Le Film étranger

THE LONG, LONG TRAILER (La Roulotte du plaisir – Vincente Minnelli (1953)

« N’achetez jamais une roulotte ! » conseille Nicholas Collini, en racontant son histoire… Avant son mariage, il a accepté d’accompagner sa fiancée, Tacy, au salon du caravaning. Il se retrouve propriétaire du modèle le plus encombrant et se voit dans l’obligation d’acheter une nouvelle voiture, plus puissante que l’ancienne ! Ils partent en voyage de noces. L’apprentissage de la conduite n’est pas facile, les voisins du camping sont envahissants, les routes boueuses, le dépannage onéreux. La roulotte dévaste le jardin et la maison de la tante de Tacy. Les pierres collectionnées par Tacy surchargent la roulotte. Le drame est évité de peu, mais Nicholas, totalement découragé, part en abandonnant son épouse et sa roulotte ! Quand il revient, calmé, tout a disparu. Il sillonne tous les parkings de la région jusqu’au dernier ; c’est de là qu’il a raconté sa lamentable histoire. Un homme se présente pour une roulotte et se montre très intéressé par celle de Tacy qui vient d’arriver. Nicholas ne tarde pas à se réconcilier avec elle. Ils conserveront la roulotte pour abriter leur bonheur.

De tous les films de Minnelli, La Roulotte du plaisir (The Long, long trailer) est sans doute le plus réaliste. C’est aussi une œuvre à part, dans le sens où l’a souligné François Truchaud : « Il dénote un manque de complicité de la part de Minnelli et un manque de sympathie pour ses personnages, qui créent une certaine gêne et un malaise. » La Roulotte du plaisir est en effet un cauchemar, et le réalisateur semble avoir laissé son « bon goût » de côté. Les scènes sont poussées jusqu’à l’outrance et se terminent souvent par des plans sadiques (Lucille Ball en pyjama dans la boue ou couverte de farine, œufs et autres aliments). La cruauté est même au rendez-vous avec le personnage de la jeune cousine laide dont le visage ne s’éclaire que lorsque le jardin de ses parents est dévasté.

La Roulotte du plaisir n’en est pas moins un film totalement Minnellien. Le couple de la middle-class poursuit un rêve, matérialisé par une roulotte. Les proportions démentes du véhicule, et son prix, marquent le côté insensé de ce désir. Mais le couple – ou plutôt la femme – tient à transformer ce rêve en réalité. Il lui reste à l’imposer à une autre réalité, qui est l’environnement. Mais, ici, l’environnement consiste en une nature d’une sublime beauté. Et l’apparition de cette roulotte criarde dans ces paysages de rêve est une atteinte à l’esthétique. Le sujet même ne pouvait être traité qu’en proposant une image laide aux couleurs criardes. Ce qui a pu surprendre les fans de Minnelli qui s’était pourtant déjà expliqué sur l’obligation du réalisme dans la comédie. La nature ne peut accepter cette roulotte intruse qui détruit son harmonie. Et ce qui arrive à ses occupants est à l’image de la roulotte : vulgaire et de mauvais goût. Minnelli va plus loin dans sa démonstration en opposant deux rêves cauchemardesques : la roulotte et le jardin des parents de Lucille Ball. Là encore les deux décors ne peuvent coexister et la destruction entre en scène entre l’homme et la nature. »

Lorsque Minnelli tourne La Roulotte du plaisir, il est l’un des cinéastes les plus prestigieux de la Metro-Goldwyn-Mayer. Ne vient-il pas en effet de mettre en scène pour la firme du Lion, The Bad and The Beautiful (Les Ensorcelés) et The Band Wagon (Tous en scène) ? C’est dire qu’on aurait tort de considérer cette comédie comme un film de série B, et la personnalité de ses deux interprètes mérite de rappeler quelques faits. Lucille Ball rencontre Desi Arnaz en 1940 et ils se marient peu après. Leur relation est mouvementée, marquée par une séparation puis une réconciliation, avant de connaître un grand succès commun à la télévision avec I Love Lucy, où ils incarnent un couple fictif dont les aventures séduisent durablement le public américain. L’émission devient rapidement un phénomène national, attirant des dizaines de millions de téléspectateurs chaque semaine et influençant même les habitudes quotidiennes des Américains. Le programme, produit par leur société Desilu, contribue fortement à leur célébrité et à leur réussite. En 1952-1953, la grossesse réelle de Lucille Ball est intégrée au scénario de la série, ce qui renforce encore son succès. La naissance de leur enfant, mise en parallèle avec celle du personnage à l’écran, attire une audience exceptionnelle et s’accompagne d’un énorme succès commercial et financier, consolidant la place de I Love Lucy dans l’histoire de la télévision.

