Les Réalisateurs

ALFRED HITCHCOCK : Les dernières œuvres (période 1966 – 1976)

Au cours de la période 1966-1976, Alfred Hitchcock ne tournera que quatre films. Deux se rattacheront au cycle des œuvres d’espionnage. Les autres exploiteront la veine du thriller.

TORN CURTAIN – Le Rideau déchiré (Alfred Hitchcock, 1966) – Paul Newman, Julie Andrews

En 1966, Torn curtain (le Rideau déchiré) devait choquer les critiques de gauche. Ils accusèrent le film d’être une œuvre anticommuniste et suggérèrent que son auteur était en train de devenir gâteux. Le sujet de Torn curtain est le suivant : Un savant américain simule un passage à l’Est pour voler une formule à un savant communiste. Sa fiancée le suit, sans connaître la vérité. Apprenant que son amant n’a pas trahi, elle suit son itinéraire et l’aide à regagner les pays capitalistes. [Noël Simsolo – Anthologie du cinéma n°110 – Alfred Hitchcock – L’Avant-Scène (1982)]

TORN CURTAIN – Le Rideau déchiré (Alfred Hitchcock, 1966) – Paul Newman, Julie Andrews et Lila Kedrova

Derrière ce schématisme idéologique, Hitchcock brosse une admirable tapisserie, colorée d’onirisme et de jeu sur le spectacle. Le seul personnage sympathique du film, c’est Ie savant communiste qui se laisse berner par son goût de la recherche et de la connaissance. D’entrée, le film s’installe dans l’apparence du cauchemar et de la défiguration. A la limite, toute cette histoire rocambolesque pourrait être rêvée par ce couple nu sous les couvertures d’un lit envahissant une cabine de bateau. Car ce sont tous les fantasmes du monde moderne, et des fictions qui s’en inspirent, que le réalisateur nous montre. Souvent, chez Hitchcock, un secret en cache autre. J’ai toujours pensé que si la fiancée suit son amant, c’est qu’elle possède un secret en elle : elle est enceinte de lui. L’apparition d’Hitchcock avec un bébé sur les genoux corrobore cette hypothèse, non explicitée dans le scénario, mais terriblement suggérée par la mise en scène. L’espion américain n’est aidé que par des femmes. Ce sont les femmes qui le démasquent. Tout ressemble à des fantasmes de femme enceinte et si les secrets se mêlent au spectacle par des enchaînement magiques, n’oublions pas que le secret de l’atome est peut-être celui de la vie.

ON SET – Alfred Hitchcock, Paul Newman, Julie Andrews dans TORN CURTAIN Le Rideau déchiré)

Lors de la sortie du film, Jean Narboni donna une pénétrante définition du cinéaste : « Eternel devin hitchcockien aux trois bouches surprenantes : il avale des drames, il rejette des images, il les désigne comme telles, il en naît la peur, l’ oppression, la mort… »

TOPAZ (L’Étau) d’Alfred Hitchcock (1969) Frederick Stafford, Dany Robin, Claude Jade, Michel Subor, Michel Piccoli et Philippe Noiret. Le film est inspiré du roman de Leon Uris Topaz et d’une histoire vraie, « The sapphire affair » (l’Affaire Saphir)1 de 1962.

Topaz (L’Etau) sera plus complexe. Tiré d’un best-seller cette histoire d’agent secret s’opposant à Fidel Castro est assez étonnante dans la volonté de décaler tout en une mosaïque éclatée, jamais achevée… Avec ce film, tout paraît sale en politique. Hitchcock donne un bilan de sa notion de ces choses et prouve qu’il est toujours resté extrêmement méprisant de tout cela. Il rend le castriste sympathique, héros tragique et romantique, face à l’organisation robotisée de l’Amérique. Ici, règne une froideur distante qui peut surprendre en une époque (fin des années 60) ou l’hystérisation du politique faisait vendre les films.

