THE BAD AND THE BEAUTIFUL – Vincente Minnelli (1952)

Un producteur tyrannique vit pour ses films, au risque de détruire ses collaborateurs : une star, un réalisateur et un scénariste, assaillis par des souvenirs douloureux. Ce sont eux les ensorcelés, insectes effarés qui se brûlent à la flamme de Hollywood, que Minnelli contemple en entomologiste. Ce qu’il filme magnifiquement — il est un des cinéastes les plus personnels de l’époque —, c’est le rôle prépondérant joué par les producteurs dans le système hollywoodien. Le film devient alors un fascinant jeu de miroirs dans lequel les personnages semblent se répondre. (Christophe Pellet – Télérama)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Lana Turner (Georgia Lorrison)

A l’origine de The Bad and the beautiful se trouve John Houseman qui, après une brillante carrière dans le théâtre et le cinéma en tant qu’associé d’Orson Welles, était alors producteur à la Metro-Goldwyn-Mayer. Houseman désirait voir porter à l’écran une nouvelle de George Bradshaw, Tribute to a bad man, dont l’action se déroulait dans le milieu du théâtre. Il suggéra à Dore Schary de transposer l’histoire à Hollywood. Charles Schnee fut engagé pour écrire l’adaptation. Le scénario terminé fut présenté par Houseman à Minnelli.
Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo 8 (Edilio 1984)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952)

Pour Houseman, le personnage de Jonathan Shields fait inévitablement penser à David O. Selznick – ce dernier demanda d’ailleurs à ses avocats de vérifier s’il n’était pas mis en cause trop personnellement – alors que celui de Georgia rappelle tout à la fois Diana Barrymore, Ava Gardner, Joan Fontaine et Lana Turner elle-même. « John Houseman, écrit Minnelli dans son autobiographie, m’invita à déjeuner pour me présenter le premier jet du scénario. Je ne le connaissais pas très bien mais il était précédé d’une réputation louangeuse. A la fois producteur classique et d’avant-garde, plus créateur que la plupart de ses confrères ! Je fus quelque peu intrigué par les grandes lignes du récit qu’il m’exposa…. Cette histoire plutôt cynique et cruelle était auréolée d’un certain romantisme. Elle synthétisait tout l’amour et la haine des gens de cinéma envers Hollywood…, l’ambition, l’opportunisme, le sentiment de puissance, l’idéologie : ‘Trouve-moi un salopard de talent.’ Mais il dépeignait aussi le triomphe sur l’adversité et le respect que portent les gens de l’industrie du cinéma à ceux qui dépensent leur talent sans compter. »
Minnelli « De Broadway à Hollywood » – Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry de Navacelle – ED.  5 continents Hatier (1985)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Kirk Douglas (Jonathan Shields), Lana Turner (Georgia Lorrison)

Pour le rôle du producteur, le « bad man » du titre de la nouvelle, Minnelli pense à Kirk Douglas, qui accepte d’enthousiasme.
«…La raison pour laquelle nous avons réussi ce film, dira plus tard l’acteur, fut que John Houseman et Vincente Minnelli avaient un énorme respect pour le sujet. Il n’était pas dans leurs intentions de modeler des personnages tout blancs ou tout noirs. »
Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo 8 (Edilio 1984)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Kirk Douglas (Jonathan Shields), « on set »

Comme Gary Cooper, le héros indestructible du The Fountainhead (Le Rebelle) de King Vidor, Jonathan Shields (Kirk Douglas) va tout sacrifier à son idéal et à l’art cinématographique. Il reprend à son propre compte la devise de son père « Non sans droit » qui devient sa règle d’action. Pour parvenir à ses buts, il brisera tous les obstacles, techniques ou humains, qui se trouveront sur sa route. Egoïste, amoral, cynique et implacable, il sera le catalyseur indispensable à la réussite de ses trois « victimes ». Il fera de son ami, Fred Amiel, un réalisateur mais il lui volera le projet auquel le jeune cinéaste travaillait depuis des années, pour le donner à un metteur en scène plus expérimenté. Il détruira le culte du père dans lequel se complaisait Georgia Lorrison, arrachera la jeune actrice à la boisson et à une vie dissolue, assurera sa consécration et l’abandonnera à la fin du tournage du film qui venait de lui apporter la célébrité, pour passer la nuit avec une figurante. Quant à l’écrivain James Lee Bartlow, Jonathan l’attirera à Hollywood et, pour lui faire écrire un scénario, il n’hésitera pas à compromettre – et à tuer indirectement – Rosemary, la futile et encombrante femme de l’auteur.
Minnelli « De Broadway à Hollywood » – Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry de Navacelle – ED. 5 continents Hatier (1985)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Barry Sullivan (Fred Amiel), Kirk Douglas (Jonathan Shields)

