CRISS CROSS – Robert Siodmak (1949)

Comme The Killers, mis en scène deux ans plus tôt par Robert Siodmak et produit par le même Mark Hellinger, Criss Cross (Pour toi,j’ai tué) décrit des personnages littéralement damnés et incapables d’échapper à leur destin. Ni Anna (Yvonne de Carlo), qui a tenté en trahissant les uns et les autres de se sauver elle-même, ni Steve (Burt Lancaster), éternel « looser » d’une Amérique florissante, ni Slim (Dan Duryea), le mauvais garçon au smoking blanc, ne parviendront à fuir la malédiction qui semble les poursuivre. Les deux premiers seront abattus par le troisième, futur prisonnier d’une police dont les sirènes annoncent déjà l’arrivée. Une fois de plus, c’est un monde nocturne que peint Siodmak, un monde dans lequel la police – symbolisée par Pete Ramirez – n’est pas plus sympathique que ceux qu’elle combat en pratiquant les mêmes compromissions et les mêmes trahisons. Alors que souvent le « film noir» oppose à cette société corrompue et corruptible la tendresse désespérée d’un couple traqué, Pour toi j’ai tué est un constat tragique, à l’image de son héros trahi. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo

Criss Cross (Pour toi, j’ai tué) est né d’une coïncidence tragique : le 21 décembre 1947, Mark Hellinger (le producteur des Killers) succombe à une crise cardiaque, peu après avoir enregistré le commentaire en off de sa dernière production, The Naked city de Dassin, qui sortira en mars 1948. Hellinger laisse dans ses tiroirs un scénario inachevé et un contrat pour un film avec Lancaster et Siodmak, contrat qui échoit à la Universal-International. Le manuscrit est un véritable casse-tête ; il s’agit d’une adaptation avortée d’un «polar» de Don Tracy (1905) – « Criss Cross » – publié chez Vanguard Press à New York en 1936, et traduit en français par Marcel Duhamel et Patrice Dally (« Tous des vendus », Gallimard, 1948). Hellinger aurait cherché en vain, ses relations des bas-fonds à l’appui, comment résoudre le problème d’un hold-up particulièrement risqué dans un hippodrome (sujet développé plus tard par Kubrick dans The Killing) ; tout le roman orbite autour de cet épisode peu vraisemblable. Un matin de juillet 1948, le chef de production William Goetz convoque Siodmak dans son bureau, lui remet un tas de feuilles dactylographiées (l’héritage Hellinger), lui donne les pleins pouvoirs et fait ses valises pour l’Europe. Son commentaire se borne à : «Prenez Lancaster et faites-moi un film !». [Robert Siodmak (Le maître du film Noir) – Hervé Dumont – Ed. L’Age d’Homme (1981)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo, Dan Duryea

Le cinéaste peut donc en toute liberté choisir ses collaborateurs parmi la crème du studio : l’ancien opérateur de la UFA Franz F. Planer (le favori d’Ophuls : The Exile, Letter from an unknow woman) et le musicien Miklos Rozsa.
Outre Burt Lancaster, la distribution comporte sa partenaire de Brute Force, Yvonne de Carlo, qui campe pour la deuxième fois «une belle dame sans merci». La pulpeuse «glamour girl» lancée par Walter Wanger (Salome where she danced) est devenue la remplaçante de l’exotique Maria Montez (en froid avec l’Universal) dans d’innombrables barbouillages Technicolor où elle peut exhiber ses qualités de «plus belle fille du monde». En la choisissant pour Criss Cross, Siodmak lui procure le meilleur rôle de son contrat et simultanément la possibilité de débuter dans le registre dramatique. Le troisième larron, un gangster cynique, est joué par Dan Duryea, déjà spécialisé dans les rôles de petite frappe chez Fritz Lang (le maître-chanteur de Woman in the Window et le souteneur de Scarlett street). [Robert Siodmak (Le maître du film Noir) – Hervé Dumont – Ed. L’Age d’Homme (1981)]

