Le Film français

LE ROUGE EST MIS – Gilles Grangier (1957)

En 1957, le trio formé par Gabin, Audiard et Gilles Grangier remet le couvert pour nous servir un mémorable polar à la française. Adapté d’un roman de Le Breton, le film offre en outre un rôle décisif à deux « futurs grands », Lino Ventura et Annie Girardot. Sous la couverture du paisible garagiste Louis Bertain se cache « Louis le blond », roi du hold-up flanqué en permanence de Pépito le gitan, Raymond le matelot et Fredo le rabatteur. Un jour, ce dernier « lâche le morceau » à la police ce qui laisse planer le doute sur la trahison de Pierre, le frère du patron. Dès lors, tout s’emballe jusqu’au mortel affrontement avec Pépito. Comme au temps d’avant-guerre, Gabin meurt une fois encore une fois dans cette « série noire » au final tragique.

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Lorsque Gabin se lance dans le projet du Rouge est mis, il s’entoure selon son habitude de professionnels ayant largement fait leurs preuves. On trouve ainsi au scénario Michel Audiard et Auguste Le Breton ; derrière la caméra, Gilles Grangier, avec qui il travaille pour la quatrième fois ; à la lumière, Louis Page, l’un de ses chefs-opérateurs attitrés ; et autour de lui, des comédiens aussi chevronnés que Paul Frankeur, Albert Dinan ou Gaby Basset. Mais cela n’empêche pas le tandem Gabin / Grangier de faire également appel à tout un groupe de jeunes gens très prometteurs. Outre que le film fait franchir un pas supplémentaire à Lino Ventura, déjà remarqué dans Touchez pas au Grisbi, il permet aussi à Annie Girardot de livrer sa première prestation marquante. De même, Le Rouge­ est mis offre l’un de ses premiers « vrais » rôles à Marcel Bozzuffi, dont le talent éclatera dans French Connection et Le Gitan. Et l’on remarque par ailleurs dans le film un jeune homme qui fera beaucoup parler de lui : Jean-Pierre Mocky tient en effet ici le rôle de Le Pommadin, bien avant de signer en tant que réalisateur des œuvres aussi sulfureuses que Le Miraculé ou Les Saisons du plaisir. L’équipe du film de Gilles Grangier semble d’ailleurs constituer un véritable vivier de futurs cinéastes, puisque les assistants à la mise en scène ont pour nom Jacques Rouffio et Jacques Deray. Le premier signera entre autres Sept morts sur ordonnance et La Passante du Sans-Souci ; le second, La Piscine et Borsalino

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C’est le scénariste Michel Audiard qui, en 1957, a l’idée d’adapter pour l’écran le roman « Le rouge est mis ». Depuis l’adaptation du polar Du Rififi chez les hommes deux ans plus tôt, Auguste Le Breton est devenu très à la mode, et Gabin a déjà interprété Razzia sur la chnouf, inspiré d’un de ses livres. Audiard propose donc le projet au duo gagnant formé par Gilles Grangier et Jean Gabin, qui ont déjà trois films en commun. L’acteur accepte sans hésiter le rôle de Louis le Blond, qui lui permet de renouer avec un rôle de malfrat : ces derniers temps, il a plutôt joué les « flics » notamment dans Razzia sur la chnouf et Maigret tend un piège. Si l’écrivain se dit prêt à vendre les droits de son roman, c’est à la condition expresse d’en écrire les dialogues ; or Gabin exige ceux de Michel Audiard. Le Breton acceptera finalement, non sans mal, le dialoguiste. Mais il travaillera avec lui au scénario. Ainsi, il se rendra plusieurs fois chez lui en banlieue parisienne dans une auberge de Montfort-L’Amaury où il a établi « son bureau d’été ». Si leur duo littéraire délivre un texte empreint de violence, moins raffiné qu’à l’habitude, c’est de l’excellente « cuvée Audiard » servie par un Gabin au mieux de ses effets.