Vedettes indiscutables à la télévision, Lucille Ball et Desi Arnaz souhaitent depuis longtemps tourner un film ensemble et ils tentent d’acheter les droits d’adaptation du roman de Clinton Twiss, La Roulotte du plaisir. Mais la Metro-Goldwyn-Mayer détient ces droits et refuse de les vendre. Le producteur Pandro S. Berman voit alors là l’occasion de faire jouer ensemble dans un film et en vedettes, Lucille Ball et Desi Arnaz. La M.G.M. est contre. « La Metro ne voulait pas en entendre parler, déclarait Pandro S. Berman. Pourquoi le public se serait-il déplacé pour voir des acteurs que la télévision leur proposait gratuitement ? Tel était l’argument des responsables. Mais j’ai précisé que les rôles seraient plus étoffés à l’écran et que Lucille Ball et Desi Arnaz donneraient au film une touche très drôle… Si le film était conçu comme un divertissement de qualité, pourquoi les gens ne voudraient-ils pas le voir ? »

« Contacté à mon tour, écrit Minnelli dans son autobiographie, je me fis le vibrant complice de Pan. Dans la lignée de Father of The Bride (Le Père de la mariée), il y avait tout un comique de situations à explorer. Comme la comédie était fondée sur des faits réels, les gags devaient naître de situations quotidiennement vécues… Ce qui est également amusant à exploiter dans une comédie, c’est la surdramatisation de situations bénignes et de personnages pris dans des cataclysmes qu’ils ont eux-mêmes déclenchés, personnages qui se prennent au sérieux sans réaliser qu’ils sont devenus des marionnettes. » La M.G.M. accepte finalement de produire le film, lui consacrant un budget de deux millions de dollars. Le tournage doit avoir lieu pendant six semaines au cours de l’été de 1953. Lucille Ball et Desi Arnaz reçoivent 250 000 dollars. La réalisation se passe sans problème, Lucille Ball et Desi Arnaz s’entendant particulièrement bien avec Minnelli qui deviendra l’un de leurs amis. Il déclare d’ailleurs lui-même : « Tout ce que le monteur devait faire, c’était de couper les fins de « clap » pour donner au récit une certaine fluidité. »

Mais le 4 septembre 1953, Lucille Ball est obligée de témoigner devant l’enquêteur William Wheeler au sujet de son appartenance au parti communiste en 1936. Lucille Ball se justifie assez facilement en expliquant que c’est à la demande de son grand-père, Fred Hunt, qu’elle avait manifesté un tel « engagement » politique. Tout semble donc éclairci mais deux jours plus tard, le 6 septembre, le « columnist » Walter Winchell déclare perfidement : « La vedette la plus populaire de la télévision est accusée d’appartenir au parti communiste. » Dans la période troublée du maccarthysme, une telle déclaration peut signifier la fin d’une carrière. La M.G.M., les juristes de Desilu et ceux de la compagnie Philip Morris se consultent et obtiennent la publication du témoignage de Lucille Ball et la reconnaissance de l’innocence de l’actrice. Rassurée, la M.G.M. qui voyait avec crainte son film bloqué par les zélateurs de la « chasse aux sorcières », peut enfin distribuer La Roulotte du plaisir qui va se révéler l’un des plus grands succès de la carrière de Minnelli, totalisant 4 291 000 dollars de recettes aux Etats-Unis et au Canada.

Trois ans plus tard, Lucille Ball et Desi Arnaz tenteront une nouvelle aventure cinématographique. Ce sera Forever Darling (Son ange gardien), mis en scène par Alexander Hall et dans lequel James Mason joue le rôle d’un ange gardien qui réconciliera le couple au bord de la rupture. Contrairement à La Roulotte du plaisir, Forever Darling, handicapé par un mauvais scénario et une réalisation sans relief, sera un échec public et critique. Desi et Lucy, comme les appelle le public, limiteront là leurs ambitions cinématographiques, développant en revanche au maximum leurs activités télévisuelles et produisant de nombreuses séries, notamment The Untouchables (Les Incorruptibles), l’une des plus remarquables séries de la télévision américaine. En 1956, Desilu consomme plus de pellicule vierge que la M.G.M. et la 20th Century Fox réunies… Quatre ans plus tard, le 4 mai 1960, Lucille Ball et Desi Arnaz divorcent. C’est la fin d’un rêve américain !

Brillamment écrite par Frances Goodrich et Albert Hackett, La Roulotte du plaisir est une désopilante comédie et il est difficile d’oublier la leçon de conduite que Bert Freed y donne à Desi Arnaz, la scène de la douche qui voit le même Desi Arnaz affronter un tuyau et un savon récalcitrants, et le moment où Lucille Ball tente de faire des œufs au plat, au mépris des règles les plus élémentaires de la gravitation. Le sommet du film est certainement la confection par Lucille Ball d’une salade César alors que les cahots et le roulis de la caravane la transforment peu à peu en un véritable monstre enfariné et huileux que son mari découvrira à terre, effondré près de la porte.