Après plusieurs semaines de cogitation, Siodmak réécrit le scénario en compagnie de Daniel Fuchs, un auteur de romans policiers (et le scénariste de Panic in the Streets de Kazan). Le hold-up est relégué au second plan ; le film se présente plutôt comme une sorte de variation de The Killers, visuellement épurée et délestée de ses labyrinthes narratifs. On y retrouve un fort-à-bras émotionnellement confus qui se fait hors-la-loi par amour, se mesure à la pègre et paie son esclavage sexuel de la vie. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Criss Cross a l’étoffe d’un chef-d’œuvre. Celui que Borde et Chaumeton qualifient d' »un des meilleurs psychologues de l’écran » y brosse en effet une étude magistrale, sur l’avilissement d’un homme faible et passionné, et le style direct de la mise en scène concourt à créer un climat d’une suffocante intensité. [Robert Siodmak (Le maître du film Noir) – Hervé Dumont – Ed. L’Age d’Homme (1981)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo

Le film repose essentiellement sur la relation Steve-Anna, qu’il s’agissait de rendre crédible en dynamitant les clichés du drame passionnel. A l’instar d’Hitchcock dans Le Procès Paradine, Siodmak montre la femme convoitée à travers les yeux de sa victime. Anna est évidemment à classer dans la catégorie des « femmes fatales » ; Yvonne de Carlo possède (comme Joan Bennett) ce mélange de beauté sensuelle pimentée d’une touche de vulgarité propre à charmer une brute sentimentale du gabarit de Steve. Siodmak nuance toutefois son portrait en adjoignant à sa froideur calculatrice et à sa cupidité des traits d’immaturité qui la rendent plus humaine que la Kitty des Killers. Anna apparaît vulnérable, peu débrouillarde et généralement mal inspirée dans ses choix. «Tu ne sais jamais ce que tu fais, mais hélas tu sais parfaitement ce que tu veux», remarque Steve dans un instant de lucidité. Le divorce d’avec Steve l’a, paraît-il, traumatisée ; Ramirez la persécute avant son deuxième mariage et Dundee, possessif, orgueilleux, la roue de coups. «Elle est ainsi à cause de sa jeunesse misérable» explique Steve à sa mère qui rétorque malicieusement : «Par certains côtés, elle en sait plus qu’Einstein… » Anna enchaîne Steve autant par son corps (il l’a « dans la peau », admet-il) que par la pitié qu’elle lui inspire. Enfin, Siodmak maintient l’ambivalence à son sujet jusqu’à la fin : son attachement à Steve peut être sincère – dans la mesure où le permettent une superficialité, un égoïsme et une instabilité congénitales – quoique corrodée par des fréquentations malsaines. Son élan final vers Steve après avoir tenté une ultime fois de le jouer pourrait parler en sa faveur, mais, judicieusement, la mort coupe court à tout éclaircissement définitif. Le thème de la duplicité s’étend ainsi au film lui-même. [Robert Siodmak (Le maître du film Noir) – Hervé Dumont – Ed. L’Age d’Homme (1981)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo

«J’aime tourner des films de gangsters raconte Siodmak, ils supposent de fortes émotions – l’amour, la haine, la jalousie, souvent des meurtres commis de sang-froid. En fait, ils contiennent tout ce qui est à la base de la vie et ils peuvent le refléter avec toutes les nuances souhaitées ». En dépit de son canevas, Criss Cross participe plus du drame psychologique que du traditionnel film à mitraillette et poursuites d’auto. Siodmak l’a du reste qualifié d' »histoire d’amour ayant seulement pour toile de fond un milieu de gangsters ». L’attaque du fourgon blindé – « un morceau d’anthologie », la « pièce de résistance », selon la presse de l’époque – n’est que l’exutoire momentané d’une mécanique prodigieusement bien réglée et dont l’implacabilité s’impose dès les premières images. [Robert Siodmak (Le maître du film Noir) – Hervé Dumont – Ed. L’Age d’Homme (1981)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) – Burt Lancaster

