Les Actrices et Acteurs

GRETA GARBO : POUVOIR, AMBIGUÏTÉ ET SOLITUDE

Figure insaisissable et souveraine, Greta Garbo traverse l’histoire du cinéma comme une apparition : venue des brumes suédoises, façonnée par l’Europe, magnifiée par Hollywood, elle incarne à elle seule le passage du muet au parlant, du romantisme fin‑de‑siècle à la modernité des années 1930. Sa silhouette grave, son regard intérieur, son refus des artifices et des mondanités ont nourri un mythe qui dépasse sa filmographie. Entre pouvoir et solitude, ambiguïtés et fulgurances, Garbo a inventé une manière d’être star tout en se tenant à distance du monde. Cette biographie retrace, période après période, l’ascension, l’apogée et le retrait volontaire d’une actrice qui n’a jamais cessé de fasciner et dont l’aura continue de hanter l’imaginaire cinéphile.

Les origines : une enfance pauvre, un destin immense (1905–1921) – Greta Gustafsson naît en 1905 dans un quartier modeste de Stockholm. Son père, ancien fermier devenu balayeur de rue, peine à subvenir aux besoins de la famille. Cette enfance marquée par la précarité forge chez la future star une détermination farouche, une discipline intérieure qui ne la quittera jamais. À quinze ans, elle travaille comme vendeuse dans un grand magasin, pose pour des catalogues, tourne de petits films publicitaires. Rien ne laisse encore présager qu’elle deviendra l’incarnation même du mystère hollywoodien. Mais Greta rêve d’autre chose. Elle quitte son emploi et entre au Conservatoire royal d’art dramatique. C’est là qu’elle rencontre Mauritz Stiller, maître du cinéma suédois, qui reconnaît immédiatement en elle une présence rare. Il la prend sous son aile, la façonne, l’oriente, et lui offre son premier grand rôle.

L’Europe découvre Garbo : Stiller, Pabst et la naissance d’un mythe (1921–1925) – Stiller lui confie le rôle féminin principal dans Gösta Berlings saga (1924), fresque tirée de Selma Lagerlöf. Garbo y apparaît tardivement, mais sa présence magnétique frappe les esprits. Le film, mal accueilli en Suède, trouve un écho inattendu à Berlin, alors capitale du cinéma européen. Pabst, sur les conseils d’Asta Nielsen, l’engage pour Die freudlose Gasse (La Rue sans joie, 1925). Dans cette Vienne misérable de l’après-guerre, Garbo incarne une jeune femme prête à se sacrifier pour sa famille. Malgré un maquillage cadavérique, elle impose un jeu moderne, retenu, d’une vérité bouleversante. Ces deux films suffisent à attirer l’attention de Louis B. Mayer, en tournée européenne. Il veut Stiller, mais accepte d’engager Garbo. Le 6 juillet 1925, ils débarquent à New York. L’actrice dira plus tard : « Je sentais confusément que d’étranges choses étaient en réserve pour moi, de belles et d’enivrantes ; de lourdes et de cruelles. »

Hollywood façonne un visage : les débuts MGM (1926–1928) – À son arrivée, la MGM ne sait que faire de cette jeune femme encore rustique. On l’amaigrit, on l’épure, on l’éclaire. Les photos d’Arnold Genthe révèlent une beauté singulière, mélancolique, presque sculpturale. Garbo débute dans Torrent (1926), puis The Temptress (La Tentatrice, 1926). Elle y impose déjà un jeu intérieur, une intensité qui tranche avec les conventions du muet. Le tournant survient avec Flesh and the Devil (La Chair et le Diable, 1926) de Clarence Brown. Les scènes d’amour avec John Gilbert, d’un érotisme audacieux, fascinent le public. Leur passion réelle nourrit la mythologie Garbo. Elle enchaîne avec Love (Anna Karénine, 1927), A Woman of Affairs (Intrigues, 1928), The Divine Woman (1928) et The Mysterious Lady (La Belle Ténébreuse, 1928). Dans ces films, Garbo devient l’incarnation d’un romantisme sombre, d’une féminité complexe, à la fois distante et brûlante.

L’affirmation d’une identité : pouvoir, ambiguïtés et solitude (1928–1929) – Très vite, Garbo refuse les artifices hollywoodiens : séances photo avec lionceaux, fêtes mondaines, interviews fabriquées. Elle impose ses horaires, choisit ses partenaires, cultive une solitude qui intrigue. La MGM transforme cette réserve en stratégie : un texte publié en 1927 la présente comme une âme nordique, introspective, presque intemporelle. Elle tourne Wild Orchids (Terre de volupté, 1929) puis The Single Standard (Le Droit d’aimer, 1929), où elle incarne une femme revendiquant l’égalité des sexes. Le film reflète ses propres ambiguïtés de genre, renforcées par son apparition costumée en Hamlet lors d’un bal masqué. The Kiss (Le Baiser, 1929) clôt sa période muette, dans un climat de transition : Hollywood bascule vers le parlant, et la MGM redoute l’accent de sa star.

