Associant des traits fins à des pommettes saillantes et une bouche sensuelle, éduquée dans d’excellentes écoles d’Amérique et d’Europe, Gene Tierney était une femme splendide à la distinction sans faille mais à la beauté indéchiffrable. Hollywood mit plusieurs années à tirer parti de cette actrice originale, se contentant de miser sur sa splendeur alors que son véritable atout résidait dans son étrangeté. Dans un premier temps, la Fox ne trouva d’emploi à cette énigme vivante qu’en lui offrant des rôles de beautés exotiques. La critique accueillit avec sévérité les premiers pas de celle qui semblait être une femme au charme exceptionnel, mais sans grand talent d’actrice. Puis le miracle se produisit, aidé par beaucoup de passion et de travail. Hollywood lui proposa des rôles correspondant à sa nature, elle apprit à poser sa voix et à laisser parler le mystère de son regard. Gene Tierney devint Laura, la belle absente. Sa carrière changea de dimension grâce aux films noirs auxquels son maintien aristocratique donnait une aura de noblesse théoriquement étrangère à ce genre. Si sa beauté lisse s’accommodait tellement bien des rôles de femmes troubles, c’est peut-être parce qu’une âme fragile se cachait derrière l’éducation sans faille de Gene Tierney. Ses troubles psychiques apparurent après qu’elle eut subi plusieurs coups du sort : la séparation de ses parents, dont les querelles avaient rythmé son enfance, un triste procès contre son père qui s’était institué son agent, la naissance d’une enfant très lourdement handicapée, puis la fin abrupte de son histoire d’amour avec un jeune homme plein d’avenir du nom de John Fitzgerald Kennedy… Sa vie la conduisit dans les terres obscures de la folie, également explorées par ses meilleurs rôles de cinéma, qu’il s’agisse d’une déraison douce et poétique (The Ghost and Mrs. Muir, 1947) ou de la démence la plus meurtrière (Leave Her to Heaven, 1945). Mais la manière dont elle parvint à s’extraire de son épreuve personnelle contribua à renforcer sa légende de femme à la fois digne, indépendante et finalement maîtresse de son destin. [Gene Tierney, l’absente magnifique – Hollywood, la cité des femmes – Antoine Sire (Ed. Actes Sud – Beaux-Arts – Institut Lumière) 2016]






Dans ses mémoires (Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma), Gene Tierney raconte comment Darryl F. Zanuck la remarqua un soir de 1940 dans une pièce à Broadway. Séduit par sa présence, il chargea aussitôt un assistant de la recruter. Plus tard, au Stork Club, fasciné par une jeune femme qui dansait, il déclara : « Laisse tomber la fille du théâtre, c’est celle-là qu’il nous faut. » Sans savoir qu’il s’agissait encore de Gene Tierney. Cette anecdote, presque digne d’un scénario hollywoodien, révèle déjà la singularité de l’actrice : une beauté changeante, capable de se métamorphoser d’un instant à l’autre, comme si elle portait en elle plusieurs visages.

Née en 1920 à Brooklyn, Gene Tierney grandit dans une famille irlandaise frappée par la Grande Dépression. Otto Preminger rappellera combien ces privations expliquaient son sens aigu de l’économie, même lorsqu’elle devint l’une des vedettes les mieux payées de la Fox. Redevenus prospères, ses parents l’envoyèrent étudier en Suisse, où elle affina son goût pour les arts et la poésie. Une visite des studios Warner bouleversa son destin : Anatole Litvak, frappé par sa beauté, lui lança la phrase qui deviendra le titre de ses mémoires. Pourtant, ses premiers succès furent théâtraux, à Broadway, où Zanuck la repéra et comprit qu’elle pouvait devenir l’un des visages de la Fox.