Comparé à The Killers, Criss Cross remplace avantageusement la complexité narrative par une douloureuse complexité des caractères. Ici, Siodmak maintient une homogénéité thématique qui décuple l’impact désenchanté et foncièrement pessimiste. Cela tient à la construction serrée du scénario, qui fait ressortir le fatalisme, mais aussi à l’évidence d’une mise en scène rigoureuse, poétiquement inspirée et d’une constante efficacité. Bien que dominée par des gammes sombres, la photographie est plus fluide, moins sophistiquée et moins elliptique que celle de Phantom Lady, par exemple. Formellement, Criss Cross marque l’ »américanisation » achevée de Siodmak : le milieu socioculturel californien y est rendu dans toute son authenticité, sans efforts ni effets de stylisation recherchés ; l’approche du déroulement semble plus concrète, plus physiquement immédiate. La violence n’est plus exprimée calligraphiquement comme dans The Killers, mais elle traverse cette fois tout le propos pour former un courant sous-terrain aussi déprimant que féroce. [Robert Siodmak (Le maître du film Noir) – Hervé Dumont – Ed. L’Age d’Homme (1981)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo

L’accueil critique est en conséquence. (Criss Cross sort en mars 1949). La presse juge le film « malsain », « répugnant », « sale » et « froid ». Les imbéciles n’y voient qu’une apologie de l’amoralisme, qu’une exaltation gratuite du crime et des criminels. En Allemagne, l’œuvre est amputée d’une séquence et distribuée avec cinq ans de retard. Des cantons suisses l’interdisent – air connu – en prétextant que « le bandit y est montré sous un jour sympathique ». Seul Jean Thévenot, dans L’Ecran français, fait œuvre de prophète en prenant la défense de Criss Cross contre vents et marées : « Ce film qu’aucune publicité préalable n’a monté en épingle est l’un des meilleurs de Siodmak, l’un des plus puissants de la production hollywoodienne de ces dernières années. Par quelque côté qu’on l’envisage, il est parfait – dans son genre» ! « . (Mettons cette dernière restriction sur le compte de l’incompréhension générale de l’époque pour le film noir.) Siodmak aura rarement exprimé son refus des chimères humanisantes, du faux-semblant et des solutions préfabriquées avec autant de noirceur. De quoi décourager Madelon : la guerre froide vient de commencer, le blocus de Berlin et le procès Blum occupent les esprits ; la Corée du Nord amasse ses troupes. Dans le monde du spectacle, la lucidité n’est plus de mise. [Robert Siodmak (Le maître du film Noir) – Hervé Dumont – Ed. L’Age d’Homme (1981)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo, Dan Duryea

La fin – Slim abat Steve et Anna – est fulgurante, imposant d’un coup la vision des deux amants, telle une Pietà, la jeune femme assassinée étant délicatement couchée sur celui qui fut autrefois son mari… [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo

L’accueil mitigé de la presse n’empêche pas de très honorables recettes au box-office. Criss Cross est, de loin, le seul film de qualité sorti par les studios Universal International en 1949 (qui, cette année-là, remplissent leur caisse avec l’ineffable comédie Ma and Pa Kettle). Mais revenons en arrière : à peine le tournage achevé, Siodmak s’embarque dans un projet avorté mais aux répercussions importantes ; en octobre 1948, les journaux corporatifs annoncent qu’il effectue des repérages pour un film réalisé entièrement dans le port de New York, avec des acteurs inconnus. Titre de travail : A Stone in the river Hudson. Le scénario que Siodmak met au point conjointement avec Budd Schulberg se base sur une série d’articles de Malcolm Johnson et dénonce la corruption des syndicats des dockers, de connivence avec la mafia, et des fonctionnaires de la douane. Le travail dure cinq mois, durant lesquels Siodmak loge chez Schulberg dans les faubourgs de la cité. Ils observent, prennent des notes, fréquentent des milieux interlopes en dépit des menaces de mort proférées contre eux (ils évitent prudemment grues et recoins isolés) ; l’intervention d’un prêtre irlandais neutralise les efforts d’un tueur à gages lancé à leurs trousses. Mais un péril plus dangereux encore les menace : le H.U.A.C (Comité des activités anti-américaines) de Mac Carthy. Budd Schulberg est accusé de sympathies pro-communistes et la production, intimidée, bloque les préparatifs du film. En 1951, Sam Spiegel achète le scénario pour le compte de la 20th çentury-Fox de Zanuck ; lui aussi prend peur et le revend à la Columbia, où Spiegel peut enfin le produire en 1953-54 sous le titre de On the Waterfront (Sur les quais) ; on sait que le film vaudra l’Oscar à son réalisateur Elia Kazan, à Marlon Brando et à Schulberg (« blanchi» politiquement après avoir dénoncé ses camarades à Washington). Siodmak intentera – et gagnera un procès contre Spiegel pour n’avoir pas tenu compte de sa participation ; la Cour lui accordera une indemnité de 100 000 $.
Signalons à titre anecdotique que la «chasse aux sorcières» maccarthyste effleure aussi notre cinéaste ; il est plusieurs fois interrogé par le FBI parce qu’il persiste à fréquenter ostensiblement les soirées d’un homme soupçonné de «sympathies communistes» et honni par tous les bien pensants de la nation : Charlie Chaplin. Le nom de Siodmak figurera sur la liste des personnalités de cinéma «communistes ou subversives» publiée par Myron C. Fagan (« Documentation of the Red Stars in Hollywood», 1950). [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière (2004)]

