Les Réalisateurs

ANTHONY MANN : DU FILM NOIR AU WESTERN

Figure majeure du cinéma américain, Anthony Mann s’impose comme l’un des grands maîtres du western, tout en ayant profondément marqué le film noir. Son œuvre, caractérisée par une grande rigueur visuelle et dramatique, explore la violence, les contradictions morales et le tragique des destinées humaines. De ses débuts éclectiques jusqu’à ses collaborations emblématiques avec James Stewart, il n’a cessé de renouveler les codes des genres qu’il abordait. Ses films offrent une vision âpre et lucide de l’Ouest, où les héros sont confrontés à leurs propres limites. Entre classicisme et modernité, l’héritage de Mann demeure essentiel dans l’histoire du cinéma.

Considéré comme l’un des grands maîtres du western, Anthony Mann (1906-1967) ne devait aborder que relativement tard, avec La Porte du diable (Devil’s Doorway, 1950), un genre qu’il allait illustrer avec une perfection classique. Ses débuts à la mise en scène cinématographique avaient fait suite à une première carrière théâtrale, à New York, et ses premiers films ressortissent à des genres très différents. Passant du thriller à la comédie musicale, il inaugurera cependant, avec Desperate (1947), une passionnante série de films noirs dont La Brigade du suicide (T-Men, 1947) et Marché de brutes (Raw Deal, 1948) seront des exemples particulièrement convaincants.

Ses premières réalisations, sur lesquelles il ne pouvait d’ailleurs exercer qu’un contrôle limité, lui permirent toutefois d’expérimenter le langage cinématographique et d’affiner un style personnel, caractérisé par une rigueur dramatique et une concision visuelle dont l’efficacité est éclatante. Cette période d’apprentissage est marquée par quelques œuvres intéressantes, comme La Cible vivante (The Great Flamarion, 1945), où les meurtres sont filmés avec une élégance et une précision quasi rituelles et où les mouvements de la  caméra soulignent la complexité des rapports qui unissent les personnages, ou encore comme Strange Impersonation (1946), qui annonce ses meilleurs films noirs. Dans Strange Impersonation, en effet, la description du « milieu » est saisissante : c’est déjà là l’œuvre d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens, et qui saura bientôt donner la mesure de son talent avec des films que l’on aurait tort de considérer comme mineurs.

Un maître du film noir

C’est donc avec Desperate qu’Anthony Mann entre de plain-pied dans la catégorie des grands cinéastes. Certains passages de ce film témoignent d’une exceptionnelle virtuosité cinématographique et sont baignés dans une atmosphère chargée d’angoisse et de terreur : par exemple la séquence dans laquelle les protagonistes luttent à la lueur d’une lampe dont le balancement provoque une alternance brutale de lumière et d’obscurité. La tension dramatique ainsi créée se trouve encore accentuée par les gros plans de visages en sueur et par l’expression véritablement sinistre que Raymond Burr confère à son personnage, le « méchant » bien sûr.

Réalisé l’année suivante, La Brigade du suicide porte la marque du meilleur Anthony Mann. Cette manière de documentaire policier évoque l’histoire de deux agents du fisc infiltrés dans une bande de faussaires et bénéficie d’une superbe photographie de John Alton, avec qui Anthony Mann tournera également Marché de brutes, l’excellent Livre noir (Reign of Terror, 1949), Incident de frontière (Border Incident, 1949) et La Porte du diable. Le style expressif, voire expressionniste, de John Alton, fondé sur un jeu subtil des ombres et des lumières, s’accorde parfaitement au propos du cinéaste : susciter, par tous les moyens du langage cinématographique, une sensation de violence et de danger. Il ne s’agit aucunement, dans l’esprit d’Anthony Mann, d’accomplir une prouesse esthétique, mais bel et bien d’exprimer l’univers intrinsèque de son sujet. Le pessimisme social qui règne dans La Brigade du suicide se trouve justifié par la structure documentaire du récit, lequel n’évite pas un certain ton moralisateur : mais telle était alors la règle à Hollywood, où le code Hays imposait aux cinéastes une stricte autocensure.

Deux scènes, par ailleurs, annoncent très précisément l’un des thèmes majeurs de l’œuvre d’Anthony Mann : celle où l’un des deux agents, afin de dissimuler son identité, assure ne pas reconnaître la femme dont il est en réalité l’époux, et celle où il doit assister, impuissant, à l’assassinat de son camarade. Tel sera, effectivement, le tragique paradoxe qui déchirera le cœur des personnages incarnés par James Stewart dans ses meilleurs westerns : courir le risque de se salir à ses propres yeux en combattant pour la justice.