Dès son premier film, The Return of Frank James (Le Retour de Frank James, 1940), Fritz Lang lui confie le rôle d’une apprentie journaliste. Le Technicolor révèle le bleu irréel de ses yeux, tandis que Lang lui apprend à garder la bouche fermée entre deux répliques, pour atténuer une sensualité jugée trop provocante. L’année suivante, John Ford la transforme en sauvageonne dans Tobacco Road (La Route au tabac), rôle inattendu qui lui permet de s’éloigner des emplois élégants auxquels son maintien semblait la destiner. Ford lui-même avouera ne pas savoir exactement pourquoi il l’avait choisie : preuve que la jeune actrice, encore en quête de son identité cinématographique, fascinait autant qu’elle déconcertait. En 1941, elle incarne Belle Starr (La Reine des rebelles) dans le film d’Irving Cummings, production qui tente de retrouver l’atmosphère d’Autant en emporte le vent. Malgré les somptueuses robes de Travis Banton, Gene Tierney reste trop délicate pour ce personnage d’insurgée. Des problèmes oculaires compliquent même le tournage, ajoutant une fragilité réelle à une fragilité de rôle.



En 1941, elle trouve un emploi plus juste dans The Shanghai Gesture (Shanghaï) de Josef von Sternberg. Sensuelle, sophistiquée, presque féline, elle y apparaît comme une vamp parmi d’autres créatures baroques, dans un décor-casino devenu allégorie des Enfers. Sternberg, maître des atmosphères décadentes, capte chez elle une intensité qu’aucun autre réalisateur ne retrouvera. C’est une parenthèse flamboyante dans sa carrière. La même année, Henry Hathaway la dirige dans Sundown (Crépuscule), où elle joue une marchande arabe énergique et cosmopolite. Hathaway, peu convaincu par son jeu, reconnaîtra pourtant sa beauté et la reprend dans China Girl (La Pagode en flammes, 1942), où elle incarne une jeune patriote chinoise formée en Amérique. Son rôle reste essentiellement décoratif, comme dans Son of Fury : The Story of Benjamin Blake (Le Chevalier de la vengeance, 1942), où elle apparaît en Polynésienne, sirène perchée sur un rocher, avant de danser le tamure sous le regard émerveillé de Tyrone Power. Hollywood projette alors sur elle une série de fantasmes exotiques, comme si sa beauté devait être déplacée loin du réel pour mieux être contemplée.



Dans Rings on Her Fingers (Qui perd gagne, 1942), Rouben Mamoulian lui offre un rôle plus nuancé : une employée de magasin transformée en escroque élégante. Malgré quelques trouvailles de jeu, la critique reste sévère. Elle enchaîne ensuite avec Thunder Birds (Pilotes de chasse, 1942), où Wellman met en valeur sa beauté dans un Technicolor somptueux, notamment lors d’une scène nocturne où ses yeux, sa tenue et le ciel composent un camaïeu bleu inoubliable. Gene Tierney devient alors l’un des visages les plus photogéniques du cinéma américain. En 1943, Ernst Lubitsch lui donne l’un de ses rôles les plus équilibrés dans Heaven Can Wait (Le Ciel peut attendre). Fraîche, élégante, elle s’épanouit dans l’univers raffiné du cinéaste, malgré les sautes d’humeur de celui-ci, qu’elle affronte avec un courage qui finira par le séduire. Lubitsch, maître de la comédie sophistiquée, révèle chez elle une grâce que les films précédents n’avaient fait qu’entrevoir.



Avec Laura (1944), Gene Tierney accède aux rôles ambigus qui feront d’elle une légende. Elle y incarne une femme dont l’image, plus que la présence, nourrit le désir et l’obsession. Le portrait retouché par Preminger, la voix précieuse de Clifton Webb, la mélodie envoûtante de David Raksin : tout concourt à faire de Laura une apparition, une idée, un mystère. Tierney elle-même reconnaîtra que le public s’attache autant au personnage qu’à son interprétation. Preminger, reprenant le film après l’éviction de Mamoulian, réoriente le jeu des acteurs et transforme une production de série B en succès mondial. Malgré les réserves du New York Times, Gene Tierney devient une star. Laura inaugure une série de rôles où sa beauté semble chargée d’une inquiétude sourde, comme si son visage portait déjà les ombres de sa vie future.



Elle retrouve Preminger dans Whirlpool (Le Mystérieux docteur Korvo, 1949), où elle incarne une kleptomane manipulée par un hypnotiseur. Son étrangeté naturelle sert à merveille ce personnage trouble. L’année suivante, dans Where the Sidewalk Ends (Mark Dixon, détective), elle joue une femme simple et lumineuse, aimée par un policier violent en quête de rédemption. Sa douceur donne au film une émotion inattendue, comme si elle offrait à Dana Andrews un refuge dans un monde brutal. En 1945, elle est moins convaincante en Italienne blonde dans A Bell for Adano (Une cloche pour Adano), tourné sans maquillage, choix qu’elle adoptera souvent par la suite, comme pour se débarrasser des artifices imposés par Hollywood.