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Les séances de travail laisseront d’ailleurs un souvenir amusé au réalisateur, qui ne sera pas dupe des airs de mafieux que Le Breton se plaisait à prendre : « Il s’était fait un nom et avait construit son personnage autour. Il laissait entendre que son passé n’était pas blanc-bleu. Tout juste s’il ne disait pas que Du Rififi chez les hommes était un roman autobiographique. Mais en fait, son casier judiciaire était vierge, ce qui faisait bien rire Albert Simonin (son rival de l’époque) ». Le romancier pousse même son personnage très loin : « À l’époque, li se promenait avec un Luger dans sa valise lorsqu’il nous retrouvait avec Audiard pour parler de l’adaptation de son roman. La crosse de l’arme avait une série d’entailles – une entaille = un ennemi tué – et il disait qu’il allait rendre visite à son éditeur qu’il ne trouvait pas « raisonnable ». C’était sans doute une façon de nous prévenir qu’il ne fallait pas trahir son livre ».

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Honneur aux dames, Grangier prouve un sacré flair en engageant une jeune révélation de la Comédie-Française au charme envoûtant, bientôt sacrée grande vedette : Annie Girardot. Malgré sa « trouille » et son jeune âge, vingt-cinq ans tout juste, elle s’intègrera rapidement à l’équipe : «  On imagine ce que cela peut représenter pour une comédienne qui « sort de l’œuf » de se retrouver face à une légende vivante, fait-elle remarquer. La puissance qu’il dégage, la force tranquille, la sérénité… Il semble indéboulonnable. » En effet, à l’issue de la première journée, il reprend son autorité naturelle : « Toi, la môme, tu viens à la projo » l’interpelle-t-il sans ménagement.

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Gabin, seul maître à bord après Dieu… A l’époque, Girardot en mène pas large car lorsque « Le Vieux » parle, on ne discute pas ! Si parfois, il a pu se montrer « cassant » avec ses partenaires tels Louis de Funès, en revanche il devient extrêmement prévenant avec d’autres comme Annie Girardot. Un jour, il l’a prévient juste avant de filmer une scène particulièrement difficile où il doit la gifler assez violemment : « Tu verras comme­ je serai impressionnant dans la scène où je dois te lancer une paire de baffes, mais n’aie pas peur lui » dit-il.

Tournage "Le rouge est mis" de Gilles Grangier
Photo de tournage

Girardot se souvient de cette séquence tournée par un froid glacial dans les allées du bois de Boulogne : « Effectivement, il doit m’asséner un aller-retour cuisant, explique-t- elle. Alors que je me prépare à un dévissement de cou spectaculaire, je reçois la ­­claque la plus exquise du monde. Une caresse, une patte de velours de gros chat… » Entre eux, le courant passe bien, elle apprécie la façon très particulière dont il prend soin de ses partenaires : « Rapidement, avec lui, on a pris le temps de gueuletonner, il sentait vite le petit bistrot où on bectait bien ! De Funès, n’était pas de ceux-là ! » précise-t-elle.

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Autre affaire de gifle, celle que Gabin doit recevoir pour laquelle, selon son ami Brunelin, « il s’est beaucoup amusé ». Dans le film en effet, sa mère (jouée par l’actrice Gina Niclos) doit lui asséner une claque sur le modèle de celle reçue par l’une de ses idoles, l’acteur américain James Cagney dans L’Ennemi public de William Wellman. « C’était dans les bons jours de Jean, raconte Paul Fankeur, se prendre un coup de paluche de sa mère l’avait fait marrer… Un autre jour, il aurait envoyé tout balader ! »

