La Comédie musicale

CABARET – Bob Fosse (1972)

Au croisement du spectacle et de l’Histoire, Cabaret demeure l’un des films les plus déroutants et les plus visionnaires du cinéma musical. En 1972, Bob Fosse transforme le Kit Kat Klub en miroir déformant d’un monde qui bascule, où la décadence côtoie la menace et où chaque numéro devient un commentaire acéré sur la montée du nazisme. Autour de cette scène‑monde, trois figures s’imposent : Liza Minnelli, apparition fulgurante et icône queer, Michael York, douceur fragile emportée par la tourmente, et Fosse lui‑même, chorégraphe devenu cinéaste, qui fait entrer le musical dans l’âge adulte. Retracer la genèse, les audaces et les visages de Cabaret, c’est comprendre comment un film peut à la fois divertir, troubler et éclairer, et pourquoi, plus de cinquante ans après, il continue de nous regarder droit dans les yeux. Face aux crispations et aux inquiétudes de notre époque, il est impossible de rester indifférent à ce que Fosse nous montre : la manière dont un pays glisse, presque sans s’en rendre compte, vers l’irréparable…

Cabaret arrive sur les écrans en 1972, une évidence s’impose : ce film n’est pas une comédie musicale comme les autres. Il en possède les attributs, chansons, numéros chorégraphiés, mélodies inoubliables, star incandescente, mais refuse la légèreté, la futilité et surtout le happy end qui caractérisent traditionnellement le genre. Pour la première fois, une salle de spectacle devient le véritable personnage central, le cœur battant autour duquel gravitent toutes les trajectoires humaines. Et ce lieu n’est pas n’importe lequel : un cabaret, le Kit Kat Klub, espace de travestissement, de désir, d’illusions et de menace.

Il faut d’abord revenir à ses origines littéraires et scéniques. Le film plonge ses racines dans Adieu à Berlin de Christopher Isherwood, récit semi-autobiographique où l’auteur raconte son expérience de jeune écrivain dans le Berlin des années 1930. John Van Drutten en tire une pièce, I Am a Camera, adaptée au cinéma en 1955. Au milieu des années 1960, le projet devient comédie musicale à Broadway, confiée à Harold Prince après le refus de Bob Fosse. Ironie du destin : Liza Minnelli, recalée quatorze fois pour la scène, deviendra six ans plus tard l’icône absolue du film.

Bob Fosse accepte finalement de réaliser Cabaret, il n’a derrière lui qu’un seul long métrage, Sweet Charity. Mais son expérience de danseur, chorégraphe et homme de théâtre lui confère une maîtrise rare du rythme, du geste et de la mise en scène. Avec Cabaret, il ose ce que personne n’avait tenté : faire du Berlin pré-hitlérien le décor d’un musical, et utiliser la forme même du spectacle pour analyser la montée du nazisme. Dès la première scène, le film se présente comme une caisse de résonance où les numéros du Kit Kat Klub commentent, dédoublent et ironisent les événements extérieurs. Joel Grey, maître de cérémonie diabolique, devient le chœur antique de cette tragédie moderne. Fosse construit une architecture narrative en miroir : d’un côté la vie réelle, de l’autre le spectacle qui la reflète, la déforme, la révèle. Cette mise en abyme, presque brechtienne, impose au spectateur un recul critique constant.

Bob Fosse ne filme pas seulement la montée du nazisme : il en montre les conditions de possibilité. Le Berlin qu’il dépeint est un monde d’ambiguïtés sexuelles, de corruption, de bourgeoisie putride, de fêtes qui masquent la peur. Les pièces du puzzle se mettent en place lentement, jusqu’à la scène de l’auberge, moment pivot du film. Dans une lumière douce de fin d’après-midi, un adolescent entonne Tomorrow Belongs to Me. La caméra révèle progressivement son uniforme des jeunesses hitlériennes. Les clients se lèvent, chantent, se rallient. Un vieil homme, seul, regarde avec dédain cette ferveur naissante. Le bras du jeune chanteur se lève. Le chant devient triomphal. Et Joel Grey, en insert, esquisse une grimace sardonique. Cette scène, d’une puissance glaçante, marque le point de rupture : désormais, la menace envahit le récit.