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CRISS CROSS (Pour toi, j’ai tué) – Robert Siodmak (1949) avec Burt Lancaster, Yvonne De Carlo
L’histoire :

Steve Thompson revient à Los Angeles. Il revoit Anna dont le souvenir l’obsède. Elle a été sa femme. Elle est aujourd’hui la compagne de Slim Dundee. Steve et Slim ont préparé un coup… Il propose à Dundee d’attaquer le fourgon blindé dont il est le chauffeur, exigeant qu’il n’y ait pas de victime. Mais l’attaque ne se déroule pas comme prévu. L’un des gardes est tué. Steve est lui-même blessé et, bien qu’il ait sauvé la moitié de l’argent qu’il convoyait, il est soupçonné par Pete Ramirez, un policier, d’être de connivence avec les gangsters. Steve est menacé et enlevé. Il revoit Anna et comprend qu’elle l’a trahi. Anna est prête à partir, mais Slim apparaît et l’abat, ainsi que Steve.

Le générique défile sur une vue monotone de l’aéroport de Los Angeles, illuminé de tous ses feux. La caméra plonge avec l’avion et ce mouvement descendant a quelque chose du geste de l’entomologiste se penchant sur une catégorie spécifique d’insectes. Parallèlement, l’oiseau noir représente l’implacable fatalité dont les protagonistes à terre vont être la proie. Enfin, le spectateur est ainsi «physiquement» introduit in medias res, dans une action en cours dont le déroulement est déjà déterminé sans aucune possibilité de changement, et sans qu’on puisse mettre la crédibilité des péripéties en doute, car le sens réel des premières scènes n’apparaîtra qu’à la lumière d’un passé remémoré. Dès lors, l’enchaînement inexorable des circonstances, aussi enchevêtré qu’il soit, obéit à ce fatalisme désespéré qui marque certaines œuvres de Lang ou du Carné d’avant-guerre et teinte les imbrications sentimentales d’une coloration aigre, voire faussement romantique. La perspective olympienne révèle un couple clandestin qui s’étreint passionnément dans l’obscurité d’un parking, non loin de l’aéroport. Au bout de sa plongée, l’objectif livre déjà la clé du drame, la nature de son engrenage, les modalités chromatiques de son déroulement et le ton du discours.

Entre deux baisers, Steve Thompson (B. Lancaster) exhorte Anna (Y. de Carlo) à la prudence : «Tu risques de tout perdre au dernier instant». Elle parle de sa crainte du lendemain, mystérieux jour «J» quand «tout sera fini», et ajoute : «Il dansait, je me suis sauvée. J’ai si peur que tu sois blessé, qu’un malheur … » Steve la rassure et lui donne rendez-vous pour dans quelques jours à Palos Verdes, dans une bicoque au bord du Pacifique. Anna s’éloigne en courant, un vison négligemment jeté sur ses épaules.
Au «Rondo club», Slim Dundee (D. Duryea), notoire gangster de Bunker Hill, l’attend avec impatience, entouré de quelques aigrefins à l’élégance voyante. Duryea campe un malfrat sadique d’une redoutable prestance : traits durs et crispés, le regard fauve, lèvres minces, cheveux blonds-gris collés en arrière, vêtu d’un complet blanc avec chemise et cravate noires. Soupçonneux, il interroge Anna – son épouse – sur les raisons de son absence quand Steve fait nonchalamment son entrée…

