souvent d’une observation critique aiguë et grossie en vue d’inviter à la polémique. Les protagonistes de cette historiette, en particulier ceux de second plan et les figurants, manifestent une mentalité sordide ou niaise, outrée certes, mais très vraie dans ses motivations et ses réactions versatiles xénophobes. Ces gens respectent Josefa, l’Italienne qui tient l’épicerie-bistrot du hameau, parce qu’ils la croient riche ; ils la jalousent aussi, parce qu’elle est belle et de nature expansive. Pourtant, il suffira d’un rien pour qu’ils saccagent son magasin et incendient sa maison.  

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Pierre Corneille (« Oui, comme I ‘autre ! » précise-il au guichet de la Société des Auteurs où il vient avec l’espoir d’encaisser un peu d’argent, en compagnie de Justin, son parolier) est un compositeur de mélodies pour chansonnettes. Il tire le diable par la queue. Les deux compères imaginent un stratagème pour faire payer, au moyen d’un chantage, une somme de trois millions par Josefa, la mère de Justin qu’ils croient être la riche héritière d’un oncle d’Amérique, roi du juke-box. Justin ouvre un compte à la banque et y dépose les cinq cents francs qu’il vient de gagner, obtient un carnet de chèques et en tire un, sans provision. Corneille doit ensuite se rendre auprès de la mère, Josefa, veuve Truculia, avec la mission de décrire à la brave femme les menaces affreuses qui pèsent sur son fils : accusé d’escroquerie, Justin risque la prison, le déshonneur. Elle doit, par conséquent, donner les trois millions à Corneille afin que soit évité le scandale. Mais Josefa ne se laisse pas attendrir par le messager. Proie de la haine des villageois qui viennent boire chez elle et qui la courtisent, elle refuse toute familiarité, vivant seule avec son chien. Nous apprendrons, au fil du récit, que derrière sa forfanterie se cache une blessure. Le maire lui fit un enfant (Justin) et ne se préoccupa jamais de lui, ni d’elle. Justin lui-même, dira Corneille n’éprouve aucun sentiment à l’égard de cette mère qu’il connaît mal.

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Josefa, distribue allègrement les gifles sur la joue de ceux qui la traitent sans respect. Mais les culs-terreux éberlués par ce comportement, et toujours prêts à laisser éclater leur chauvinisme en la traitant d’étrangère, ignorent qu’en secret, dans la solitude, elle pleure et qu’elle est en réalité d’une générosité  magnifique. Au début, sensible au charme du moderne curé  la paroisse, elle fait don d’un juke-box à l’église. On y transporte l’instrument. Sur ces entrefaites, Corneille arrive.

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Le comique d’Autant-Lara va, dès lors, se développer en sens inverse de celui qui caractérise le populisme faussement jovial ; Il ne s’arrête pas à la rosserie superficielle des moqueurs, amoureux de l’ordre qu’ils font semblant de miner. Le cinéaste ose détruire les habitudes mentales et ne craint pas de passer aux yeux des gens hypocritement « distingués » pour un grossier convive. Il aime choquer. Son anticléricalisme est illustré dans ce film par une ou deux séquences d’excellente verve et quelques répliques, mordantes en dépit d’une ordonnance dialoguée que l’on souhaiterait mieux élaborée. Le scénario, de son côté, aurait pu ne pas laisser subsister le sentiment que procure une fabrication hâtive. Mais si Claude Autant-Lara demeure un peu lointain dans tout cela, jamais il ne boude, en revanche, le plaisir d’avoir à diriger Bourvil et, surtout, Anna Magnani. Elle possède, avec Josefa, un rôle en or qu’elle sert avec fougue et nuance, explosant lorsqu’elle doit égrener en refrain des chapelets de jurons qu’elle crie avec furia dans sa langue maternelle. Prompte à refroidir ses interlocuteurs trop entreprenants, émotive et sentimentale, cette Josefa ne dément pas la rumeur qui court au sujet du magot qu’elle détiendrait et qu’en réalité elle ne possède pas : « Ça ne vous rend pourtant pas plus riche» lui dit Corneille. « Non, répond-elle, mais ça les rend plus pauvres ! »  A la fin, ce genre de considérations ne l’intéresse plus ; elle quitte le village et ses habitants, pour des horizons plus ouverts, en compagnie de Corneille qui a su l’attendrir, et de son chien.  

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Marie-Magdeleine Brumagne qui suivit quelques journées du tournage de ce film en écrivit un reportage d’où l’on peut extraire ces lignes : « Les cars de la production cernent la petite église de Bussy-le-Grand, à soixante kilomètres de Paris. L’église de ce village qui compte 800 habitants est désaffectée. Les miracles de la décoration ont rendu au cimetière un aspect « vivant »… si l’on peut dire. Tombes en stuc, couronnes défraîchies et emperlées, pans de murs qui sonnent creux. L’illusion est telle que les villageois viendront en troupe, au cours de l’après- midi, pour voir l’effet de ce rhabillage scénique. En face de l’église, un petit café-épicerie, une fontaine, plus vrais que nature, donnent l’impression d’avoir toujours existé à cet endroit… A l’heure du déjeuner, cinéaste, acteurs et techniciens se retrouvent à la cantine : des bancs et des tables disposés dans une rue étroite. Et l’on mange en riant, tandis que Bourvil chantonne de vieux refrains qui amusent l’assemblée. Seule Magnani manque à l’appel. Elle reste dans la maison qui sert de mairie pour les besoins du film. Elle donne à manger à son chien dont elle ne se sépare pas. Quand sa présence est nécessaire, on la voit traverser la rue, le visage fermé, comme blessé par la vie. Elle est belle. De cette beauté sauvage et émouvante de la femme qui vieillit, qui le sait et qui a choisi d’être seule, peut-être parce qu’elle a trop souffert, qu’elle a été trop souvent déçue..  