« Garbo parle ! » : l’avènement du cinéma sonore (1930–1931) – La MGM prépare soigneusement son premier film sonore. Anna Christie (1930), adapté d’Eugene O’Neill, est lancé avec le slogan devenu historique : « Garbo parle ! »  Ses premiers mots : « Un wisky, et un tonic à côté » rassurent le public. Sa voix grave, posée, renforce son aura. Elle tourne ensuite Romance (1930), Inspiration (L’Inspiratrice, 1931), puis Susan Lenox (La Courtisane, 1931) avec Clark Gable, et Mata Hari (1931), où elle incarne une espionne sensuelle et tragique. Ces films installent définitivement son image : une femme moderne, mystérieuse, souveraine.

L’apogée : la reine des écrans (1932–1937) – En 1932, Grand Hotel réunit pour la seule fois Garbo et Joan Crawford. La star y prononce une phrase devenue emblématique : « Je veux être seule. » La même année, elle tourne As You Desire Me (Comme tu me veux, 1932). Puis vient l’un de ses chefs‑d’œuvre : Queen Christina (La Reine Christine, 1933). Garbo y explore ouvertement les ambiguïtés de genre, la liberté, l’autorité, autant de thèmes qui lui sont chers. Suivent The Painted Veil (Le Voile des illusions, 1934) et une nouvelle version parlante d’Anna Karénine (1935), immense succès international. En 1936, elle atteint un sommet avec Camille (Le Roman de Marguerite Gautier), dirigé par George Cukor. Elle retrouve Clarence Brown pour Conquest (Marie Walewska, 1937), fresque historique coûteuse qui marque le début d’un recul au box‑office américain.

Crépuscule hollywoodien : la comédie, puis le silence (1938–1941) – En 1939, Ernst Lubitsch lui offre un triomphe inattendu avec Ninotchka, lancé par l’accroche « Garbo laughs! ». Mais Two-Faced Woman (La Femme aux deux visages, 1941), nouvelle tentative de comédie, est un échec. Garbo, lassée d’Hollywood, refuse les nouveaux projets. La guerre occupe l’actualité, son aura semble appartenir à un autre temps. Elle se retire, sans adieux, sans retour.

Une icône hors du temps – Garbo meurt en 1990, après une vie volontairement retirée. Elle laisse une filmographie brève mais fulgurante, et une empreinte unique : une beauté indéchiffrable, une mélancolie profonde, une sensualité distante qui ont redéfini la figure de la séductrice. Comme le disait Clarence Brown, « elle est le prototype de toutes les stars ». Son image demeure figée dans un entre‑deux : les dernières années du muet, les premières années du parlant, un moment où Hollywood inventait ses mythes et où Garbo, plus que quiconque, leur donna une forme éternelle.


Le pouvoir de Greta Garbo naît d’abord de son ascension fulgurante : en quelques films, elle devient l’actrice la mieux payée d’Amérique, capable d’imposer ses horaires, ses partenaires, ses scénaristes et même ses réalisateurs. Elle mène des négociations financières d’une fermeté rare pour une femme de son époque, au point que Louis B. Mayer doit plier devant elle. Ce pouvoir est aussi esthétique : la MGM mobilise pour elle ses meilleurs talents (William Daniels, Adrian, Cedric Gibbons) afin de façonner une image qui deviendra un modèle absolu de star hollywoodienne. Garbo règne sur l’écran comme sur les coulisses, souveraine, indomptable, consciente de sa valeur.

L’ambiguïté est au cœur de son mythe. Ambiguïté sexuelle, d’abord : son visage androgyne, ses rôles de femmes indépendantes, ses costumes masculins dans The Single Standard, son apparition en Hamlet lors d’un bal masqué, et sa relation amoureuse avec Mimi Pollack, à qui elle écrit : « Je suis incroyablement fière d’être père. » Ambiguïté dramatique ensuite : Garbo oscille entre courtisane lascive et garçon manqué, entre héroïnes tragiques et figures d’indépendance. Ambiguïté enfin dans son jeu : un mélange de retenue, de sensualité distante et de mélancolie profonde qui bouleverse les codes du désir à l’écran. Elle incarne des passions ardentes tout en semblant toujours ailleurs, insaisissable.

