Hollywood face à lui-même

Toujours en mal de sujets, le cinéma américain en est venu tout naturellement à utiliser la légende de Hollywood, en tant que machine à rêves et objet de scandales.

Usines à rêves s’il en est, quoi de plus naturel que Hollywood ait suscité – et suscite encore – la curiosité. Qui ne ne souhaiterait en effet lever un coin de voile sur les mystères qui président à la réalisation d’un film. Hollywood, qui sait pourtant qu’il lui faut garder ses secrets au risque d’éventer la magie, est atteint d’un tel narcissisme qu’il ne peut s’empêcher de se tendre régulièrement des miroirs. Tout en restant sur ses gardes, il est vrai. Le danger est grand de faire partager les efforts d’un artiste au travail. Qui sait si le public, oubliant le résultat final, ne retiendra pas que les hésitations, les balbutiements… S’il existe de nombreux films sur le cinéma rares cependant sont ceux qui permettent de se faire une idée exacte sur ce milieu quand ils ne sont pas délibérément trompeurs pour mieux entretenir l’illusion.
Pratiqué de tout temps, ce genre bien particulier a connu un curieux essor avec la vague rétro qui a mis à la mode le Hollywood de l’âge d’or. Toutefois pour comprendre comment le phénomène a pris naissance, il faut faire un retour en arrière, revenir aux années où le cinéma était encore – pour reprendre un titre d’Hitchcock – « jeune et innocent ».  (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

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Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder (1950) avec William Holden, Gloria Swanson, Erich von Stroheim
Réalité et fiction

Le premier film connu sur le monde du cinéma, Making Moving Pictures : (A Day in the Vitagraph Studio), date de 1908, époque où le siège de la Vitagraph était à New York et où il n’était pas encore question de Hollywood. Après un documentaire romancé sur la façon de réaliser un film, le spectateur assistait à la projection du film achevé. Serrant de plus près le sujet, A Vitagraph Romance (1912), mélo en une bobine, racontait l’histoire de la fille d’un sénateur (Clara Kimball Young) qui s’enfuit avec un scénariste sans le sou et ne se réconcilie avec son père qu’une fois devenue star. Pour mêler la réalité à la fiction, le rôle du sénateur était joué par le vrai père de Clara Kimball Young ; son mari incarnait le metteur en scène qui la lançait et les responsables de la Vitagraph interprétaient leurs propres personnages. Très tôt donc, le cinéma prit conscience des infinies possibilités de sujets qu’il s’offrait à lui-même. En 1913, quand Mack Sennett réalisa Mabel’s Dramatic Career (Mabel fait du cinéma), le cinéma exerçait déjà son emprise sur les foules tandis que le culte des vedettes prenait son essor. Les conditions propices à l’émergence du mythe Hollywood étaient réunies.Mabel’s Dramatic Career traitait sur le mode léger de ce qui deviendra un des thèmes les plus rebattus des films sur la légende hollywoodienne (légende qui peut parfois devenir réalité) en l’occurrence, l’irrésistible ascension d’une pauvre et jeune chômeuse jusqu’au faîte de la gloire grâce au cinéma. Parallèlement, ce genre de film forgeait l’idée que les gens de spectacle étaient différents du commun des mortels.

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Mabel fait du , cinéma (Mabel’s Dramatic Career) de Mack Sennett (1913) avec Mabel Normand, Mack SennettRoscoe Arbuckle

La majeure partie des films sur Hollywood tournés dans les années 20 étaient de petites productions, leurs modestes promoteurs pouvant à moindre frais reconstituer un milieu qu’ils avaient sous la main. Rares, par contre, sont les grandes compagnies qui s’intéressèrent à la question, et quand elles s’y risquaient cela donnait des films sans originalité. Tel Merton of the Movies (Les Gaîtés du cinéma, 1924) de James Cruze, histoire somme toute banale du jeune acteur dramatique qui connaît un succès inattendu dans le comique. Le thème avait déjà servi deux ans auparavant.