Une atmosphère lugubre enveloppe Marché de brutes, qui, en exploitant le thème de la vengeance, annonce également certains westerns. Dépourvu de tout alibi documentaire, ce film est dominé par le sombre fatalisme du personnage interprété par Claire Trevor et par une admirable séquence de règlement de comptes dans un appartement en feu.

Western et classicisme

L’humanisme qui avait inspiré Incident de frontière, un film qui évoque, à partir d’authentiques faits divers et avec une réalité accablante, l’exploitation de la main-d’œuvre clandestine à la frontière du Mexique et qui s’inscrit bel et bien dans la lignée des grands films noirs du cinéaste, trouve son prolongement dans le premier western d’ Anthony Mann. En effet, La Porte du diable dénonce impitoyablement la répression et l’exploitation dont les Indiens ont été l’objet, et le film constitue, de façon beaucoup plus évidente et convaincante que La Flèche brisée (Broken Arrow, 1950) de Delmer Daves, une véritable épitaphe à la mémoire d’une ethnie assassinée.

Après Les Furies (The Furies, 1950), Winchester 73 (1950) va inaugurer la série de westerns interprétés par James Stewart et, pour certains d’entre eux, écrits par le grand scénariste Borden Chase : Les Affameurs (Bend of the River, 1952), L’Appât (The Naked Spur, 1953), Je suis un aventurier (The Far Country, 1954) et L’Homme de la plaine (The Man from Laramie, 1955). Ces films sont assurément le sommet de l’œuvre d’Anthony Mann et justifient pleinement le jugement porté par Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier sur le cinéaste : « Classique, il l’est par la rigueur linéaire de ses intrigues, la clarté et la simplicité fonctionnelles de sa mise en scène, son refus du pittoresque, du baroque, de l’insolite. Ses personnages ne sont pas des héros légendaires; ni justiciers ni brigands bien-aimés, ils ne songent qu’à faire leur travail. Au bout de l’aventure, qui les prend comme par surprise, il y a pour eux des rêves simples et quotidiens. »

Si l’on ne retrouve pas, dans les westerns d’Anthony Mann, la puissance épique de ceux de Raoul Walsh, la ferveur unanimiste de ceux de John Ford ou l’intelligence ironique de ceux de Howard Hawks, il y règne en revanche un bonheur d’expression constant et un goût de la nature qui rappelle les grands peintres paysagistes américains du XIX siècle, George Catlin ou Alfred Jacob Miller, par exemple.

En outre, ces westerns offrent une incontestable richesse dramatique, et ce n’est pas par hasard si Anthony Mann avait envisagé de transposer « Le Roi Lear » dans l’Ouest, avec John Wayne dans le principal rôle. Les conflits familiaux y sont exposés de manière quasi shakespearienne, même si la forme en est toujours simple et limpide, et les héros soumis à des tribulations morales et à des contradictions qui pourraient faire la joie d’un psychanalyste : à cet égard, les westerns d’Anthony Mann participent puissamment du renouvellement du genre et de son approfondissement.

Une pente déclinante

Les qualités fondamentales des meilleurs films d’ Anthony Mann se retrouvent dans un film de guerre tourné en vingt-quatre jours, Cote 465 (Men in War, 1957), dont le propos rappelle clairement celui de ses westerns : « J’ai voulu montrer les détails d’une guerre, c’est-à-dire tout ce que devaient supporter les soldats, a déclaré le cinéaste. Ils avaient du sable dans leurs bottes, leurs fusils s’enrayaient, ils enlevaient leurs casques au mauvais moment. Seul le fantassin m’intéressait, parce que lui faisait vraiment la guerre » (Positif, avril 1968). Mais après ce film, jamais Anthony Mann ne retrouvera l’inspiration de L’Appât ou de Je suis un aventurier. Après une peu convaincante adaptation du « Petit Arpent du Bon Dieu » d’Erskine Caldwell (God’s Little Acre), en 1958, il réalise L’Homme de l’Ouest (Man of the West, 1958), avec Gary Cooper. Pour être le plus célèbre des westerns qu’il ait tournés, ce film n’en trahit pas moins une inquiétante régression : la rigueur dramatique qui faisait le charme et la valeur de son style laisse la place à une lourdeur d’écriture que souligne un parti pris décoratif envahissant.