…Une chose est frappante lorsque Autant-Lara dirige ses interprètes. On éprouve que se tisse un sentiment d’étroite et profonde communion entre ceux qui jouent devant la caméra et lui, qui (assis contre elle) suit ou provoque leurs gestes, leurs évolutions. Il n’y a pas de commandements impératifs, d’énervements, mais une parfaite harmonie, une secrète entente qui laisse à chacun la plus parfaite liberté dans la plus rigoureuse discipline.» Cette notation montre bien comment Autant-Lara se transforme en chef d’orchestre qui, après avoir ordonné l’espace du jeu (lumière, ambiance, décor, choix de l’angle), mime, faisant corps avec l’appareil de prise de vues, les gestes de tous ses interprètes en leur dictant le sens du mouvement et son tempo, méthode qui lui est propre et dont il a su tirer de surprenants résultats, avec Bourvil notamment qui, jamais, ne fut meilleur qu’avec lui.  [Claude Autant-Lara – Freddy Buache – Editions L’Age d’Homme (1982)]


Photo de tournage – Claude Autant-Lara, Bourvil, Anna Magnani

LA JUMENT VERTE – Claude Autant-Lara (1959)
La Jument Verte, écrit par Marcel Aymé, parait en 1933, assurant sa renommée. En revenant à cet écrivain de la truculence et de l’ironie acide, Autant-Lara et son équipe sont moins heureux qu’avec La Traversée de ParisLa verve de la farce villageoise, chez eux, s’inscrit surtout au grès de plaisanteries accompagnées de jurons tout au long d’un dialogue qui vise le succès facile plutôt qu’une vérité psychologique profonde sous la gaillardise.


PIERRE BRASSEUR
En 1905, naissait aux Batignolles, Pierre-Albert Espinasse qui, en empruntant le patronyme de sa mère, allait devenir sous le nom de Pierre Brasseur l’un des comédiens français les plus importants de son siècle.


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L’AUBERGE ROUGE – Claude Autant-Lara (1951)
Au XIXe siècle, un couple d’aubergistes assassine ses hôtes. Criminelle mais chrétienne pleine de foi, la patronne se confesse à un moine de passage. Ce dernier réussira-t-il à sauver les voyageurs d’une diligence ? Inspiré d’un fait divers, ce film truculent et sulfureux reste un pied de nez aux bienséances de l’époque et à son propre producteur, un marchand d’armes persuadé de financer une œuvre morale !

LE MARIAGE DE CHIFFON – Claude Autant-Lara (1942)
Dans Le Mariage de Chiffon la musique de Jean Wiener donne le ton dès le déroulement du générique : elle développe, en arabesques, des variations à partir de la célèbre valse, « Fascination » que des éclats de fanfares militaires et des sonneries de clairons viennent perturber avec humour : « Je t’ai rencontrée simplement, et tu n’as rien fait pour chercher à me plaire… »

DOUCE – Claude Autant-Lara (1943)
Douce est d’emblée considéré comme un grand film, le meilleur réalisé à ce jour par Claude Autant-Lara. D’après les agendas de François Truffaut, le futur réalisateur des Quatre Cents Coups (1959) est allé le voir sept fois durant son adolescence. D’autres jeunes cinéphiles de l’époque m’ont dit l’impression forte qu’ils en ont reçue : Jean Douchet, Alain Cavalier. Aujourd’hui, il fait partie des quatre ou cinq meilleurs films du cinéaste.

LE DIABLE AU CORPS – Claude Autant-Lara (1947)
C’est en 1917 que les deux protagonistes. Marthe Grangier, infirmière aux faibles convictions est fiancé à un soldat sur le front. François Jaubert, 17 ans, est encore lycéen. Dès les premiers instants, il s’éprend d’elle. Tous deux vont sans retenues se lancer dans une liaison passionnelle… Au risque de tout perdre. Claude Autant-Lara, le réalisateur, dira de son film : «J’ai traité le problème de la jeunesse et de l’amour avec une franchise totale. J’ai voulu exprimer le réalisme du sentiment et non pas faire un film scandaleux… Je me suis attaqué de front à un problème social et sentimental difficile, délicat, mais en conservant le plus de santé possible.»

LA TRAVERSÉE DE PARIS – Claude Autant-Lara (1956)
En 1956, Claude Autant-Lara jette un pavé dans la mare avec une sombre comédie sur fond d’Occupation. L’occasion de diriger pour leur première rencontre deux monstres sacrés, Jean Gabin et Bourvil, qui vont s’en donner à cœur joie dans ce registre inédit.

EN CAS DE MALHEUR – Claude Autant-Lara (1958)
Réunissant les noms de Gabin, Bardot, Feuillère et Autant-Lara, cette adaptation d’un roman de Simenon avait tout d’un succès annoncé. Le résultat sera à la hauteur des espérances, et le film figure aujourd’hui parmi les classiques du cinéma français.




Publication mise en ligne le 04/03/2018 – Mise à jour le 15/10/2022

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