Leave Her to Heaven (Péché mortel, 1945) lui offre son rôle préféré : Ellen, psychopathe fascinante dont la quête maladive du bonheur vire à la destruction. Filmé dans un Technicolor éclatant qui contraste avec la noirceur du récit, le film révèle une Gene Tierney d’une justesse stupéfiante. Séduction, jalousie, froideur meurtrière : elle explore toutes les nuances du personnage, jusqu’à des scènes devenues mythiques, comme la noyade du jeune handicapé ou la chute dans l’escalier. La ressemblance physique avec Jeanne Crain, sa rivale, renforce encore la tension dramatique. Leave Her to Heaven est l’un des rares films où Gene Tierney semble entièrement maîtresse de son rôle, comme si la folie du personnage lui permettait d’exprimer une vérité intime que les rôles plus sages ne lui autorisaient pas.



En 1946, elle tourne Dragonwyck (Le Château du Dragon), premier film de Joseph L. Mankiewicz, où Vincent Price incarne un mari tyrannique et psychotique. Pendant le tournage, Gene Tierney rencontre John F. Kennedy, alors jeune officier. Leur idylle, publique et sincère, se brise lorsque Kennedy lui avoue que sa famille catholique refuserait un mariage avec une femme divorcée. En 1960, elle votera Nixon, geste autant sentimental que politique. Elle se réconcilie un temps avec Oleg Cassini, dont elle aura une seconde fille, avant un divorce définitif en 1952. La phrase qui clôt Dragonwyck— « On n’épouse pas un rêve » — résonne étrangement avec sa vie, comme si Mankiewicz avait filmé une vérité qu’elle n’osait pas encore formuler.



Dans The Ghost and Mrs. Muir (L’Aventure de madame Muir, 1947), elle incarne une veuve qui dialogue avec un fantôme, Rex Harrison, dans un récit empreint de douceur et de mélancolie. Le film, moins sombre que Dragonwyck, fait écho à sa fragilité intérieure. La relation entre la jeune femme et le fantôme semble presque préfigurer les troubles psychiques qui marqueront sa vie. La même année, elle est remarquable dans The Razor’s Edge (Le Fil du rasoir), adaptation de Somerset Maugham, où elle joue une femme vénéneuse, incarnation du matérialisme que fuit Tyrone Power. Elle y déploie une noirceur élégante, presque venimeuse, qui confirme son aptitude à incarner des personnages ambigus.



En 1948, elle apparaît dans The Iron Curtain (Le Rideau de fer), rôle effacé dans un film de propagande anticommuniste. Elle retrouve Tyrone Power dans That Wonderful Urge (Scandale en première page), screwball comedy sortie trop tard pour un genre déjà déclinant. Dans les années 1950, ses troubles psychologiques raréfient ses rôles. Elle est bouleversante dans Night and the City (Les Forbans de la nuit, 1950), puis enchaîne The Mating Season (La Mère du marié, 1951) et The Secret of Convict Lake (L’Énigme du lac noir, 1951), où elle incarne une femme forte dans un western hivernal tendu.




En 1952, dans Way of a Gaucho (Le Gaucho), Jacques Tourneur capte l’un de ses plus beaux plans, malgré un tournage difficile pour l’actrice, qui commence à sentir son esprit vaciller. Elle est ensuite prêtée à la MGM pour Plymouth Adventure (Capitaine sans loi, 1952), puis joue une Russe dans Never Let Me Go (Ne me quitte jamais, 1953). En 1954, elle apparaît dans Black Widow (La Veuve noire) et The Egyptian (L’Égyptien), avant de donner la réplique à Humphrey Bogart dans The Left Hand of God (La Main gauche du Seigneur, 1955), où son visage, déjà marqué par les épreuves, demeure d’une poignante beauté. Sa présence, plus fragile mais plus humaine, donne à ses derniers rôles une profondeur nouvelle, comme si la vie avait enfin rejoint la fiction.





