Les Actrices et Acteurs

[mémoire vive] GENE KELLY : L’HOMME QUI FIT DANSER LA CAMÉRA

Gene Kelly s’inscrit dans l’histoire de la comédie musicale comme une figure de rupture autant que de continuité. Héritier d’Astaire mais jamais son double, il déplace l’axe du genre : là où son aîné privilégiait la ligne, la légèreté et l’abstraction, Kelly impose une corporéité pleine, une énergie presque tactile, qui fait de la danse non plus un pur raffinement mais une conquête physique de l’espace. Cette présence athlétique, alliée à une réelle aptitude dramatique, lui permet de façonner un personnage populaire, oscillant entre séduction, bravoure et mélancolie diffuse, qui ancre la comédie musicale dans un imaginaire plus quotidien.

Gene Kelly dansant, 1944 – Gjon Mili The LIFE Picture Collection/Shutterstock

Cette inflexion se prolonge dans son travail de chorégraphe et de réalisateur, où Kelly joue un rôle déterminant dans l’évolution du genre. En hybridant ballet classique, danse moderne, claquettes ou folklore, il invente des formes nouvelles, souvent fondées sur un détail concret (une feuille de journal, une latte de parquet) qui devient moteur chorégraphique. Surtout, il comprend très tôt que la danse filmée ne peut se contenter d’être enregistrée : elle doit être pensée pour la caméra. D’où ces expérimentations où le partenaire devient un reflet, un personnage animé, ou plus largement un dispositif visuel qui prolonge le geste. Avec Minnelli et Donen, il substitue ainsi à la caméra-témoin ou à la caméra-spectacle une caméra-partenaire, dont les mouvements prolongent ceux du danseur et redéfinissent la grammaire du musical.


GENE KELLY
Chorégraphe-né, Gene Kelly a su très tôt trouver le style athlétique et inventif qui allait faire son succès. L’« autre » monstre sacré de la danse au cinéma, avec Fred Astaire qu’il admirait tant, est aussi, à l’image de ses ancêtres irlandais, l’homme opiniâtre qui a lutté sans cesse pour sortir la comédie musicale de ses conventions.


La trajectoire de Kelly, née à Pittsburgh en 1912, témoigne d’un parcours d’abord hésitant (études d’économie, puis de droit) avant que Broadway ne révèle son potentiel. Pal Joey lui offre une reconnaissance décisive, qui attire Hollywood et amorce une collaboration fondatrice avec Stanley Donen. Ses débuts au cinéma, encore dispersés entre studios et registres, trouvent leur véritable cohérence à partir de Cover Girl, où s’esquisse déjà la fusion entre danse, narration et invention visuelle qui deviendra sa signature.
Après la parenthèse de la guerre, la décennie 1946‑1956 constitue son âge d’or. À la M.G.M., Kelly multiplie les chefs‑d’œuvre, qu’il s’agisse des collaborations avec Minnelli (The Pirate, An American in Paris, Brigadoon) ou des films coréalisés avec Donen, dont Singin’ in the Rain demeure l’accomplissement le plus éclatant. Cette période voit également la concrétisation de son ambition la plus personnelle : Invitation to the Dance, tentative rare d’un film-ballet intégral, qui affirme la danse comme langage autonome.
La fin des années 1950 marque un infléchissement : départ de la M.G.M., divorce, accident de ski. Pourtant, loin de s’effacer, Kelly diversifie ses activités (rôles dramatiques, mises en scène, chorégraphies pour l’Opéra de Paris, télévision) tout en conservant une aura intacte, comme en témoigne son apparition dans Let’s Make Love. Les décennies suivantes, plus irrégulières, sont marquées par des projets dispersés, quelques réalisations, des apparitions télévisées, et une présence scénique sporadique. Mais la reconnaissance institutionnelle, scellée par le Lifetime Achievement Award de l’AFI en 1985, consacre une œuvre qui a profondément redéfini la relation entre danse et cinéma.