La solitude est son refuge, son armure, son identité. Dès ses débuts, elle refuse les fêtes, les interviews, les mises en scène publicitaires. La MGM transforme ce retrait en légende, publiant même un texte où elle relie sa solitude à son identité suédoise. Mais cette distance n’est pas un artifice : Lubitsch la décrit comme « la personne la plus inhibée » qu’il ait dirigée. Garbo vit à Hollywood comme dans une tour d’ivoire, étrangère au système qui l’a pourtant faite reine. Sa phrase « Je veux être seule », prononcée dans Grand Hotel, devient l’emblème d’une femme qui a choisi le silence plutôt que la compromission. Lorsqu’elle quitte le cinéma en 1941, elle disparaît sans adieux, fidèle à elle-même, fidèle à sa solitude.


GRAND HOTEL – Edmund Goulding (1932)
Au début des années 1930, un nouveau style s’imposait dans le monde cinématographique. Il procédait de la volonté de réunir le plus grand nombre possible de vedettes dans un même film, et allait donner les fameuses « parades d’étoiles ». Le modèle du genre, c’est-à-dire – selon les critères de Hollywood – celui qui allait obtenir le rendement commercial maximal, fut le film Grand Hôtel, réalisé par Edmund Goulding et produit par la MGM.

CAMILLE (Le Roman de Marguerite Gautier) – George Cukor (1936)
Au cœur du star system MGM, Le Roman de Marguerite Gautier marque la rencontre parfaite entre le prestige du studio, la maîtrise de George Cukor et l’aura incomparable de Greta Garbo. Adaptant Dumas fils, le film transforme le mélodrame en art de la nuance et de la lumière. C’est l’un de ces moments où Hollywood semble toucher à une forme d’absolu.

NINOTCHKA – Ernst Lubitsch (1939)
On en connaît le thème, repris en 1957 par Rouben Mamoulian dans la comédie musicale Silk Stockings (La Belle de Moscou) : la conversion d’une austère jeune femme soviétique aux charmes de l’amour et des sociétés capitalistes. « Pour ce qui est de la satire, dira Lubitsch, je crois que je n’ai sans doute jamais été aussi acide que dans Ninotchka, et je pense que j’ai réussi dans le propos très difficile de mêler une satire politique à une histoire d’amour. »


JOAN CRAWFORD : LA FEMME QUI VOULUT ÊTRE STAR
Le masque souvent tragique de Joan Crawford cachait en réalité une force de caractère sans égale qui lui permit de préserver, malgré les ans, la puissance et l’éclat du personnage qu’elle avait su créer.

JEAN HARLOW
Jean, aidée par sa bonne nature et confiante en son succès retrouvé, tint tête facilement, cette fois, aux menaces des puritains et des ligues féminines. Elle se remaria avec Paul Bern, un homme très différent d’elle, aussi calme et renfermé qu’elle était expansive et débordante de vitalité. Mais le malheur semblait s’attacher aux pas de Jean : deux mois seulement après les noces, Bern se suicida.

BARBARA STANWYCK
D’une enfance difficile, Barbara Stanwyck a tiré une force et une volonté hors du commun. Elle commence au cinéma dès la fin du muet et est propulsée par le metteur en scène Frank Capra qui lui donne des rôles importants. Elle atteint des sommets en incarnant les stéréotypes de l’héroïne du film noir. Elle excelle dans les genres cinématographiques les plus variés : le mélodrame, le western, le film policier, le film noir, la comédie, le film social. Nominée quatre fois pour un Oscar, elle n’en reçut aucun.

MAE WEST : LA DÉESSE DU PÊCHÉ
Night Alter Night n’est pas resté dans l’histoire du cinéma comme un pur chef-d’œuvre, il s’agit même d’un film « nullissime » et tout à fait insignifiant. Pourtant, la dernière bobine de pellicule est marquée par la présence d’une femme qui a provoqué rien moins qu’une véritable révolution sexuelle dans la création artistique américaine. 

CAROLE LOMBARD, LA FÉE FOUDROYÉE
Elle était merveilleuse, mais si l’on se souvient d’elle, c’est moins pour sa beauté que pour son intelligence. Reine de la « screwball comedy », elle a prouvé, au cours de sa brève mais fulgurante carrière, qu’elle était une très grande comédienne. Entre 1929 et 1942, année où elle trouva la mort dans un tragique accident d’avion, elle joua dans environ 40 films, très différents entre eux quant au genre et à la qualité. Dans le firmament hollywoodien, elle s’affirma comme la reine de la « screwball comedy », c’est-à-dire des comédies américaines brillantes et un peu folles, qui s’oppose à la comédie sophistiquée par son ton joyeux et humoristique.

CLARA BOW : « IT GIRL »
Exubérante et sans complexes, Clara Bow fut l’idole du public des années 1920. Mais sa réputation de « sex symbol » fut pour elle un fardeau lourd à porter.



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