Le lendemain matin, dans les sous-sols d’une société de transports par camions blindés, Steve, le chauffeur, et deux convoyeurs se préparent au départ. Le cinéaste fait ironiquement graviter leur causerie autour de l’argent (ils entassent 250 000 $ en billets de banque tout en discutant de l’augmentation des prix chez l’épicier) et des femmes (« mon épouse se rase les jambes, mais je l’aime tant !» roucoule un des convoyeurs, l’œil humide). Steve conduit le camion blindé, accompagné seulement du vieux Pop, à la veille de sa retraite. But du. Voyage : San-Rafaelo, où ils doivent livrer la paye de la compagnie Bliss. Il est 9 h. 35 ; le trajet durera 40 minutes – la durée exacte du retour en arrière amorcé quand Steve, l’air absorbé, se met à rêvasser au volant…
Un matin ensoleillé, Steve rentre à Los Angeles après une année d’exil volontaire entrepris pour oublier Anna, son ex-femme. Le mariage a duré sept mois et s’est brisé sous le poids des dettes et des caprices de sa conjointe. Se croyant libéré de son souvenir, il réintègre la demeure familiale sans se douter que tout va se liguer pour remettre les anciens époux en face l’un de l’autre. Personne n’est à la maison. Steve erre dans le quartier puis, instinctivement, renoue avec ses habitudes de naguère en échouant au «Rondo Club», une boîte de nuit où il «la» rencontrait autrefois (et où il sait qu’il la rencontrera). Le cabaret, plongé dans la pénombre, est presque désert. Steve reconnaît les tables, la piste de danse…

Sur la piste de danse bondée du «Rondo Club», l’objectif fixe un couple, le perd, le retrouve, la focale se corrige ; Steve aperçoit enfin Anna au bras d’un gigolo, La subjectivité de cette introduction explicite amplement l’envoûtement qu’exerce cette Circé des bas quartiers sur son ancien époux. Ensorcelante dans une longue robe décolletée, incarnation de la sensualité triomphante, Anna se trémousse au rythme d’une lancinante rumba qu’accompagnent les étranges sons de flûte traversière d’Esy Morales. Steve l’observe subjugué ; elle le rejoint, lui coule un regard langoureux, évoque leur vie commune tissée de disputes et de réconciliations tumultueuses, lui reproche son absence – quand Slim Dundee interrompt le doux conciliabule : «Vous êtes assis sur ma chaise… » Présentations. Politesses glacées. Steve file, mais promet à voix basse à Anna de l’appeler…

Six mois plus tard, Steve aperçoit par hasard Anna et Dundee dans un hall de gare. Le gangster s’étant engouffré dans une somptueuse décapotable en laissant son épouse prendre tin taxi, Steve l’aborde. L’élégante, couverte de bijoux, paraît plus effrayée que surprise et le conjure de ne pas se montrer «Il nous tuerait s’il te savait avec moi !» En cachette, Steve rejoint Anna dans son appartement aux tapisseries brodées. «Es-tu heureuse ?»«J’ai des diamants». Elle feint d’abord l’indifférence – «va … reste … comme tu voudras» – puis le retient en sanglotant. Elle s’est mariée sous la menace de l’inspecteur Ramirez et de la vieille mère de Steve. Dundee la bat, comme en témoignent des traces sombres sur son buste. Dans l’étreinte pathétique qui suit, la caméra exploite la voluptueuse animalité des deux vedettes dont une lumière tamisée révèle les corps partiellement dénudés.