Producteur despote, Jonathan Shields sera lui-même obligé de terminer la mise on scène d’un de ses films après s’être disputé avec le réalisateur en titre qui ne supportait plus ses directives. Ainsi que Selznick, épuisant les uns après les autres ses metteurs en scène et ses scénaristes sur Gone with the wind (Autant en emporte le vent), comme sur Duel in the sun (Duel au soleil), Jonathan Shields va dès lors devenir un auteur complet, ne laissant à personne d’autre qu’à lui, le soin de diriger cette œuvre qu’il porte comme son propre enfant. Farouchement ambitieux, il sera aussi exigeant avec lui-même qu’avec les autres, et déçu par le résultat, il préférera ne jamais distribuer le film, plutôt que de montrer une œuvre qui dépare sa production. Garry Cooper faisait sauter dans The Fountainhead, l’immeuble qui ne respectait plus son intégrité de créateur, Shields interdira la sortie d’une œuvre jugée insuffisante. Impitoyable, exigeant le maximum des autres, comme de lui-même, Jonathan Shields incarne la démesure de la splendeur créatrice hollywoodienne, n’hésitant devant rien pour assurer la réussite de ses films et maintenir le prestige de son studio. A l’origine, le film devait d’ailleurs s’appelait Tribute to a Bad Man mais il devint vite évidant, Houseman l’a reconnu par la suite, que ce « bad man » faisait trop penser à une histoire westernienne. Howard Dietz, le responsable de la publicité de la M.G.M., suggéra The Bad and The Beautiful, un titre qui lui avait été inspiré par The Beautiful and The Damned de F. Scott Fitzgerald. Houseman jugea ce nouveau titre « prétentieux et vulgaire » puis finit par l’accepter.
Minnelli « De Broadway à Hollywood » – Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry de Navacelle – ED. 5 continents Hatier (1985)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Lana Turner (Georgia Lorrison), Sammy White (Gus)

En choisissant de peindre un producteur et de, finalement, le défendre (sans rien cacher de ses méthodes), Minnelli s’interroge sur le cinéma et la création artistique. A l’encontre de toute démagogie, sa réponse n’a conforté ni les gens de la profession, qui ont refusé de s’y reconnaître, ni le public qui a trouvé le film caricatural. C’est que les conclusions du réalisateur ont de quoi troubler : l’inspiration et le talent sont parfois servis par les contraintes et les impératifs de studio, et le producteur est aussi un créateur. Tel est le propos, et il nous ramène au débat qui agite encore les milieux du cinéma.
Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo 8 (Edilio 1984)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – « on set »

« …Je vous avais confié un dessin, vous avez pris une craie et vous l’avez retouché », écrivait en 1938 Francis Scott Fitzgerald à Joseph Leo Mankiewicz à propos d’un scénario. Combien d’artistes ont-ils émis une plainte semblable, et combien cela a fortifié l’image mythique d’une machine industrielle qui émascule les œuvres d’art. Ce n’est pas si simple. L’industrie est un monde complexe, et Minnelli le sait déjà mieux que personne, lui qui a eu à lutter – et aura encore à le faire – contre la dénaturation de certaines de ses œuvres. Mais dans The Bad and the beautiful, Minnelli refuse l’image d’Épinal du réalisateur, artiste solitaire contre les « marchands de soupe », et rend hommage au travail d’équipe en s’interrogeant sur la responsabilité de chacun.
Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo 8 (Edilio 1984)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Lana Turner et Vincente Minnelli