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Ella Cinders réalisé par Alfred E. Green (1926) avec Colleen Moore et Lloyd Hughes

A la fin des années 20, trois excellentes comédies s’imposèrent néanmoins à l’attention du public : Ella Cinders (1926), qui fit la gloire de Colleen Moore Show People (Mirages) de King Vidor (avec Marion Davies) et  The Cameraman (L’Opérateur) de Buster Keaton, tous deux de 1928. Ce dernier film ne concerne pas spécifiquement Hollywood – Buster Keaton joue le rôle d’un opérateur d’actualités qui se retrouve à son corps défendant héros du jour -, alors que les deux premiers sont des variations ironiques et bien élevées sur le thème de l’accession au vedettariat. Gagnante d’un concours de beauté à Hollywood, Ella Cinders croit en avoir fini avec les servitudes domestiques, mais s’aperçoit bientôt qu’il s’agit d’un canular. Inutile de préciser qu’elle devient quand même une grande vedette. DansShow People, le rêve de Peggy Pepper de devenir une grande actrice dramatique se brise quand elle constate qu’on ne lui propose que des rôles comiques. Naturellement, elle connaît le succès et commence à « avoir la grosse tête » jusqu’à ce que les événements se chargent de lui remettre les pieds sur terre. Assez curieusement, si l’on en croit les biographies de Hollywood, tel a été le destin de nombreux acteurs, metteurs en scène et compositeurs de chansons attirés par la capitale du cinéma.

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Crépuscule de gloire (The Last Command) réalisé par Josef von Sternberg (1928) avec Emil Jannings, Evelyn Brent, William Powell

Dans la production des années 20 le seul film dramatique sur le monde du cinéma vraiment digne d’intérêt est peut-être  The Last command (Crépuscule de gloire, 1928), dirigé par Josef von Sternberg, dans lequel le milieu du cinéma sert uniquement de toile de fond ; un misanthrope étranger qui vit en reclus à Hollywood (Emil Jannings) reprend goût à la vie grâce à un metteur en scène qui lui propose d’interpréter dans son film le rôle d’un général russe. On en vient à découvrir que ce mystérieux personnage avait été en fait général avant la révolution d’Octobre, alors que le metteur en scène était un jeune révolutionnaire ; l’histoire de leur première rencontre est racontée au moyen d’un long flash-back. Les deux hommes se retrouvent ensuite à Hollywood et le général meurt après avoir achevé le film. Même si le ton est quelquefois mélodramatique, le talent de Sternberg, grand créateur d’atmosphères, et celui de Jannings, qui en arrive à se parodier lui-même sans jamais tomber dans le ridicule, sont tels que le film a résisté à l’épreuve du temps. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

Célébrité et solitude

Peu de temps après l’avènement du parlant, l’image de Hollywood et de la course au succès évolue sensiblement. Dans les années 30, les films les plus représentatifs de ce nouvel état d’esprit sont deux versions d’un même sujet, conçues et produites par David O. Selznick : What Price Hollywood ? (1932) et A Star is Born (Une étoile est née, 1937), le second n’étant qu’un remake du premier même s’il n’a jamais été reconnu comme tel.

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Une étoile est née (A Star Is Born) réalisé par William A. Wellman (1937) avec Janet Gaynor, Fredric March

Les deux films – qui opposent l’ascension d’une jeune actrice et l’inexorable déclin de son vieux conseiller (le metteur en scène dans l’un, le mari acteur dans l’autre) – tentent de montrer que la gloire est fugace, mais aussi que les inconnus peuvent connaître la célébrité et que, de toute façon, le travail constitue un réconfort dans les moments difficiles. L’idée fut jugée si bonne qu’elle fut longtemps exploitée, tant dans la veine comique que dramatique, à travers les interprétations successives de Constance Bennett, Janet Gaynor et enfin de Judy Garland à l’époque de son grand retour, en 1954. Ce thème a également valu un grand succès à Barbra Streisand en 1976 même si dans cet énième Une Etoile est née ce n’est plus le cinéma qui sert de cadre, mais le milieu de la musique rock.