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Il a été compliqué de convaincre le producteur Alain Poiré (futur président de la Gaumont) pour ne pas édulcorer la violence du scénario : Poiré craint en effet d’effrayer le spectateur, et insiste notamment pour que le film se termine en happy end, ce que Grangier juge « aberrant ». Le cinéaste résistera donc jusqu’au bout, n’acceptant de faire des concessions que pour l’histoire d’amour entre Pierre et Hélène. Pour le reste, Le Rouge est mis baigne dans un pessimisme qui en fait le digne équivalent des films noirs hollywoodiens. Quant à l’alchimie du casting, elle fonctionne à merveille, comme le rappellera bien des années plus tard Gilles Grangier : « Gabin était formidable. Son personnage était d’une grande brutalité, et il foutait vraiment la trouille. (…) Lino crevait l’écran. Frankeur et Bozzuffi étaient parfaits. Et je retrouvais Girardot. Elle était bandante l’Annie, et quel talent ! ». Des louanges qui aujourd’hui encore nous paraissent amplement méritées à la vision de ce polar devenu un grand classique des années 50. [(Les citations sont extraites de Passé la Loire, c’est l’aventure, livre d ‘entretiens entre Gilles Grangier et François Guérif, éditions Terrain Vague, 1989)]



Le tournage du Rouge est mis mobilise durant plusieurs semaines le personnel des studios de Saint-Maurice, grosse production où Grangier s’assure les services de deux assistants de choc, Jacques Deray et Jacques Rouffio, plus tard excellent réalisateur du Sucre, avec Gérard Depardieu. Pour réussir son affaire auprès de Gabin, le réalisateur a rassemblé des « fidèles », comme Gabriel Gobin (l’inspecteur Bouvard), Jean Bérard (Raymond le, matelot), Albert Dinan (l’inspecteur Pluvier), Albert Michel (l’employé du garage), Jacques Marin (un agent). Côté malfrats, Berval, légende des scènes marseillaises dans le rôle de Zé, savoureux « cacou » du Midi, ses amis le catcheur Thomy Bourdelle et le cafetier Georges « Jojo les grands pieds » Peignot : « Jojo gueulait tout le temps car on ne lui donnait jamais de rôles, il prétendait être aussi doué que « Le Vieux », il a terminé comme jardinier chez lui », révèle le journaliste Gilles Durieux. Parmi les techniciens,  il retrouve le chef opérateur Louis Page, vieux copain du temps d’avant guerre, à l’époque modeste assistant ; depuis longtemps, il souhaite être filmé par son « pote », dix ans bientôt d’une réciproque admiration, seize films ensemble jusqu’en 1964, date à laquelle le technicien prend sa retraite ! Lors des prises de vue, il croise aussi un jeune comédien niçois d’une vingtaine d’années auquel Grangier a confié un tout petit rôle, le futur réalisateur Jean- Pierre Mocky. « Gabin m’aimait bien et j’allais bouffer chez lui à Neuilly, raconte-t-il. Avec lui, j’ai entretenu les mêmes rapports simples qu’avec Bourvil. » 

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Le 9 mars 1957, après quatre semaines de tournage, Grangier achève son film par une grande fête organisée dans les studios de Saint-Maurice. Quelques jours plus tard, le 25 mars, Gabin apprend avec tristesse la disparition d’un autre grand cinéaste apprécié en son temps, Max Ophüls, en compagnie duquel il a tourné Le Plaisir[Jean Gabin inconnu – Jean-Jacques Jelot-Blanc – Ed. Flammarion (2014)]



LE DUO GABIN-VENTURA
En 1954, le héros de Touchez pas au grisbi fait la connaissance d’un jeune catcheur, sans savoir qu’il deviendra son « parrain de cinéma ». Partenaires dans six films, Jean Gabin et Lino Ventura connaîtront pendant vingt ans une amitié indéfectible.