Les Ensorcelés (titre français pour une fois intéressant), c’est avant tout l’ensorcellement du cinéma, comme en témoigne la scène la plus violente du film : la fuite de Lana Turner en voiture. Minnelli explique que, dramatiquement, la scène lui paraissait forte, mais qu’il la trouvait plus forte encore en la traitant comme un ballet, en faisant de la voiture un personnage. Autrement dit, en la traitant de façon irréaliste. La voiture folle nous amène au cœur de l’hystérie de l’actrice, nous la rend explicite, et, à travers l’artifice, nous conduit à une vérité essentielle. Les Ensorcelés, pur « produit » hollywoodien, nous parle mieux du rêve et de la réalité, donc de la vie, que pas mal de« films d’auteurs» qui tombent dans la complaisance égocentrique en cherchant à capter cette réalité qui leur échappe. Et le personnage incarné par Douglas, préfigurant Le Dernier nabab, ne donne-t-il pas le meilleur exemple d’intégrité artistique en choisissant de ne pas distribuer le film qu’il a réalisé avec amour et qu’il juge raté ?
Vincente Minnelli – François Guérif – Filmo 8 (Edilio 1984)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Kirk Douglas (Jonathan Shields), Lana Turner (Georgia Lorrison)

« Je n’ai jamais produit un film dont le tournage ait donné lieu à aussi peu de problèmes, dit Houseman à propos de The Bad and The Beautiful. La splendeur du film en est une preuve éclatante. La perfection du style de production de la M.G.M. est portée à son apogée et l’interprétation possède la beauté et la cohésion propres aux grands films hollywoodiens d’hier et dont les cinéastes américains d’aujourd’hui semblent avoir perdu le secret. Non seulement Kirk Douglas, Lana Turner et Walter Pidgeon sont inoubliables mais le fait que chaque acteur de second plan, d’Ivan Triesault à Elaine Stewart, de Leo G. Carroll à Paul Stewart s’identifie totalement à son personnage, donne au film une homogénéité d’une exceptionnelle qualité. »

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Dick Powell (James Lee Bartlow), Barry Sullivan (Fred Amiel), Kirk Douglas, Lana Turner (Georgia Lorrison)

A la fois despote et Pygmalion, Jonathan Shields est un de ces êtres hors du commun auxquels Hollywood doit tout. Dix ans plus tard exactement, à un moment où la « capitale du cinéma » n’est plus que l’ombre d’elle-même, Houseman produit Two Weeks in Another Town qui raconte les aventures, ou plutôt, les mésaventures d’un film tourné non plus à Hollywood mais à Rome. Minnelli en sera le réalisateur, Charles Schnee le scénariste et Kirk Douglas auquel Minnelli aura donné entre- temps le rôle de Van Gogh, la vedette principale. Chef-d’œuvre absolu et témoin d’un art créateur éblouissant, celui de Hollywood, The Bad and The Beautiful va alors laisser la place à un constat tragique sur le tournage d’une « production désertrice » où vont se trouver réunis des « has been » de l’âge d’or hollywoodien…
Minnelli « De Broadway à Hollywood » – Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry de Navacelle – ED. 5 continents Hatier (1985)

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Kirk Douglas (Jonathan Shields)
L’histoire

A Hollywood, le réalisateur Fred Amiel (Barry Sullivan), l’actrice Georgia Lorrison (Lana Turner) et le scénariste James Lee Bartlow (Dick Powell) reçoivent un appel téléphonique du producteur Jonathan Shields (Kirk Douglas ), en provenance de Paris. Ni Fred, ni Georgia n’acceptent la communication. James Lee, de son côté, envoie Jonathan au diable.

Tous trois se rendent néanmoins, au milieu de la nuit, à l’invitation de Harry Pebel (Walter Pidgeon), responsable des studios Shields. Harry leur expose la situation : sur son seul nom, Jonathan ne peut trouver l’argent nécessaire à un nouveau film. Avec leur collaboration, les fonds seraient immédiatement trouvés. Acceptent-ils d’y réfléchir pendant qu’on établit la communication avec Paris ? Et où seraient-ils aujourd’hui si Jonathan n’avait pas, un jour, croisé leur chemin ?

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Dick Powell (James Lee Bartlow), Barry Sullivan (Fred Amiel), Lana Turner (Georgia Lorrison), Walter Pidgeon (Harry Pebbel)

Dix-huit ans auparavant, Fred Amiel a fait la connaissance de Jonathan Shields à un enterrement. Fred était payé pour être là. Mais il ne savait pas en «débinant» le mort, qu’il s’agissait du propre père de Jonathan et que c’était ce dernier qui payait les figurants de la cérémonie. Venu s’excuser plus tard dans la journée, il trouve un homme seul et ruiné ; devant la détresse de Jonathan, il l’invite à emménager chez lui.