COVER GIRL (La reine de Broadway) – Charles Vidor (1944)
Pour un historien de cinéma, l’un des éléments les plus marquants de Cover girl est assurément le conflit de générations qui a marqué son tournage en 1943, même si cet affrontement n’a peut-être pas été perçu comme tel à l’époque. Une grande partie de l’équipe est en effet composée de vétérans du cinéma, qu’il s’agisse du réalisateur Charles Vidor, du chef opérateur Rudolph Maté, du compositeur Jerome Kern ou du parolier Ira Gerswhin.

ANCHORS AWEIGH (Escale à Hollywood) – George Sidney (1945)
Anchors aweigh est la première rencontre à l’écran de Gene Kelly et Frank Sinatra, quatre ans avant Take me out to the ball game (Match d’Amour) et On the town (Un Jour à New York). Cette comédie musicale signée en 1945 par George Sidney regorge de bonne humeur, de chansons et de prouesses techniques.

ZIEGFELD FOLLIES – Vincente Minnelli (1945)
Dans un paradis de coton et de marbre, Florenz Ziegfeld se remémore ses souvenirs terrestres. Il fut un très célèbre directeur de revue à Broadway. Un à un, ses numéros défilent dans sa mémoire. Ne vous laissez pas effrayer par les automates mal dégrossis qui ouvrent le film. Dans un Broadway cartonné façon école maternelle, Vincente Minnelli commence par évoquer la pré-histoire de la comédie musicale, avec toute sa mièvrerie archaïque.

WORDS AND MUSIC (Ma vie est une chanson) – Norman Taurog (1948)
En 1918, à l’université de Columbia, Richard Rodgers et Lorenz Hart, deux étudiants rêveurs, enthousiastes et passionnés de musique font connaissance. Ils s’associent pour écrire des spectacles musicaux joués par les étudiants, Rodgers écrivant les notes et Hart les paroles des chansons. Leurs productions font tant parler d’elles que, l’année suivante, ils parviennent à placer l’une de leurs chansons, Any Old Place With You, dans un spectacle de Broadway. 

THE PIRATE – Vincente Minnelli (1948)
Avant-garde ! A l’issue d’une projection de travail organisée le 29 août 1947 à la MGM, Cole Porter fait part de ses craintes au producteur Arthur Freed : selon lui, The Pirate risque fort de dérouter le public. Et de fait, malgré son affiche prestigieuse, la sortie de cette comédie musicale atypique va constituer un désastre financier, les recettes atteignant à peine la moitié du budget initial… D’où vient que ce film, aujourd’hui culte, n’a pas séduit en 1948 ?

ON THE TOWN (Un Jour à New York) – Stanley Donen et Gene Kelly (1949)
En 1949, le producteur Arthur Freed décide de donner leur chance à deux chorégraphes, Gene Kelly et Stanley Donen, pour réaliser un film moderne et stylisé. Si le premier est déjà un artiste confirmé, le second n’a pas vingt-cinq ans quand le tournage commence. C’est sûrement sa jeunesse, alliée à la nouveauté du propos, qui permet au tandem de sortir des sentiers battus pour innover.

TAKE ME OUT TO THE BALL GAME (Match d’amour) – Busby Berkeley (1949)
Sortie au printemps 1949, cette comédie musicale de Busby Berkeley se livre à une étonnante incursion dans le monde du baseball américain, et marque la montée en puissance d’un certain Gene Kelly.

SUMMER STOCK (La Jolie fermière) – Charles Walters (1950)
Dernière comédie musicale de Judy Garland à la MGM, Summer stock séduit aujourd’hui encore par sa fraîcheur. Certes, le film souffre un peu d’un scénario relativement prévisible, et de seconds rôles aussi envahissants que décalés par rapport à ses deux grandes stars. Mais il y a, justement, ces deux grandes stars, réunies à l’écran pour la troisième et dernière fois…

AN AMERICAN IN PARIS – Vincente Minnelli (1951)
Paris d’opérette, chansons de Gershwin et danse sur les bords de Seine : Un Américain à Paris joue résolument la carte de la légèreté. C’est pourquoi la MGM en a confié la mise en scène à l’un des grands spécialistes de la comédie musicale, Vincente Minnelli. Épaulé par Gene Kelly, qui signe avec son brio habituel les chorégraphies du film, le cinéaste livre en 1951 une œuvre appelée à faire date. Certes, Minnelli dispose à la fois de moyens très confortables et de collaborateurs précieux.