Le cabaret est un lieu de renversement : travestissement, immoralité, sexualité débridée, caricature des puissants. On y rit, on y baise, on y danse dans la boue. Les miroirs déformants, les contre-plongées, les maquillages outranciers composent un univers grotesque, presque dionysiaque. Mais paradoxalement, au cœur de cette obscénité surgit une forme de sacré. La lumière blanche sur les mains de Sally, la grâce de ses gestes, la fragilité de son regard créent une tension entre pureté et décadence. Sally Bowles incarne une transcendance : l’amour, le rêve, la passion comme ultime refuge dans un monde qui s’effondre.

L’apparition de Sally est un choc : visage de poupée triste, maquillage outrancier, cheveux courts, bouche ouverte, regard incandescent. Elle évoque Dietrich, Garbo, mais annonce aussi une nouvelle figure du cinéma : queer, tragique, moderne. Liza Minnelli, 25 ans, explose à l’écran. Elle déborde du cadre, le fait vibrer, le fait valser. Sally appartient à une lignée : Fanny Brice (Barbra Streisand), puis plus tard Ally (Lady Gaga). Des héroïnes marginales, fantasques, dont le désir et la joie deviennent des forces subversives. Cabaret est aussi un film érotique, où les regards muets, les gestes retenus, les triangles amoureux et les identités fluides composent une modernité bouleversante.

Avec Cabaret, le musical entre dans l’âge adulte. Fosse brise l’illusion réaliste, intercale les chansons comme commentaires ironiques, transforme le spectacle en miroir déformant du réel. Les numéros du Kit Kat Klub ne sont jamais gratuits : Money, le tableau du gorille juif, Maybe This Time plongé dans la pénombre, tous participent à une réflexion sur le pouvoir de l’art, sa capacité à sauver ou à tromper. La chanson Tomorrow Belongs to Me, seule interprétée hors du cabaret, cristallise cette ambiguïté : la beauté du chant sert une idéologie mortifère. Le spectacle peut fédérer, galvaniser, manipuler. Fosse le sait, et le montre.

Le film se referme comme il s’était ouvert : au Kit Kat Klub. Mais dans les miroirs déformants, les brassards nazis sont désormais visibles. Le maître de cérémonie chante : « Auf wiedersehen, à bientôt… Puis disparaît dans l’obscurité. Le générique s’affiche dans un silence lourd, comme si la musique elle-même avait été vaincue. Finalement, Cabaret est plus qu’une comédie musicale : c’est un drame, une allégorie, un avertissement. Le premier musical politique, et sans doute le dernier à atteindre une telle puissance. Après lui, le genre deviendra plus sombre (New York, New York), plus pessimiste (Nina), plus intérieur (Dancer in the Dark, Chicago). La musique ne sera plus dans le monde, mais dans la tête des personnages. Et au centre de cette révolution, une étoile : Liza Minnelli ! Life is a cabaret, old chum… Come to the cabaret.



L’histoire

Dans le Berlin du début des années 1930, alors que le nazisme gagne progressivement du terrain, Sally Bowles (Liza Minnelli), une chanteuse excentrique du Kit Kat Klub, se lie d’amitié puis tombe amoureuse de Brian (Michael York), un jeune universitaire anglais venu poursuivre ses études. Leur relation est bouleversée par l’arrivée de Max (Helmut Griem), un riche aristocrate qui les entraîne dans une vie de luxe avant de les abandonner. Lorsque Sally découvre qu’elle est enceinte sans savoir qui est le père, Brian lui propose une vie stable en Angleterre, mais elle refuse ce destin et choisit de rester à Berlin après avoir avorté. Parallèlement, une intrigue secondaire raconte l’histoire de Fritz (Fritz Wepper) et Natalia (Marisa Berenson), une jeune héritière juive. Malgré les obstacles liés à l’antisémitisme croissant, ils finissent par se marier après que Fritz révèle qu’il est lui-même juif. Tout au long du film, la montée du nazisme se fait de plus en plus menaçante. Le contraste entre l’atmosphère festive et décadente du cabaret et la dégradation politique de l’Allemagne souligne l’approche d’une tragédie historique imminente. Le film se conclut par le départ de Brian pour l’Angleterre, tandis que Sally continue sa vie à Berlin, alors que les signes de l’arrivée du régime nazi deviennent de plus en plus visibles.