HEAVEN CAN WAIT (Le Ciel peut attendre) – Ernst Lubitsch (1943)
A travers ce portrait d’un Casanova infantile et attachant, Lubitsch brode une apologie de la félicité conjugale. Il traite de l’amour, du deuil, de la trahison, du plaisir et de la mort avec la pudeur de ceux qui connaissent la fragilité du bonheur. Le Ciel peut attendre n’est pas du champagne : c’est un alcool doux et profond. Avec ce film testament, Lubitsch gagna à coup sûr son billet pour le paradis.

LAURA – Otto Preminger (1944)
On ne peut pas citer Laura sans rendre hommage à Gene Tierney, l’une des comédiennes les plus belles et les plus sensibles de l’histoire du cinéma. Il faut aussi souligner le talent de Preminger, qui a traité cette histoire d’amour « noire » d’une façon totalement originale. La première scène d’amour n’est-elle pas celle de l’interrogatoire de Laura ? Plus le passé de Laura se dévoile, plus les questions de l’inspecteur, dont on devine la jalousie, deviennent violentes et cruelles. Le visage de Laura reste émouvant sous la lumière du projecteur. L’inspecteur finit par détourner cette lumière violente de son visage. Premier geste d’amour…

LEAVE HER TO HEAVEN (Péché mortel) – John M. Stahl (1945)
Tourné la même année que Duel in the Sun (Duel au soleil), Leave her to heaven est au film noir ce que le film de King Vidor, produit par David O. Selznick, est au western : une œuvre passionnée et fulgurante qui utilise avec génie les tons du Technicolor de l’époque, devenus ici un élément dramatique indispensable.

DRAGONWYCK (Le Château du dragon) – Joseph L. Mankiewicz (1946)
1844. Miranda Wells (Gene Tierney) quitte sa famille du Connecticut pour rejoindre son riche cousin Nicholas Van Ryn (Vincent Price) qui vit avec sa femme dans la sombre demeure de Dragonwyck. Van Ryn traite ses métayers avec la dureté de ses ancêtres et souffre parallèlement du fait que sa femme, Johanna (Vivienne Osborne), a été incapable de lui donner un héritier mâle. Johanna tombe bientôt malade et meurt. Peu de temps après, Nicholas demande à Ephraim Wells (Walter Huston), le père de Miranda, la main de sa fille…

THE GHOST AND MRS. MUIR (L’Aventure de Mme Muir) – Joseph L. Mankiewicz (1947)
on Berkeley Square et The House on the Square. Il s’agit d’une nouvelle adaptation de la pièce de John L. Balderston Berkeley Square, inspirée par The Sense of the Past d’Henry James.

WHERE THE SIDEWALK ENDS (Mark Dixon, détective) – Otto Preminger (1950)
Le principe de l’intrigue de Where the sidewalk ends peut se résumer en quelques mots : un policier qui, lors d’un interrogatoire, a tué sans Le vouloir un suspect récalcitrant essaie d’effacer cette « bavure » (d’autant plus absurde qu’il entendait prouver l’innocence de ce suspect). Mais il convient d’ajouter que cette volonté de faire disparaître un passé récent a pour effet de faire remonter un passé ancien, et ce paradoxe, qui trouve des échos dans La personnalité même du réalisateur Otto Preminger, renvoie à certaines constantes de son œuvre et à la définition du genre dit du film noir.

NIGHT AND THE CITY (Les Forbans de la nuit) – Jules Dassin (1950)
Harry Fabian (Richard Widmark, magistral) appartient à ce petit peuple d’escrocs dérisoires qui se débattent dans l’univers du film noir. Toujours en quête d’un ailleurs radieux et confus, de la combine parfaite pour y parvenir. Des projets, Harry, rabatteur dans un night-club londonien, en change comme d’œillet à sa boutonnière, et fait le désespoir de son amante, Mary, à laquelle Gene Tierney prête sa grâce aérienne. Cette fois, l’éternel perdant tente de « voler » le business des spectacles de lutte à la pègre locale.
- GENE TIERNEY, L’ART DE DEVENIR UNE IMAGE
- LES BONNES CAUSES – Christian‑Jaque (1963)
- SYMPHONIE POUR UN MASSACRE – Jacques Deray (1963)
- UN ÉTÉ DE VERTIGE ET DE VÉRITÉ
- RENOIR AU BORD DE L’EAU : L’ÉCLAIR D’UN AMOUR
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