En dépit d’un happy end peu crédible, La Roulotte du plaisir est l’une des plus féroces critiques du système matriarcal américain. Dans la grande tradition de la comédie hollywoodienne, Desi Arnaz y est frustré de sa nuit de noces, Lucille Ball étant « endormie » par les soins d’une voisine envahissante (Marjorie Main). Fièrement, Tacy y déclare à son mari : « Je t’ai épousé afin de prendre soin de toi. Je n’avais qu’un but : te dorloter. » Ce souhait sympathique va très vite se métamorphoser en un authentique cauchemar dont Nicholas va être la victime. Toujours pleine de bonnes intentions, Tacy accumule des rochers souvenirs, des confitures et des bocaux de cornichons, après avoir forcé son époux à acquérir une gigantesque caravane aussi avenante que le camion qui poursuit Dennis Weaver dans Duel de Steven Spielberg. Peu de films sont en fait aussi misogynes que cette comédie dont les vedettes forment – rappelons-le – le couple le plus célèbre de l’époque.

Le style de Minnelli apparaît dans toute sa plénitude dans la scène de la réception du mariage où les héros sont perpétuellement séparés par des invités virevoltants et surtout dans l’admirable séquence qui voit Tacy et Nicholas rendre visite aux oncles et aux tantes de la jeune mariée. La monstrueuse caravane jaune écrase les parterres judicieusement composés, met en pièces les plantes préférées de. la tante Anastacia et termine sa course en détruisant la terrasse de la maison elle-même qui avait servi dix ans plus tôt – quel symbole ! – au tournage de Meet Me in Saint-Louis (Le Chant du Missouri), admirable hommage rendu par Minnelli à la beauté du cadre familial américain. Victimes de la pluie et de la boue, allant d’un garage à un autre, Tacy et Nicholas vont vivre un voyage de noces apocalyptique, hanté par les crissements des freins et les klaxons des voitures. Passée au volant, Tacy y témoigne de la plus parfaite mauvaise foi et n’hésite pas, face à un mari timoré, à faire chambre à part, comme si la frustration de cet époux, plus jeune qu’elle, n’était pas déjà une évidence. De même qu’Orson Welles semblait se plaire à détruire dans Lady from Shanghai (La Dame de Shanghai) le mythe de Rita Hayworth, on a ici l’impression que les auteurs du film se sont acharnés, inconsciemment ou non, sur ce couple dont l’insignifiance et la médiocrité apparaissent tout au long du film. Peu enclin à approuver la destruction de ses idoles, le public américain ne semble avoir voulu voir dans cette comédie féroce, et follement drôle, qu’un nouvel épisode des aventures matrimoniales de Lucy et de Desi. Libre à nous d’y voir une verve et même une méchanceté assez rare dans l’œuvre de Minnelli. Non content de « signer » le film à plusieurs reprises (la vue des parcs à caravanes, l’exposition de modèles avec sa débauche de couleurs), Minnelli se permet au passage un très brillant « private joke » : le film que Lucille Ball raconte, à sa manière, à Desi Arnaz, n’est autre que Undercurrent (Lame de fond) [Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo n°8 (Edilio 1984)] – [Minnelli « De Broadway à Hollywood » – Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry de Navacelle – ED. 5 continents Hatier (1985)]


VINCENTE MINNELLI
Véritable magicien du cinéma, Vincente Minnelli a porté la comédie musicale à son point de perfection, ce qui ne doit pas faire oublier qu’il est l’auteur de quelques chefs-d’œuvre du mélodrame.


La bande-annonce

FATHER OF THE BRIDE (Le Père de la mariée) – Vincente Minnelli (1950)
Dès les premières images du film, on est un peu décontenancé, quelque chose de particulier empêche une adhésion totale. On réalise alors qu’il n’y a pas de musique d’accompagnement pendant la première moitié du film, fait plutôt rare dans les comédies. Elle ne fera une première apparition très discrète qu’au cours de la scène de la découverte des cadeaux de mariage. Vincente Minnelli, sans doute en raison de son expérience des comédies musicales, utilise toujours la musique d’accompagnement avec beaucoup de discernement.

FATHER’S LITTLE DIVIDEND (Allons donc papa)- Vincente Minnelli (1951)
Après le succès de Father of The Bride (Le Père de la mariée), la plupart des comédiens étant sous contrat, donc disponibles, le studio insiste auprès de Minnelli pour qu’il continue sur sa lancée. Ni lui ni Spencer Tracy ne sont enthousiastes. Pourtant, grâce à ce dernier, quelques scènes assez drôles sauvent Father’s Little Dividend 

THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952)
Un producteur tyrannique vit pour ses films, au risque de détruire ses collaborateurs : une star, un réalisateur et un scénariste, assaillis par des souvenirs douloureux. Ce sont eux les ensorcelés, insectes effarés qui se brûlent à la flamme de Hollywood, que Minnelli contemple en entomologiste. Ce qu’il filme magnifiquement — il est un des cinéastes les plus personnels de l’époque —, c’est le rôle prépondérant joué par les producteurs dans le système hollywoodien. Le film devient alors un fascinant jeu de miroirs dans lequel les personnages semblent se répondre.

THE BAND WAGON (Tous en scène) – Vincente Minnelli (1953)
Produit en 1953 par la MGM, ce film légendaire réunit la fine fleur de la comédie musicale, plus précisément du backstage musical, « made in Hollywood » : Comden et Green au scénario, Minnelli à la réalisation et, devant la caméra, Fred Astaire et Cyd Charisse.



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