AVA GARDNER de la réalité au mythe

Ava… Ce beau prénom, qu’un romancier cinéphile, Pierre-Jean Rémy, a donné comme titre à un livre où il reconnaissait, par mille ruses, l’avoir emprunté à la vedette de Pandora, ce prénom qui n’appartient qu’à elle semblait fait, depuis toujours, pour être celui d’une star, tout comme ceux de Greta, MarIene, Ingrid, Rita, Marilyn ou Audrey. Et de la star, Ava Gardner a, en effet, tous les attributs : beauté sans pareille, amours tapageuses et malheureuses et surtout l’aura magique, moitié physique, moitié morale qui constitue ce qu’on appelle, depuis Delluc, la photogénie, et dont s’alimentent les rêves bizarres des cinéphiles.

L’accent du Sud

Pourtant, comme beaucoup de créatures de rêve, Ava eut des débuts prosaïques : naissance (en 1922) dans une famille pauvre de fermiers de la Caroline du Sud, études primaires suivies de vagues cours commerciaux, premières tentatives pour devenir mannequin. Convoquée à Hollywood, au vu de quelques photos, elle décourage tout le monde par son désastreux accent du Sud. Un professeur de diction réputé mettra quelques mois à l’en débarrasser, au prix d’un travail impitoyable. Ensuite les événements vont se précipiter. Elle a dix-sept ans quand elle fait ses débuts au cinéma, avant d’épouser Mickey Rooney, alors en pleine gloire, grâce à sa série de films d’André Hardy. Les débuts sont obscurs et le mariage ne durera pas deux ans, mais Ava qui a le pied à l’étrier s’accroche dur. Elle tourne une bonne quinzaine de films (figuration ou rôles minuscules) avant d’avoir enfin son nom au générique en 1944. En 1945, elle paraît en vedette dans un film qui, terminé et présenté en 1946, suffira à la porter au premier rang. Pourtant son partenaire, George Raft, est déjà sur la pente déclinante, et le metteur en scène, Léonide Moguy, est loin d’être le plus fameux des Européens émigrés à Hollywood. Mais Whistle Stop (Tragique Rendez-vous, 1946), médiocre « véhicule », comme disent les Américains, parvient à imposer enfin sa beauté et son talent naissant. Ceux-ci éclatent définitivement, la même année, dans The Killers (Les Tueurs), un thriller de Robert Siodmak, d’après une nouvelle d’Hemingway, écrivain dont elle incarnera plusieurs héroïnes. Par un curieux mimétisme, sa vie et son personnage ressembleront d’ailleurs tout à fait aux créations du romancier américain le plus célèbre. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

La magie de Pandora

Les films qui suivent, dans l’ensemble, ne seront pas des réussites, pas plus que son deuxième mariage avec le clarinettiste de jazz Artie Shaw, en 1945-1946. Cette période de déboires prend fin en 1951 qui est une année importante dans la vie d’Ava. Elle épouse Frank Sinatra mariage qui connaîtra le même échec que les précédents ; mais surtout elle tourne Pandora and the Flying Dutchman (Pandora, 1951), film d’Albert Lewin qui contribuera le premier à créer le mythe qui va se développer autour du personnage d’Ava. Il ne s’agit pourtant pas d’un chef-d’œuvre, comme l’a montré une reprise parisienne trente ans après, et, du reste, dès 1958, dans un article mémorable des Cahiers du cinéma consacré à la célébration de la star, Claude Gauteur écrivait : « Comment défendre ce film inégal où le meilleur côtoie le pire, où quelques agréables grains de folie ici et là parsemés ne font jamais oublier l’esthétisme trop souvent frelaté de la plupart des séquences. » Malgré ces critiques méritées, la magie qui émanait du personnage qu’incarnait Ava Gardner était telle qu’elle illuminait tout le film, l’imposant à la mémoire des cinéphiles bien mieux que d’autres œuvres plus réussies.