L’histoire

Louis Bertain, dit « le Blond », sous son apparence de paisible garagiste, est le chef d’une bande de truands composée de Pépito, dit « le Gitan », Fredo et Raymond. Pendant ce temps, Pierre, le jeune frère de Louis, qui est interdit de séjour à Paris, se fait arrêter par la police alors qu’il sortait de chez sa maîtresse, Hélène. L’inspecteur de police Pluvier, cherchant à se renseigner sur les activités de Louis, tente d’obtenir sa coopération, mais Pierre refuse et retourne à la Santé. Louis rencontre Hélène et réalise immédiatement qu’il s’agit d’une garce intéressée. Il lui ordonne de ne plus revoir son frère.
Remis en liberté provisoire, Pierre est embauché par Louis dans son garage. Il retourne voir Hélène, malgré l’interdiction de son frère. Un soir, Pierre surprend une conversation entre Louis et Pépito : l’organisation d’un nouveau hold-up. Le lendemain, sur la route de Dourdan, l’attaque d’un transport de fonds tourne mal : Pépito tue les deux convoyeurs et blesse grièvement deux motards qui les ont pris en chasse. Au cours de la course-poursuite, Raymond est tué. Apprenant la nouvelle par la presse, Pierre comprend que Louis et sa bande sont les auteurs du hold-up, et raconte tout à Hélène.
Rentré chez lui, Louis est appréhendé par la police. Prévenu, Pépito est convaincu que Pierre les a trahis. Dans le bureau de Pluvier, Louis nie tout, mais il est confronté à Fredo, dont les nerfs ont lâché et qui a tout avoué. Louis parvient à s’échapper, et accourt chez Hélène pour empêcher Pépito d’abattre son frère. Les deux gangsters s’entretuent dans l’escalier.


Les extraits

TOUCHEZ PAS AU GRISBI – Jacques Becker (1954)
Classique par son sujet, le film tire son originalité et son phénoménal succès du regard qu’il porte sur ces truands sur le retour. Nulle glorification de la pègre ne vient occulter la brutalité d’hommes prêts à tout pour quelques kilos d’or. Délaissant l’action au profit de l’étude de caractère, Jacques Becker s’attarde sur leurs rapports conflictuels, sur l’amitié indéfectible entre Max et Riton. Et puis il y a la performance magistrale de Jean Gabin. Il faut le voir, la cinquantaine séduisante et désabusée, prisonnier d’un gigantesque marché de dupes, regarder brûler la voiture qui contient les lingots et quelques minutes plus tard apprendre, au restaurant, la mort de son ami.

RAZZIA SUR LA CHNOUF – Henri Decoin (1954)
Rebondissant sur le succès surprise de Touchez pas au grisbi, Gabin se lance en 1954 dans l’aventure de Razzia sur la chnouf. Un polar qui, grâce à l’habileté du cinéaste Henri Decoin, rejoindra tout naturellement la liste des grands films de l’acteur. Dans ce film, Gabin peaufinera le personnage qui dominera la seconde partie de sa carrière : le dur à cuire impitoyable mais réglo.



JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.

LE FILM NOIR FRANÇAIS
C’est un réflexe de curiosité qui nous portent vers le film noir français. En effet, quelle forme fut plus occultée en faveur du thriller américain et de sa vogue chez nous ? Quand Bogart-Philip Marlowe appartenait à nos mémoires les plus chauvines, Touchez pas au grisbi de Becker était à une époque invisible. La Nouvelle Vague avait opéré une fracture avec un certain cinéma sclérosé qu’elle allait remplacer. A l’exception de Renoir, elle se voulait sans ascendance nationale. Les noms de Gilles Grangier ou d’Henri Decoin faisaient rire dans les années 1960… mais il fallait-il rejeter leurs policiers denses et robustes des années 1950 ? Dans la mouvance du Grisbi, un genre s’était constitué avec sa durée propre, sa forme très codifiée, toute une mise en scène originale du temps mort.

VAGUE CRIMINELLE SUR LE CINÉMA FRANÇAIS
Doublement influencé par la vogue des films noirs américains et par les tragédies urbaines de Marcel Carné, le cinéma français va connaitre, au cours des années 50, un véritable déferlement criminel dans ses salles obscures…



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