Steve se met dans la tête d’enlever Anna à son tortionnaire, de retour en ville avec ses apaches et certainement au courant de leur liaison. Il se rend clandestinement dans la résidence de Dundee et somme Anna de le suivre. La femme réagit affolée. Elle gémit : «Mais où? Comment ?» Et surtout «Avec quel argent?» C’est plus une insinuation qu’une question. Quand il entend les gangsters pénétrer dans la villa, il va à leur rencontre. «Je ne suis pas indiscret?» demande Dundee avec un zeste d’ironie dans la voix, tandis que sa suite se déverse en sarcasmes (« Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir»). Sans lui laisser le temps de se ressaisir, Steve lui propose un hold-up mirifique sur un camion blindé. Dundee sursaute – «C’est chose impossible !» – puis se laisse convaincre par la froide détermination de son rival. Avec un complice à l’intérieur du camion, l’affaire est envisageable…

Dix heures quinze minutes. Le camion blindé arrive à San Rafaelo dépassé comme convenu par la limousine de Dundee ; camion-citerne et marchand de glace sont en vue. Quand Steve et le vieux Pop ouvrent le fourgon, des bombes de gaz lacrymogène lancées par des hommes masqués éclatent, un nuage suffoquant envahit toute la rue. Le jour devient nuit et le film accentue le désarroi par un montage en staccato. Soudain, des coups de revolver résonnent et Pop s’effondre, mortellement touché. Dundee tire sur Steve et le blesse au bras gauche. Malgré le gaz asphyxiant et les balles qui sifflent de toutes parts, celui-ci parvient à placer une moitié des sacs d’argent en sécurité et ouvre rageusement le feu sur son adversaire. Les sirènes d’alerte mugissent, les voitures de police arrivent. Le coup est partiellement manqué et les gangsters survivants s’éclipsent. (En dépit des apparences, Siodmak accorde de nouveau un rôle fort accessoire aux gardiens de la loi : l’attaque ne manque pas parce que «le crime ne paie pas» ou autres fadaises, mais simplement parce que son instigateur a changé d’avis !).

Steve reprend conscience à l’hôpital, le bras emmailloté et maintenu en l’air par un contrepoids. Son portrait figure dans les journaux; mais ni sa famille ni le médecin ne parviennent à dissiper les remords (Pop étant mort par sa faute) et l’angoisse du «héros du jour», Dans la soirée, Ramirez lui rend visite : il le devine de connivence avec les voleurs (« ils t’ont roulé, Dundee et ton Anna !») et lui annonce que le chef de la bande est toujours vivant. Steve le chasse, exaspéré. Resté seul, paralysé, la sueur au front, il fixe des heures durant la porte vitrée de sa chambre dans l’attente d’un tueur de Dundee. (Une bonne partie de la scène est à nouveau vue subjectivement.) Des ombres menaçantes s’y profilent – fausse alerte ! Siodmak s’amuse en le faisant soigner par une nurse épaisse et bête qui répète imperturbablement que «tout va pour le mieux». Quand l’infirmière lui apporte un somnifère, il aperçoit par la porte entrouverte les jambes d’un homme assis dans le couloir. Il prie l’individu, Nelson (un commis-voyageur qui affirme veiller sa femme, victime d’un accident), de surveiller un peu sa porte. L’hôpital endormi, Nelson – en vérité un sbire de Dundee – arrache le blessé à son lit, le jette dans une voiture et l’emmène auprès du «chef».

Mais Nelson se laisse acheter. Steve parvient à le faire changer d’avis moyennant 10 000 $ prélevés sur le butin (sous la garde d’Anna)… Quand, arrivé à Palos Verdes, il demande la somme à Anna, celle-ci l’insulte : Nelson va de ce pas les vendre à son patron. «Moi, je file ! Chacun pour soi !» s’exclame-t-elle, rouée, en bourrant énergiquement une valise de linge et d’argent volé. Steve est interloqué, mais sa blessure l’empêche de bouger. Il fait appel à leur amour : «Je ne voulais pas l’argent, mais toi !» Elle ricane et ouvre la porte quand elle aperçoit Dundee escaladant péniblement les marches du perron, de gros pansements autour des jambes. Reculant avec un cri d’épouvante, elle se réfugie contre Steve. Dundee avance, un revolver à la main, s’accote au chambranle de la porte et dit d’une voix sans haine : «C’est toi qui as gagné, Steve. Serre-la très fort, à présent elle est à toi». Puis il vide son chargeur sur le couple.

criss_cross_23Fiche technique du film

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