Les Actrices et Acteurs

LE DUO GABIN-VENTURA

En 1954, le héros de Touchez pas au grisbi fait la connaissance d’un jeune catcheur, sans savoir qu’il deviendra son « parrain de cinéma ». Partenaires dans six films, Jean Gabin et Lino Ventura connaîtront pendant vingt ans une amitié indéfectible.

L’amitié de Gabin et Ventura est si légendaire que l’on attribue parfois au premier la « découverte » du second. En réalité, c’est le cinéaste Jacques Becker qui, à la recherche d’un comédien pour incarner l’un des truands de Touchez pas au grisbi, fait la connaissance de Lino un soir de 1954. Ancien lutteur, ce dernier organise à l’époque des matches de catch, et lorsque Becker lui propose de jouer dans son prochain film, il croit à une plaisanterie. D’autant plus qu’il lui semble tout à fait inconcevable de donner la réplique à son idole Jean Gabin. Au matin de son premier jour de tournage, Lino insiste pour aller saluer « Monsieur Gabin » dans sa loge. Passant outre les réticences de l’équipe, il ose frapper à la porte de la star qui, sans se formaliser, lui lance un cordial « Ça va ?» . Un accueil très simple – et très déterminant pour la carrière de Ventura car, comme celui-ci le confiera à André Brunelin : « Je suis sorti de sa loge en me disant que maintenant je pouvais essayer de le faire, leur cinéma. Mais si Jean ne m’avait pas reçu comme il l’a fait, s’il ne m’avait pas dit ce qu’il m’a dit, je me serais tiré séance tenante et on ne m’aurait jamais revu ». [Eric Quéméré]

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LE ROUGE EST MIS (Gilles Grangier, 1957)
Coup de pouce

Cette première impression va se muer au cours du tournage de Touchez pas au grisbi, en estime réciproque. Jean Gabin confie même à son entourage qu’il sent chez ce débutant un énorme potentiel, jugement dont il n’est pas coutumier. Aussi va-t-il prendre le jeune Ventura sous son aile. Quelques mois après le Grisbi, Gabin lui donne une seconde chance en le faisant engager par Henri Decoin pour Razzia sur la Chnouf : malgré sa prestation remarquable dans le film le Becker, Lino n’avait reçu aucune autre proposition. Remis en selle par ce deuxième rôle, le jeune acteur fait ensuite une apparition dans un modeste polar, La Loi des rues, avant que Gabin ne lui dégotte de nouveaux rôles, d’inégale importance, dans Crime et châtiment, Le Rouge est mis, et Maigret tend un piège. Dans ce dernier film, Lino doit se contenter d’une prestation limitée, mais entre-temps sa réputation dans le milieu a grandi, et l’année 1958 marque son accès au statut de tête d’affiche grâce à deux films, Ascenseur pour l’échafaud et Le Gorille vous salue bien. Lino n’oubliera jamais l’attitude de son « bienfaiteur », qui deviendra peu à peu un ami proche. 

A la vie, à la mort

Aussi fiers et ombrageux l’un que l’autre, Gabin et Ventura amusent leur entourage par des disputes aussi mémorables que sans gravité. Ils fréquentent le même cercle d’amis, formé entre autres par Michel Audiard et Henri Verneuil (ce dernier orchestrant en 1969 leurs retrouvailles cinématographiques dans Le Clan des Siciliens). Et lorsque Gabin, désapprouvant le mariage de sa fille Florence, refuse de se rendre à la cérémonie, c’est Lino qui conduit la jeune femme à l’autel… C’est dire la force d’un lien qui ne sera rompu que par la mort de Jean Gabin, en novembre 1976. Interrogé dix ans plus tard sur cette amitié, Lino ne pourra que répondre : « Lorsqu’il m’arrive de traverser Bonnefoi, de passer si près de ce domaine que je ne peux plus revoir parce qu’il était précisément toute sa vie et où son souvenir est encore si présent, l’envie de chialer me prend… Alors, comment je pourrais décemment parler de lui ? ». 

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LE CLAN DES SICILIENS (Henri Verneuil, 1955)

TOUCHEZ PAS AU GRISBI – Jacques Becker (1954)
Classique par son sujet, le film tire son originalité et son phénoménal succès du regard qu’il porte sur ces truands sur le retour. Nulle glorification de la pègre ne vient occulter la brutalité d’hommes prêts à tout pour quelques kilos d’or. Délaissant l’action au profit de l’étude de caractère, Jacques Becker s’attarde sur leurs rapports conflictuels, sur l’amitié indéfectible entre Max et Riton. Et puis il y a la performance magistrale de Jean Gabin. Il faut le voir, la cinquantaine séduisante et désabusée, prisonnier d’un gigantesque marché de dupes, regarder brûler la voiture qui contient les lingots et quelques minutes plus tard apprendre, au restaurant, la mort de son ami.

RAZZIA SUR LA CHNOUF – Henri Decoin (1954)
Rebondissant sur le succès surprise de Touchez pas au grisbi, Gabin se lance en 1954 dans l’aventure de Razzia sur la chnouf. Un polar qui, grâce à l’habileté du cinéaste Henri Decoin, rejoindra tout naturellement la liste des grands films de l’acteur. Dans ce film, Gabin peaufinera le personnage qui dominera la seconde partie de sa carrière : le dur à cuire impitoyable mais réglo.

LE ROUGE EST MIS – Gilles Grangier (1957)
Sous la couverture du paisible garagiste Louis Bertain (Gabin) se cache « Louis le blond », roi du hold-up flanqué en permanence de Pépito le gitan, Raymond le matelot et Fredo le rabatteur. Un jour, ce dernier « lâche le morceau » à la police ce qui laisse planer le doute sur la trahison de Pierre, le frère du patron. Dès lors, tout s’emballe jusqu’au mortel affrontement avec Pépito. Comme au temps d’avant-guerre, Gabin meurt une fois encore une fois dans cette « série noire » au final tragique.


l’extrait
CRIME ET CHÂTIMENT (Georges Lampin, 1956)

JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.

LE FILM NOIR FRANÇAIS
C’est un réflexe de curiosité qui nous portent vers le film noir français. En effet, quelle forme fut plus occultée en faveur du thriller américain et de sa vogue chez nous ? Quand Bogart-Philip Marlowe appartenait à nos mémoires les plus chauvines, Touchez pas au grisbi de Becker était à une époque invisible. La Nouvelle Vague avait opéré une fracture avec un certain cinéma sclérosé qu’elle allait remplacer. A l’exception de Renoir, elle se voulait sans ascendance nationale. Les noms de Gilles Grangier ou d’Henri Decoin faisaient rire dans les années 1960… mais il fallait-il rejeter leurs policiers denses et robustes des années 1950 ? Dans la mouvance du Grisbi, un genre s’était constitué avec sa durée propre, sa forme très codifiée, toute une mise en scène originale du temps mort.



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