Les deux hommes hantent les « parties» d’Hollywood pour se faire accepter dans les studios. En dernier ressort, Jonathan perd plusieurs milliers de dollars au poker et propose à Harry Pebel de l’engager comme producteur pour lui permettre de rembourser cette dette. Fred et lui font leur apprentissage sur des westerns minables jusqu’au jour où ils arrivent à faire un triomphe d’un petit film d’horreur fauché, L’Apocalypse des hommes-chats. Le projet suivant est l’adaptation par Fred d’un best-seller littéraire La Montagne lointaine. Jonathan arrive à monter le projet et à décrocher un budget confortable. Mais pour mener à bien l’entreprise, le studio lui impose un réalisateur prestigieux, von Ellstein (Ivan Triesault). Jonathan accepte. Fred refuse de jouer le rôle d’aide producteur qui lui est offert en consolation et quitte Jonathan.

Georgia Lorrison était la fille du plus grand acteur de films d’horreur et elle vouait un véritable culte à son père. Alcoolique et désemparée, elle acceptait les rôles de figurante que son physique avantageux lui obtenait. Jonathan arrive à la sortir de sa torpeur, lui obtient un bout d’essai et bien que celui-ci ne soit guère concluant, l’engage comme vedette de son prochain film. Georgia se prépare docilement au tournage, mais fait faux-bond le premier jour. Jonathan, après avoir pensé la remplacer, la retrouve ivre-morte, chez elle. Comprenant son insécurité, il lui joue la comédie de l’amour. Georgia se tire à merveille de son rôle et se retrouve consacrée star le soir de la première. Jonathan est absent de la réception qui suit. Georgia court le rejoindre chez lui, mais le découvre dans les bras d’une autre femme. Elle ne lui a jamais pardonné depuis.

James Lee Bartlow était, lui, professeur dans une Université du Sud et venait de publier un premier roman à succès lorsqu’il fut contacté par Shields, qui en avait acheté les droits. James Lee refuse d’abord d’aller à Hollywood, mais finit par céder pour faire plaisir à sa femme, l’exubérante et volubile Rosemary (Gloria Grahame ). Il accepte même d’y rester pour écrire le scénario. Mais, constamment dérangé par Rosemary excitée par le monde du cinéma, il n’avance guère dans son travail. Jonathan demande alors à l’acteur « Gaucho » Ribeira (Gilbert Roland ) de s’occuper de Rosemary tandis qu’il emmène James Lee écrire avec lui dans un chalet isolé. C’est au retour que tous les deux apprennent la mort de Rosemary et de Gaucho dans un accident d’avion. Jonathan aide James Lee à surmonter l’épreuve et l’engage à rester pendant le tournage. Celui-ci se déroule mal. Jonathan entre en conflit avec le réalisateur et finit par assumer lui-même la mise en scène. Le résultat n’est pas à la hauteur de ses ambitions et Jonathan décide de ne pas distribuer le film. James Lee lui propose de partir avec lui pour se changer les idées. Jonathan accepte, mais se trahit au moment du départ à propos de Rosemary et Gaucho. James Lee le frappe et part.

La communication avec Paris est établie. Fred, Georgia et James Lee refusent de travailler avec Jonathan et se lèvent pour partir. Alors que Harry Pebbel essaie d’expliquer la situation à Jonathan, Georgia décroche le téléphone dans la pièce voisine et écoute la voix haïe exposer son projet. Comme attirés par un aimant, Fred et James Lee s’approchent d’elle et écoutent à leur tour.

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THE BAD AND THE BEAUTIFUL (Les Ensorcelés) – Vincente Minnelli (1952) – Dick Powell (James Lee Bartlow), Barry Sullivan (Fred Amiel), Lana Turner (Georgia Lorrison)

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Autres extraits


Houseman et Minnelli ont reconnu eux-mêmes que l’épisode de la Malédiction des hommes-chats était une référence directe à Val Lewton et à son style de films fantastiques dans lesquels la terreur provenait beaucoup plus de ce que l’on ne voyait pas que de la découverte de monstres aux babines sanglantes. Et si le réalisateur Henry Whitfield représente Alfred Hitchcock à l’époque où il travaillait pour Selznick, il est bien évident – Houseman le reconnaît – que l’intraitable Von Ellstein est un « double » de Fritz Lang…


The Bad and The Beautiful est sans doute le plus beau et le plus riche de tous les drames minnelliens, l’équivalent même de ce que sera quelques mois plus tard The Band Wagon dans son œuvre musicale. Drame aux mille facettes dont chaque vision est une nouvelle révélation, le film est aussi un document exemplaire sur la création hollywoodienne et sur le rôle, mal connu en France, du « producer ».


