Le Film étranger

HIGH NOON (Le train sifflera trois fois) – Fred Zinnemann (1952)

Will Kane (Gary Cooper) quitte son poste de shérif pour épouser Amy. Le jour de leur mariage, il apprend qu’un criminel qu’il a autrefois arrêté revient par le train de midi afin de se venger. Malgré l’opposition de sa femme, il choisit de reprendre ses fonctions. Ce western, récompensé par plusieurs Oscars et écrit par Carl Foreman, critiquerait en filigrane le maccarthysme à travers la lâcheté des habitants de Hadleyville, symbole de la passivité face à la chasse aux sorcières. Le film se distingue aussi par son suspense en temps réel, renforcé par les nombreux plans d’horloges qui accentuent la tension et la solitude croissante du shérif. La mise en scène, notamment dans la rue désertée avant l’affrontement final, souligne son isolement. L’œuvre se démarque également par la richesse de ses personnages féminins, notamment Amy (Grace Kelly),  tiraillée entre ses convictions pacifistes et son amour pour son mari, et une « commerçante » (Katy Jurado) lucide face à l’hypocrisie masculine.

En 1950-1951, Carl Foreman avait écrit un scénario de western dont le personnage principal était le shérif vieillissant contraint d’affronter seul une bande de dangereux hors-la-loi après avoir été lâchement abandonné par ses concitoyens et même par sa propre femme. Ainsi est né High Noon, l’un des plus célèbres westerns des années 1950 et le dernier fruit d’une longue et féconde collaboration entre le scénariste Carl Foreman et le producteur indépendant Stanley Kramer. Ceux-ci n’avaient sans doute pas prévu le phénoménal succès de ce film au budget modeste, tourné en noir et blanc.

Afin d’éviter toute accusation ultérieure de plagiat, Kramer acheta les droits d’un récit de John W. Cunningham, « The Tin Star », dont l’intrigue présentait de vagues ressemblances avec le scénario de Carl Foreman. Comme metteur en scène, il choisit Fred Zinnemann, avec lequel il avait déjà travaillé (ainsi que Foreman) pour C’étaient des hommes (The Men, 1950). Le rôle principal fut offert à Gary Cooper, alors âgé de cinquante et un ans et dont la carrière connaissait à l’époque un très sensible ralentissement.

A Hollywood, la chasse aux sorcières battait son plein et Carl Foreman figurait au nombre des personnalités incriminées. Soupçonné de sympathies communistes, il devra, en cours de tournage, comparaître devant la Commission sénatoriale d’enquête sur les activités antiaméricaines. Comme il refusera de répondre aux questions et de donner des noms, le sien sera porté sur la fameuse liste noire et il sera boycotté par les grands studios. Il poursuivra désormais sa carrière en Europe. Du fait de cet ostracisme politique, High Noon sera considéré (parfois un peu abusivement) comme une amère allégorie sur le maccartisme, et on montera en épingle les allusions symboliques. Ainsi, le geste du shérif Will Kane qui, après avoir éliminé les hors-la-loi et par conséquent écarté tout danger de sa pusillanime petite ville, jette dans la poussière son étoile de shérif, sera interprété comme la réponse méprisante de Foreman à la justice et à la société américaines.

Toutefois le suspense angoissant du film et la tension croissante des scènes ne laissent guère au spectateur le loisir de s’interroger sur la signification cachée de telle ou telle image. Filmé selon les règles classiques de l’unité de temps, de lieu et d’action, High Noon montre quatre-vingt-cinq minutes de la vie d’une petite ville de l’Ouest, très exactement de dix heures trente-cinq du matin à un peu plus de midi, le jour même où le shérif Will Kane se marie. Durant ce bref laps de temps, le public, tout comme les habitants de Hadleyville, subit l’attente angoissante du train de midi, celui par lequel arriveront les bandits. La tension lancinante se dénouera lors de l’affrontement final qui verra le shérif seul, au milieu d’une ville hostile dont les ombres dissimulent partout des menaces mortelles. Le happy-end attendu reste ici plutôt ambigu, car Kane, repoussant les congratulations hypocrites de ses concitoyens, embrasse sa femme retrouvée et, ensemble, ils tournent le dos à Hadleyville…

L’écoulement à la fois interminable et inexorable du temps est souligné de façon très évidente par tous les gros plans d’horloges, dont les aiguilles se rapprochent peu à peu de l’heure fatidique, à la fois attendue et redoutée : midi. Cet artifice de narration accentue le caractère dramatique et théâtral du récit. Le tic-tac obsédant des pendules semble rythmer les battements de cœur de Will Kane, magistralement interprété par Gary Cooper. Sans aucun doute, le shérif a peur. A mesure que les minutes s’écoulent, sa marche solennelle à travers les rues ensoleillées de la petite ville devient plus raide et comme plus mécanique. Mais on sent en même temps grandir la résolution de celui qui refuse de céder à la peur. A un moment toutefois, Kane entre dans son bureau, prend sa tête entre les mains et éclate en sanglots. Mais ce bref abandon n’est pas un renoncement, c’est au contraire la prise de conscience de sa véritable nature, de sa nature d’homme vulnérable et destiné à mourir. D’ailleurs cet unique instant de faiblesse est aussi une source de force nouvelle : peu après, avec la seule aide de sa femme, Kane parviendra à éliminer ses redoutables ennemis.