Toujours en 1951, Ava Gardner donnait une autre de ses grandes interprétations, passée à peu près inaperçue à l’époque, mais finalement beaucoup plus durable. C’était dans Show Boat, parfaite adaptation de l’opérette fameuse de Jerome Kern par George Sidney. Ava conférait une intensité bouleversante à sa création du personnage émouvant de Julie Laverne, la mulâtresse humiliée. A la fin du film, en femme déchue, elle était extraordinaire. Sa beauté, remarquablement mise en valeur par les toilettes 1900, ainsi que par une photographie d’une qualité rare, n’a jamais été plus éclatante que dans ce film, aussi réussi que méconnu. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

La danseuse aux pieds nus

A Show Boat succédèrent quelques films moins séduisants, desquels on peut retenir tout de même The Snows of Kilimanjaro (Les Neiges du Kilimandjaro, 1952), assez bonne adaptation d’Hemingway par Henry King et Mogambo (1953) de John Ford, malheureusement un des moins bons films de ce très grand cinéaste, assez dépaysé dans une Afrique de convention. Mais c’est avec The Barefoot Contessa (La Comtesse aux Pieds nus, 1954) de Joseph L. Mankiewicz, que l’image mythique d’Ava Gardner allait connaître son apothéose et sa plus parfaite incarnation. Dans « ce film subtil et intelligent, fort bien mis en scène, joué à la perfection avec un rien de théâtral » comme l’écrivit à l’époque François Truffaut, elle était Maria Vargas, petite danseuse espagnole propulsée au firmament hollywoodien puis dans la haute société cosmopolite. Enigmatique et fatale, émouvante à force de froideur concentrée, Ava y donnait d’elle-même l’image la plus fidèle et la plus achevée, dans une histoire originale de Mankiewicz qui évoquait le climat de certaines histoires d’Hemingway. Avant de retrouver celui-ci dans The Sun Also Rises (Le Soleil se lève aussi, 1957), Ava allait obtenir un nouveau grand rôle grâce à George Cukor, dans Bhowani junction (La Croisée des destins, 1956). Ce superbe mélo, baroque et flamboyant, curieusement situé dans le cadre de l’Inde des premiers jours de l’indépendance, fournit à l’actrice l’occasion d’arborer de seyants saris, en même temps que de composer un de ses plus insolites personnages. Encore une manière de chef-d’œuvre méconnu, sauf des admirateurs inconditionnels de Cukor et d’Ava. [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

Ava… à jamais

Le Soleil se lève aussi fut pour cette dernière, alors âgée de trente-cinq ans, l’occasion de son dernier grand rôle. Entourée de Tyrone Power, Errol Flynn (tous deux proches de leur fin) et Mel Ferrer, elle y était idéalement Lady Brett Ashley, l’héroïne du romancier, dont l’aventure n’était pas sans évoquer La Comtesse aux pieds nus, tout comme le climat espagnol du récit. Le film ne restituait pas toute l’ardeur douloureuse du roman, mais la réalisation de Henry King était sobre et parachevait l’image d’Ava, telle qu’elle se fixerait définitivement dans le souvenir de ses admirateurs. Les films suivants perpétueraient tant bien que mal, et peu de temps, cette image, qui ensuite, ne cesserait de s’altérer, de se déformer, jusqu’à devenir méconnaissable, voire tragique, dans ses dernières apparitions comme The Life and Times of Judge Roy Bean (Juge et Hors-la-loi, 1972) de John Huston ou The Bluebird (L’Oiseau bleu, 1976) de George ‘Cukor. Dans ce visage épaissi, marqué, ridé où rien, sauf le regard, ne subsiste de l’éclatante beauté de Maria Vargas et de Julie Laverne, les épreuves d’une vie excessive et tumultueuse ont durement imprimé leurs marques. Après avoir longtemps défrayé la chronique par ses liaisons (avec Clark Gable et Walter Chiari, notamment) comme par ses extravagances, Ava, la soixantaine venue, semble s’être assagie et retirée du devant la scène. Bienheureuse retraite qui permet aux adorateurs de la star d’effacer les souvenirs flétris d’une créature trop humaine, pour garder seule l’éblouissante mémoire d’Ava-Maria, Ava-Julie, ou Ava-Pandora… [La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas (1983)]

Les extraits

 

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. ibonoco dit :

    Une beauté mythique, cela faisait longtemps que je ne l’avais pas croisée.

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  2. Je l’adore dans les Tueurs avec Burt Lancaster. Et puis bien sûr la Comtesse aux pieds… Très talentueuse dommage qu’elle se soit perdue dans l’alcool. Mais je trouve qu’elle a su vivre sa vie comme elle l’entendait et rien que pour ça, elle me bluffe complètement.

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