SINGIN’ IN THE RAIN (Chantons sous la pluie) – Stanley Donen, Gene Kelly (1952)
Tourné en 1951 pour la MGM, le film de Stanley Donen et Gene Kelly jette un regard drôle et attachant sur le petit monde du cinéma hollywoodien. Un sommet de la comédie musicale, resté inégalé.

BRIGADOON – Vincente Minnelli (1954)
En 1954, Gene Kelly retrouve le réalisateur d’Un Américain à Paris pour une fable musicale pleine de bruyères et de cornemuses. On a parfois dit que Brigadoon était la plus européenne des comédies musicales américaines. Inspirée d’un conte allemand et transposée en Écosse, son intrigue joue sur la nostalgie de la Vieille Europe, cette terre qu’ont quittée tant d’immigrants devenus citoyens des États-Unis.

IT’S ALWAYS FAIR WEATHER ( Beau fixe sur New York) – Stanley Donen et Gene Kelly (1955)
Après les inoubliables On the Town et Singin’ in the Rain, It’s Always Fair Weather est le troisième volet de la trilogie de « musical » réalisée par l’équipe Kelly- DonenFreed-Comden-Green. Cette comédie musicale possède tous les atouts du genre : des danseurs exceptionnels, des numéros originaux, une mise en scène parfaite utilisant judicieusement le cinémascope et le split screen et un scénario qui ose une véritable satire acerbe de la société américaine.

LES GIRLS – George Cukor (1957)
A première vue, Les Girls pourrait facilement être rapproché d’Un Américain à Paris. Interprétées par Gene Kelly à six ans d’intervalle, ces deux comédies musicales ont pour cadre la capitale française, et résonnent des mélodies de deux géants de Broadway : Cole Porter, pour la première, George Gershwin pour la seconde. Mais la ressemblance s’arrête là, car à l’innocence du film de Minnelli, répond l’ironie de celui de Cukor.



LA COMÉDIE MUSICALE
La comédie musicale a été longtemps l’un des genres privilégiés de la production hollywoodienne, et probablement le plus fascinant . Né dans les années 1930, en même temps que le cinéma parlant, elle témoigna à sa manière, en chansons, en claquettes et en paillettes, de la rénovation sociale et économique de l’Amérique. Mais c’est dix plus tard, à la Metro-Goldwyn-Mayer, que sous l’impulsion d’Arthur Freed la comédie musicale connut son véritable âge d’or, grâce à la rencontre de créateurs d’exception (Vincente Minnelli, Stanley Donen) et d’acteurs inoubliables (Fred Astaire, Gene Kelly, Judy Garland, Cyd Charisse, Debbie Reynolds). Par l’évocation de ces années éblouissantes à travers les films présentés, cette page permet de retrouver toute la magie et le glamour de la comédie musicale.

LES MUSICALS DE LA MGM
L’âge d’or de la comédie musicale hollywoodienne, celle qui réussit l’accord parfait entre action, musique et danse, est à jamais lié à un sigle : MGM et à un nom : Arthur Freed, le grand promoteur du genre.


DIX ANS DE CINÉMA, DIX ANS DE REGARDS, DIX ANS DE FIDÉLITÉ
Depuis dix ans, Mon cinéma à moi explore le cinéma comme on arpente un territoire intérieur, en suivant les lignes de fuite, les ombres portées et les éclats discrets qui traversent les œuvres. Dix ans à laisser les films parler à leur rythme, à écouter ce qu’ils murmurent sous la surface, à éclairer ce qui demeure souvent en retrait. Dix ans d’un regard patient, attentif, qui préfère la profondeur à l’évidence et qui avance, sans bruit, vers ce que le cinéma révèle lorsqu’on accepte de s’y attarder.



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