Les Voyages de Sullivan (Sullivan's Travels) est une comédie américaine réalisée par Preston Sturges et sortie en 1941.
Les Voyages de Sullivan (Sullivan’s Travels) de Preston Sturges (1941) avec Joel McCrea, Veronica Lake

En 1937, de toute façon, il était encore trop tôt pour s’adonner à la nostalgie du cinéma dans le cinéma. Durant les années 40 un film – sinon le seul – allait porter un regard neuf sur le monde du cinéma :  Sullivan’s Travels (Les Voyages de Sullivan, 1941), de Preston Sturges, mésaventures d’un cinéaste déçu par son métier qui se mêle incognito à des clochards pour observer la vie de près. Les choses tournent mal pour lui, puisqu’il finit en prison. Là, il réalise que le cinéma d’évasion répond à un besoin en égayant la grisaille des déshérités. Servi par de remarquables interprètes (Veronica Lake et Joel McCrea), cette œuvre d’une grande élégance et d’une profonde justesse ne sombrait jamais dans le prêche en dépit de son amertume.

Chantons sous la pluie (Singin' in the Rain) est un film musical américain de Stanley Donen et Gene Kelly, sorti en 1952 Gene Kelly Debbie Reynolds Donald O'Connor Jean Hagen, Cyd Chariss
Chantons sous la pluie (Singin’ in the Rain) de Stanley Donen et Gene Kelly (1952) avec Gene Kelly, Debbie Reynolds, Donald O’Connor, Jean Hagen, Cyd Chariss

A la fin des années 40, une vague de nostalgie submergea le monde du cinéma. Les années 20, âge d’or du muet, étaient suffisamment éloignées pour qu’on puisse les considérer avec indulgence, sinon avec une pointe d’envie, quand de vieilles gloires surgissent du passé n’en venaient pas à les faire regretter. Ainsi de Gloria Swanson, plus monstre sacré que jamais pour son retour à l’écran, après des années d’absence, dans  Sunset Boulevard (Boulevard du Crépuscule, 1950), un des films qui illustrent le mieux cette nouvelle attitude de Hollywood par rapport à son passé. Tout aussi nostalgique ruais dans un registre beaucoup plus léger – et jamais amer – fut  Singin’ in the Rain (Chantons sous la pluie, 1952). 0n y assiste même au triomphe du cinéma parlant : un désastreux mélo muet hâtivement sonorisé est sauvé de la faillite par la musique et la danse. Tandis que la vieille actrice de Boulevard du Crépuscule sombre dans la folie, le joyeux trio de Chantons sous la pluie célèbre l’avenir de Hollywood. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

Le charme du passé

Au début des années 50, le passé semble exercer sur Hollywood une fascination irrésistible. Il n’avait pourtant pas toujours été rose. Beaucoup d’acteurs avaient payé un lourd tribut à la capitale du cinéma : alcoolisme pour John et Diana Barrymore, Helen Morgan, Lillian Roth ou Buster Keaton ; mort précoce au faîte de la gloire pour Rudolph Valentino ou Lon Chaney. Combien avaient dû travailler d’arrache-pied et consentir de sacrifices avant de connaître le succès. Et pourtant, le Hollywood d’antan finissait par faire figure de havre heureux, confortable et sûr, où tout le monde était jeune, beau et plein de vie.

