Tourné à l’été 1936, Partie de campagne naît dans un climat d’improvisation, de camaraderie et d’orages qui interrompent sans cesse le travail de Jean Renoir. Ce tournage chaotique, porté par une équipe de futurs maîtres donne pourtant naissance à l’un des films les plus libres et les plus lumineux du cinéma français. Abandonné puis remonté dix ans plus tard, le projet inachevé devient une forme accomplie où la nature, le désir et le temps composent une matière unique.

Dans Partie de campagne, Renoir retrouve cette évidence qui traverse son cinéma : un art de la continuité entre les corps, le paysage et la lumière. Le film, tourné en 1936 et longtemps laissé en suspens avant d’être monté en 1945, n’a rien d’un fragment mutilé : il s’impose comme une forme accomplie, où l’inachèvement devient principe esthétique.

Renoir filme la campagne non comme décor mais comme organisme vivant. Les feuillages, les remous de la rivière, les nuages qui passent, tout participe à la dramaturgie. La caméra, mobile, souple, épouse les mouvements du vent autant que ceux des personnages. Cette fusion entre nature et cinéma, héritée de l’impressionnisme paternel, confère au film une qualité tactile : on ne regarde pas Partie de campagne, on le respire.

Le cœur du film, c’est cette dérive en yole où Henriette et Henri s’abandonnent à une émotion qui les dépasse. Renoir capte l’instant avec une justesse presque documentaire : pas de surenchère, pas de lyrisme appuyé, mais une vérité nue, fragile. Le montage, d’une limpidité remarquable, laisse affleurer la tension entre désir et retenue. La scène, souvent commentée, demeure l’un des plus beaux moments de sensualité du cinéma français : un geste, une larme, un baiser qui semble surgir de la nature elle-même.

Autour de Renoir, une équipe qui deviendra mythique : Jacques Becker, Henri Cartier-Bresson, Luchino Visconti, Claude Renoir. Le film est traversé par cette énergie collective, cette liberté de tournage qui autorise les improvisations, les trouvailles, les accidents heureux. On y perçoit déjà les futures obsessions de Becker, la rigueur de Cartier-Bresson, l’élégance de Visconti. Partie de campagne est aussi un carrefour, un lieu de passage où se cristallise une certaine idée du cinéma européen.

Si le film charme par sa légèreté, il frappe par sa mélancolie. Renoir observe la famille Dufour avec une ironie douce, jamais cruelle. Le retour à Paris, la résignation d’Henriette, la rencontre finale avec Henri, tout cela compose une méditation sur l’occasion manquée, sur la fatalité sociale, sur la fragilité du bonheur. Le film dit, avec une simplicité bouleversante, que l’amour n’est pas toujours une trajectoire : parfois, il n’est qu’un éclair.
Retrouvez la publication d’origine consacrée au film, avec le texte complet, les extraits, une galerie de photos du tournage et les témoignages essentiels de Jean Renoir et Pierre Braunberger. Un ensemble précieux pour saisir la genèse chaotique et lumineuse de ce chef‑d’œuvre né d’un été de cinéma.

PARTIE DE CAMPAGNE – Jean Renoir (1936 – 1946)
Moyen métrage aussi travaillé qu’un film long (selon l’expression de son auteur), ce dix-septième film de Renoir est une œuvre faussement limpide. Simple histoire d’amour pour une banale promenade à la campagne, il porte, jusqu’à en crier, toute la tragédie de l’amour en Occident – une tragédie dont Renoir, de film en film, fera une critique de plus en plus radicale pour en consommer définitivement la fin dans Le roi d’Yvetot.

JEAN RENOIR : UNE VIE AU SERVICE DU CINÉMA
Considéré par beaucoup comme « le plus grand et le plus français des cinéastes français », Jean Renoir aura marqué son temps avec des films où une féroce critique de la société s’alliait à un sens très vif du spectacle.
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Catégories :Le Film français