Programme musical (sélection)
« Willkommen »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Joel Grey with Liza Minnelli, Kathryn Doby, Inge Jaeger, Angelika Koch, Helen Velkovorska, Gitta Schmidt and Louise Quick
« Mein Herr »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli with Kathryn Doby, Inge Jaeger, Angelika Koch, Helen Velkovorska, Gitta Schmidt and Louise Quick
« Maybe This Time »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli
« Money, Money »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli and Joel Grey
« Cabaret » & « Finale »
Music by John Kander – Lyrics by Fred Ebb
Performed by Liza Minnelli, Joel Grey and the Ensemble

À 25 ans, Liza Minnelli surgit dans Cabaret comme une déflagration. Fille de Judy Garland et de Vincente Minnelli, elle porte en elle l’héritage du musical hollywoodien tout en le réinventant. Son visage de poupée triste, ses yeux surmaquillés, son jeu de jambes sur une chaise en osier, sa manière de déborder du cadre font d’elle une icône queer, moderne, tragique et flamboyante. Sally Bowles n’est pas seulement un rôle : c’est une incarnation. Minnelli y mêle fragilité et audace, pureté et décadence, rêve et désillusion. Elle transforme chaque numéro en profession de foi, chaque regard en promesse d’absolu. Sans elle, Cabaret serait un autre film ; avec elle, il devient un mythe. Son Oscar n’est pas une récompense : c’est une évidence.

Michael York apporte à Cabaret une présence pleine de délicatesse. Son Brian Roberts, jeune professeur anglais guindé, timide, parfois maladroit, incarne l’innocence prise dans la tourmente. York joue sur la retenue, sur les silences, sur les regards humides qui disent plus que les mots. Face à l’extravagance de Sally et au charme trouble de Maximilian, il devient le point d’équilibre du trio, celui qui observe, qui hésite, qui découvre ses propres zones d’ombre. Sa douceur, sa naïveté, sa vulnérabilité donnent au film une dimension profondément humaine. Dans un monde qui se fissure, il est la figure de l’homme ordinaire, emporté malgré lui par l’histoire et par le désir.

Bob Fosse (1927‑1987) est l’un des grands rénovateurs de la comédie musicale américaine. Né à Chicago, il débute très jeune dans des numéros de cabaret avant de se tourner vers la danse et la chorégraphie. Broadway le révèle dans les années 1950 grâce à son style immédiatement reconnaissable : gestes anguleux, précision extrême, sensualité assumée, humour noir et fragmentation du mouvement. Il signe les chorégraphies de Pajama Game, Damn Yankees ou Sweet Charity, imposant une grammaire visuelle qui deviendra sa marque. En 1969, il passe à la réalisation avec Sweet Charity, un remake musical des Nuits de Cabiria de Fellini , mais c’est Cabaret (1972) qui fait de lui un cinéaste majeur. En mêlant spectacle et politique, décadence et menace historique, Fosse transforme le musical en un art adulte et réflexif. Il poursuit cette exploration avec Lenny (1974), All That Jazz (1979) – son chef‑d’œuvre autobiographique – et Star 80 (1983), confirmant une œuvre sombre, nerveuse, obsédée par la scène et ses illusions.


LA COMÉDIE MUSICALE
La comédie musicale a été longtemps l’un des genres privilégiés de la production hollywoodienne, et probablement le plus fascinant . Né dans les années 1930, en même temps que le cinéma parlant, elle témoigna à sa manière, en chansons, en claquettes et en paillettes, de la rénovation sociale et économique de l’Amérique. Mais c’est dix plus tard, à la Metro-Goldwyn-Mayer, que sous l’impulsion d’Arthur Freed la comédie musicale connut son véritable âge d’or, grâce à la rencontre de créateurs d’exception (Vincente Minnelli, Stanley Donen) et d’acteurs inoubliables (Fred Astaire, Gene Kelly, Judy Garland, Cyd Charisse, Debbie Reynolds). Par l’évocation de ces années éblouissantes à travers les films présentés, cette page permet de retrouver toute la magie et le glamour de la comédie musicale.


La bande-annonce


En savoir plus sur mon cinéma à moi

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.