Le shérif Kane est une figure clé du western des années 1950 avec Shane, le héros de L’Homme des vallées perdues (Shane, 1953), incarnation de la force tranquille face à la forfanterie arrogante : insoucieux des moqueries et des hâbleries des cow-boys, Shane montre une surprenante humilité qui contraste avec sa meurtrière habileté au revolver. Comme Kane, il représente le courage moral, lucide et adulte, celui qui n’exclut pas la peur. Kane n’a pas seulement à affronter la mort, mais aussi les humiliations et la pire de toutes : celle d’être abandonné par la femme qu’il aime et qu’il vient d’épouser voici quelques minutes. Après le décevant accueil réservé au film lors de l’avant-première, Stanley Kramer demandera au compositeur Dimitri Tiomkin d’y ajouter une chanson. Ce sera le célèbre « Do Not Forsake Me, Oh My Darling ! « , ballade mélancolique dont le refrain désespéré « Si toi aussi tu m’abandonnes… » constitue un lancinant leitmotiv aux déambulations solitaires de Will Kane, exprimant le tourment secret qui ravage ses traits.

La remarquable performance de Gary Cooper sera récompensée par un Oscar et relancera sa carrière d’acteur de western. Éclatant succès commercial, High Noon récoltera encore d’autres lauriers : Oscar de la meilleure chanson, de la meilleure bande sonore et du meilleur montage. Pour des millions de spectateurs, enfin, le film restera l’archétype du western des années 1950.


L’histoire

Le film se déroule approximativement en temps réel, comme l’illustrent les plans récurrents de l’horloge dans le bureau du shérif. L’action du film, qui dure 85 minutes, débute en effet à 10h30 et se termine peu après midi. À dix heures trente du matin, le shérif d’Hadleyville, Will Kane, vient d’épouser la jeune quaker Amy Fowler. Tous deux projettent d’ouvrir un magasin dans une bourgade voisine et Will Kane s’apprête à rendre son étoile de shérif. Mais il apprend le retour imminent de Frank Miller, qu’il a jadis arrêté et qui a par la suite été condamné à mort. Finalement libéré au bout de cinq ans, Miller est en route pour Hadleyville dans l’intention de régler son compte au shérif. Il doit arriver par le train de midi à la gare, où trois de ses complices l’attendent. Malgré les supplications de sa femme, Kane décide de rester à son poste et tente de recruter des hommes parmi les habitants de la ville. Mais, l’un après l’autre, tous lui font défaut, par lâcheté, intérêt ou amitié pour le bandit. C’est donc seul qu’il va devoir faire face à quatre hommes, jusqu’à ce que son épouse comprenne, grâce à l’intervention de l’ancienne maîtresse de son mari, que sa place est auprès de lui. À l’arrivée du train, les rues de la ville désertées se transforment en champ de bataille…



GARY COOPER : LE GÉANT TRANQUILLE
Plus qu’aucun autre acteur, Gary Cooper représenta pour les Américains le portrait type du pionnier, de l’homme pourvu de toutes les vertus – loyauté courage et fermeté. Ses personnages de western, de « The Virginian » à « High Noon », ne sont pas fondamentalement différents de l’héroïque officier de « The Lives of a Bengal Lancer » ou du paysan apparemment naïf de « Mr. Deeds Goes to Town ».

GRACE KELLY OU l’ANTI-MARILYN
En même temps que, grâce à l’assouplissement de la censure, déferlait sur les écrans la première vague, encore assez timide, d’érotisme, de scandale et de laisser-aller, en même temps que ce relâchement nouveau s’incarnait dans un certain nombre d’actrices provocantes, dont Marilyn Monroe fut le type achevé, et Jayne Mansfield la caricature, Hollywood sécrétait également leur parfait antidote sous les traits de Grace Kelly.  


LES NOUVEAUX HORIZONS DU WESTERN
Dans les années 1950, le western atteint son apogée en renouvelant ses mythes grâce aux innovations techniques et à une profondeur psychologique accrue. Il reflète les inquiétudes de l’Amérique de l’après‑guerre tout en valorisant ses idéaux traditionnels, offrant ainsi un équilibre entre spectacle et maturité narrative.



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