A ce titre, The Bad and The Beautiful est aussi important que le roman de Richard Brooks Le Producteur. Comme Irving Thalberg, Louis B. Mayer, Darryl F. Zanuck, Arthur Freed, William Fox, Dore Schary ou John Houseman, Jonathan Shields est le catalyseur des films qu’il produit. On le voit discuter les scénarios, les réécrire, régler les problèmes de décors ou de costumes, choisir les acteurs et, pas à pas, sous l’influence omniprésente de cet homme intransigeant qui est à sa manière un authentique « auteur », on sent les films se construire, se faire et s’articuler jusqu’au moment fatidique que sera la « preview ». Minnelli « De Broadway à Hollywood » – Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry de Navacelle – ED. 5 continents Hatier (1985)

Minnelli n’a jamais caché son intérêt pour la grande séquence de la rupture entre Georgia et Jonathan. Venue fêter avec lui le triomphe du film, Georgia découvre que Jonathan l’a trahie et la trompe. Elle fuit alors dans la nuit monte dans sa voiture et roule au milieu des crissements de pneus, des coups de freins et des éclairs de phares. La robe et la fourrure blanches de Lana Turner contrastent violemment avec le noir de la nuit et créent une fantasmagorique symphonie de deux couleurs poussées à leur intensité maximale. « Je filmai cette scène, explique Minnelli, comme s’il s’agissait d’un ballet, voulant surtout montrer le sentiment de claustrophobie qui s’empare d’elle après cette trahison. La voiture se trouvait sur une plaque tournante. Je fis un zoom sur le visage de Lana, puis sur son pied appuyant sur l’accélérateur, puis derrière elle, pour suggérer une image floue de pluie. Quand tous les détails furent réglés, j’expliquai la scène à Lana. Au fur et mesure que la voiture prenait de la vitesse, une panique grandissante la gagnait jusqu’à ce que la voiture dérape et que Lana appuie sur le frein, son être entier dissous et quelque peu purifié par une avalanche de larmes. Cela devait être une longue prise et j’étais prêt à passer toute la journée pour le bien-fondé de la scène. Les caméras tournèrent et Lana vint à bout de cette séquence avec la technique et l’instinct d’une grande actrice Je l’admirai beaucoup pour s’être totalement donnée. » Minnelli « De Broadway à Hollywood » – Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry de Navacelle – ED. 5 continents Hatier (1985)


Admirablement dirigé – comment ne pas évoquer la rencontre de Georgia avec Jonathan et Harry, la description, à travers Rosemary (Gloria Grahame), d’une certaine province américaine et la sublime ambiguïté de la dernière scène – The Bad and The Beautiful est aussi un film suprêmement « écrit » dont le dialogue est digne de Mankiewicz. La construction en flashes-back rappelle évidemment All About Eve et Letter to Three Wives mais ce sont surtout les personnages du producteur Harry Pebbel et du scénariste James Lee Bartlow qui évoquent l’ironie de Mankiewicz.

Minnelli excelle d’ailleurs dans cette description du « travail » hollywoodien. La frénésie des minutes qui précèdent la première projection, le moment où le producteur et son réalisateur se trouvent, non pas au milieu des spectateurs, mais dans la cabine, près du projectionniste, les bobines saisies au vol, tout cela apparaît dans le film et Minnelli intègre admirablement les techniciens aux acteurs. L’une des plus belles scènes du film est d’ailleurs le moment où, recréant une séquence de tournage dans laquelle Lana Turner est au chevet de Gilbert Roland, la caméra commence à cadrer l’équipe technique et, au lieu de s’arrêter, s’envole littéralement pour aller chercher, dans les cintres, les machinistes et les éclairagistes, bouleversés par l’intensité de la scène à laquelle ils viennent d’assister et aussi émus que les futurs spectateurs.

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