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Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) réalisé par Vincente Minnelli (1952) avec Lana Turner, Kirk Douglas, Walter Pidgeon, Dick Powell, Barry Sullivan, Gloria Grahame

Dans les années 50, quand un film reflète fidèlement l’ambiance des tournages contemporains comme  The Bad and the Beautiful (Les Ensorcelés, 1952) ou  The Big Knife (Le Grand Couteau, 1955), l’atmosphère est presque toujours pesante, voire angoissante (producteurs atteints de mégalomanie, acteurs exploités, terrorisés). DansThe Bad and the Beautiful  – où un metteur en scène, une star, un scénariste et un directeur de production évoquent le souvenir d’un producteur pour lequel tous quatre ont travaillé – on assiste à un déballage de haine et de cynisme. Plus violent encore est The Big Knife , histoire d’un acteur contraint de signer un nouveau contrat sous la menace d’un chantage ; ce qui en dit long sur les méthodes de Hollywood.

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Le Grand Couteau (The Big Knife) réalisé par Robert Aldrich (1955) avec Jack Palance, Ida Lupino, Rod Steiger

Qui pourrait dès lors croire encore en voyant ces films au rêve hollywoodien ? Rêve et illusions battus en brèche par d’autres films de la même veine :  Two Weeks in Another Town (Quinze Jours ailleurs, 1962), de Vincente Minnelli ;  What Ever Happened to Baby Jane ? (Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? 1962) dans lequel Robert Aldrich, férocement, nous fait assister à la joute de deux vieilles gloires de Hollywood, Bette Davis et Joan Crawford, et  The Legend of Lylah Clare (Le Démon des femmes, 1968), dans lequel le même Aldrich déboulonne, avec une égale noirceur, le couple mythique, Marlene Dietrich-Josef von Sternberg. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

Quinze jours ailleurs (Two Weeks in Another Town) est un film américain réalisé par Vincente Minnelli en 1962
Quinze jours ailleurs (Two Weeks in Another Town) réalisé par Vincente Minnelli (1962) avec Kirk Douglas, Edward G. Robinson, Cyd Charisse
Symbole de tous les malheurs

Mais le pire restait à venir. Au moins jusqu’à la fin des années 60, la colère contre Hollywood restait dans certaines limites. La capitale du cinéma n’avait pas encore accédé au rang de bouc émissaire de la misère morale moderne. Mais dès la décennie suivante, tandis que quelques cinéastes perpétuaient le mythe de l’usine à rêves avec des biographies sans intérêt comme Gable and Lombard et WC. Fields and Me (tous deux de 1976), et des pochades du style Myra Breckinridge (, 1970), d’autres n’hésitaient plus à le montrer à nu. Dans Day of the Locust (Le Jour du fléau, 1975) règne le chaos moral. Dans  The Last Tycoon (Le Dernier Nabab, 1976) d’Elia Kazan le monde du cinéma n’est plus qu’un désert de sentiment. Sous l’œil de Ken Russell, dans Valentino (1977), l’âge d’or de Hollywood se transforme en une fantasmagorie décadente peuplée d’êtres démoniaques, rapaces et absurdes. Fedora (1978) de Billy Wilder remue à nouveau les cendres de Boulevard du Crépuscule avec l’histoire d’une vieille actrice au physique mystérieusement préservé de l’atteinte des ans.

Fedora est un film franco-allemand de Billy Wilder, réalisé en 1978.
Fedora de Billy Wilder (1978) avec Marthe Keller, William Holden

Paradoxalement, Hollywood inspire mieux ses contempteurs que ses admirateurs. L’indulgence ne lui sied pas si l’on en juge par les bluettes telles que  Won-Ton-Ton, the Dog That Saved Hollywood (Won-Ton-Ton, le chien qui sauva Hollywood, 1975) ou Nickelodeon (Nickelodeon, 1976). Reste un curieux phénomène sur lequel on pourrait gloser : à quelques exceptions près les films de Hollywood sur Hollywood font rarement recette. (La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas – 1982)

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Les Ambitieux (The Carpetbaggers) réalisé par Edward Dmytryk (1964) avec George Peppard, Carroll Baker, Alan Ladd
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