Ce qui frappe d’emblée dans Lumière d’été, c’est la manière dont Jean Grémillon installe un dispositif moral sans jamais le déclarer. Le film s’ouvre comme une histoire sentimentale, presque anodine, mais très vite les lieux, les corps, les silences composent une géographie de tensions où chacun révèle ce qu’il est. Revu aujourd’hui, le film apparaît comme une exploration des zones grises : un cinéma qui refuse les certitudes, qui observe les êtres dans leurs contradictions, et qui fait de la lumière, paradoxalement, un révélateur d’ombres.

Derrière l’apparence d’un marivaudage montagnard, Grémillon compose un véritable théâtre d’âmes. Les personnages ne sont jamais figés : ils glissent, se recomposent, se cherchent, se manquent. Michèle (Madeleine Robinson), dessinatrice de mode venue retrouver un amant peintre, avance dans le paysage comme une silhouette en quête d’un horizon intérieur. Cri-Cri (Madeleine Renaud), l’aubergiste, ancienne danseuse, incarne une solitude blessée, une dignité farouche qui fait d’elle l’un des plus beaux portraits féminins du cinéma français des années 1940. Autour d’elles gravitent trois hommes : Roland (Pierre Brasseur), artiste brisé et magnifique looser prévertien ; Patrice (Paul Bernard), châtelain aristocratique, prédateur moral dont le château devient un piège ; Julien (Georges Marchal), ingénieur du barrage, figure lumineuse, presque trop pure pour le monde qu’il traverse.

À mesure que le récit avance, un autre élément s’impose : la manière dont Grémillon fait respirer les lieux. La montagne, les mines, les conduites d’eau, les explosions de dynamite ne sont jamais de simples décors ; ils forment un tissu vivant, une matière qui influence les gestes, les choix, les dérives. Le barrage en construction devient l’image d’un futur possible, d’une énergie collective, d’une modernité qui s’oppose à la stagnation aristocratique du château. Dans ce contraste, Grémillon inscrit une lecture politique discrète mais déterminante : l’Occupation est là, hors champ, et le film, sans jamais la nommer, en contredit les valeurs dominantes. L’aristocrate est corrompu, les ouvriers sont solidaires, les femmes sont des sujets, les passions ne respectent aucune morale imposée. Sous le vernis d’un drame sentimental, Lumière d’été est un film de résistance intérieure.

Le bal costumé, sommet baroque du récit, condense cette tension. On y danse comme dans La Règle du jeu, avec la même conscience aiguë que la fête précède la catastrophe. Les masques, les rires, les gestes trop vifs : tout annonce la chute. Roland, interprété par un Pierre Brasseur bouleversant, y trouve son espace tragique. Son personnage, mélange de sarcasme, de fragilité et de grandeur désespérée, est l’un des plus beaux artistes du cinéma français. Il parle pour ne pas sombrer, mais c’est dans le silence que Grémillon le filme le mieux : un visage dans la pénombre, un regard qui vacille, une chute dans un placard qui ressemble à un tombeau intérieur.

La dernière séquence, Julien sauvant Michèle dans la zone de dynamitage, est une image de renaissance. Les deux jeunes gens, lovés dans la conduite d’eau ouverte sur le ciel, semblent sortir d’un tunnel moral autant que physique. C’est une scène de clairvoyance, de libération, de lumière retrouvée. Elle dit ce que le film n’a cessé de murmurer : la vie est mouvement, transformation, circulation. Rien n’est jamais acquis, rien n’est jamais figé.
Retrouvez la publication d’origine consacrée au film, avec le texte complet, les extraits, une galerie de photos et les autres films de Jean Grémillon. Un ensemble précieux pour saisir la genèse chaotique et lumineuse de ce chef‑d’œuvre né d’un été de cinéma.

LUMIÈRE D’ÉTÉ – Jean Grémillon (1943)
C’est un film qui ne cesse de surprendre par la finesse de son dispositif, jamais déclaré mais toujours perceptible. Sous le vernis d’un récit sentimental, Grémillon installe une zone de trouble où les personnages se dévoilent malgré eux. La montagne, le chantier, les corps en mouvement deviennent les vecteurs d’une vérité qui affleure par fragments. C’est un cinéma de clairvoyance, qui éclaire les ombres sans jamais les dissiper.

JEAN GRÉMILLON : L’amour du vrai
Le succès de Remorques, en 1941, devait constituer pour Jean Grémillon une revanche sur quinze ans de déboires. Curieusement, c’est au cœur d’une des périodes les plus noires de notre histoire, que ce « cinéaste maudit » va pouvoir le mieux s’exprimer, et dans l’œuvre de ce metteur en scène de gauche, s’il en fut, la période « vichyssoise » apparaît comme une trop brève saison privilégiée.
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Catégories :Le Film français