Anthony Mann était-il engagé sur une pente déclinante ? Son plus mauvais film est sans doute La Ruée vers l’Ouest (Cimarron, 1960), un film qu’il regrettait du reste ouvertement d’avoir tourné. Pourtant, celui qui avait débuté au cinéma en 1935 comme « talent scout » (chercheur de talents) de David O. Selznick, allait prouver qu’il était encore capable de faire montre d’un grand savoir-faire. Si Le Cid (El Cid, 1961) ne saurait être considéré comme l’une de ses œuvres les plus personnelles, il est difficile de ne pas en admirer les beautés : la dernière chevauchée du Cid (interprété par Charlton Heston), à la fin du film, soutient la comparaison avec les plus grandes réussites du genre. Quant à La Chute de l’Empire romain (The Fall of the Roman Empire, 1964), il s’agit d’une reconstitution historique qui témoigne d’une assez rare compréhension, dans le cinéma américain, de la civilisation antique.

Homme d’action, Anthony Mann devait succomber prématurément à l’ouvrage, le 29 avril 1967, au cours de la dernière semaine de tournage de Maldonne pour un espion (A Dandy in Aspic, 1967), dont Roland Lacombe, dans Cinéma 68, écrivait qu’autour du thème rebattu de l’agent double « il composait une savante et convaincante démythification de l’espionnage au cinéma ». Ce qui était une manière de renouer avec l’inspiration contestataire de ses débuts.


JAMES STEWART
Interprète des valeurs et des idéaux de l’Amérique profonde, James Stewart a prouvé également qu’il était capable de s’adapter à des rôles d’une grande modernité. Sa carrière est marquée par une collaboration féconde avec les meilleurs cinéastes de Hollywood. 

GARY COOPER : LE GÉANT TRANQUILLE
Plus qu’aucun autre acteur, Gary Cooper représenta pour les Américains le portrait type du pionnier, de l’homme pourvu de toutes les vertus – loyauté courage et fermeté. Ses personnages de western, de « The Virginian » à « High Noon », ne sont pas fondamentalement différents de l’héroïque officier de « The Lives of a Bengal Lancer » ou du paysan apparemment naïf de « Mr. Deeds Goes to Town ».


RAOUL WALSH
Hollywood n’est pas peu fier de ses trois borgnes. A l’instar de Fritz Lang et de John Ford, Raoul Walsh arbora le bandeau noir des pirates et, comme eux, se signala par un regard d’une rare acuité. « Maître des éléments, cinéaste de la foudre et des forces telluriques », c’est en ces termes que le cinéaste français Pierre Rissient rend hommage à Raoul Walsh dans Cinq et la peau (1982). On ne pouvait mieux définir, en effet, la personnalité et le style cinématographique d’un homme dont l’œuvre et la vie ont été portées par le goût de l’aventure et par une énergie sans équivalent à Hollywood.

JOHN FORD
Si l’Amérique possède une culture et une conscience nationales, elle le doit très largement à ce fils d’immigrés irlandais. Tout en cultivant la nostalgie de sa verte Erin, John Ford a été en effet le chantre inspiré d’une idéologie généreuse, qui avait ses racines dans les discours de Jefferson et de Lincoln.

HOWARD HAWKS 
Du début des années 1920 à la fin des années 1960, Howard Hawks a réalisé des comédies et des films d’aventures qui témoignent d’une vision singulièrement pessimiste de la condition humaine.  


LE FILM NOIR
Comment un cycle de films américains est-il devenu l’un des mouvements les plus influents de l’histoire du cinéma ? Au cours de sa période classique, qui s’étend de 1941 à 1958, le genre était tourné en dérision par la critique. Lloyd Shearer, par exemple, dans un article pour le supplément dominical du New York Times (« C’est à croire que le Crime paie », du 5 août 1945) se moquait de la mode de films « de criminels », qu’il qualifiait de « meurtriers », « lubriques », remplis de « tripes et de sang »…

LES NOUVEAUX HORIZONS DU WESTERN
Dans les années 1950, le western atteint son apogée en renouvelant ses mythes grâce aux innovations techniques et à une profondeur psychologique accrue. Il reflète les inquiétudes de l’Amérique de l’après‑guerre tout en valorisant ses idéaux traditionnels, offrant ainsi un équilibre entre spectacle et maturité narrative.

LE GRAND RETOUR DU WESTERN
Après de retentissants débuts dans le sonore, le western connut une alarmante baisse de popularité au cours des années 1930. Mais dès la fin de la décennie, il redevint un des genres préférés du public.



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