FRENZY d’Alfred Hitchcock (1972) avec Jon Finch, Barry Foster et Barbara Leigh-Hunt

En 1972, il reviendra au thriller avec Frenzy. Toute sa panoplie y est harmonisée dans une volonté ironique et hautaine. Un assassin qui étrangle ses victimes avec une cravate, après les avoir violées… Ceci rappelle The Lodger et quelques autres films criminels du cinéaste… Un innocent est pourchassé à la place de l’assassin. Une femme aide l’innocent. Voici pour les thèmes… Le style tente d’unir les virtuosités de l’époque anglaise avec la structure rigoureuse des œuvres hollywoodiennes. D’images en images, nous assisterons à une série de séquences spectaculaires illustrant toutes les formes de « suspense » et toutes les possibilités de tour de force technique. La sexualité est clairement montrée, les policiers ironiquement campés. L’humour noir règne, sans obscurcir la dialectique de l’ombre et de la lumière. Même l’innocent n’est pas sans points communs avec l’assassin. Le jeu sur le vide aboutit à une révélation ricanante. Dieu, c’est le diable tout simplement…

FRENZY d’Alfred Hitchcock (1972) avec Jon Finch, Barry Foster et Barbara Leigh-Hunt

Quoique ultime travail du cinéaste, Family plot (Complot de famille) n’a rien d’un testament. A 77 ans, Hitchcock s’amuse â embrouiller toutes les exégèses et, paradoxalement, il nous présente son film le plus transparent. Jamais jeu sur les apparences ne fut mieux élaboré que cette invraisemblable histoire d’escrocs, de faux assassins, de vrais criminels, de comédiens jouant aux voyants et de crapules richissimes. C’est un répertoire d’une diabolique gratuité au cours de laquelle un bijou convoité concurrence un héritage inattendu pour un enfant oublié qui, devenu grand, cache son identité sans savoir pourquoi un couple refuse de croire en sa mort passée. Son secret le conduit à sa perte, dans une distorsion générale des situations où le grotesque se dispute au vulgaire. L’insistance mise par Hitchcock sur le réalisme des personnages n’a d’égale que l’inflation de romanesque et de situations délirantes. Toutes les figures de style volent en éclats, comme si Hitchcock ne s’interrogeait plus que sur la matière dont on fait les œuvres. L’écran n’est plus unique. C’est un tourniquet à facettes sur lequel acteurs et spectateurs ne cessent de bouger sans freins, ni détente. Sans doute qu’Hitchcock se gausse de ses imitateurs en rejetant le suspense qui est devenue un code trop commode. Il apparaît alors que son secret n’a rien à voir avec l’écriture ou le style. La thématique ne lui sert que d’architecture minimale et l’enjeu n’est plus dans l’énoncé d’une intrigue hyper-compliquée, mais dans une démonstration que la connaissance s’emporte avec soi, dans la tombe…

FAMILY PLOT (Complot de famille) d’Alfred Hitchcock (1976) avec Barbara Harris, Bruce Dern, William Devane et Karen Black

Enfant, couple, secret, crime, folie, psychanalyse, christianisme, ésotérisme, apolitisme hautain et ironie masquée se sont succédés pendant cinquante années de carrière. Avec Family plot , Hitchcock balaye tout cela au profit d’une évidence où les apparences s’enlisent afin de mieux déchirer le masque du cinéma. La connaissance est un secret qu’on ne livre pas.

FAMILY PLOT (Complot de famille) d’Alfred Hitchcock (1976) avec Barbara Harris, Bruce Dern, William Devane et Karen Black
Conclusion

Aujourd’hui qu’Hitchcock est mort, on se met à penser que le cinématographe a connu d’étranges métamorphoses que cet auteur a su domestiquer et manipuler selon son propre désir. Rarement contraint à faire des concessions, il s’est acharné à conduire un travail créateur, sans oublier les contingences industrielles de son art. Il y trouvait la garantie de sa liberté. Tout en frappant l’inconscient du public, il sut lui apporter du plaisir, mais la seule chose qui l’ait obsédé, ce fut l’exploration des motivations de créer. Qu’il se soit tourné vers Dieu, Freud ou le rapport sadomasochiste de la victime jouissant de sa souffrance, il n’a jamais cessé de travailler la même chose. Un film n’est qu’un film, c’est-à-dire des images organisées. De son œuvre qui règne sur cinq décennies, on peut affirmer qu’elle ne doit rien au roman ni au théâtre. On pourrait évoquer la peinture et la musique, à condition d’associer ces deux arts : peindre la musique, ou mettre la peinture en musique.

ON SET – Alfred Hitchcock et Claude Jade – TOPAZ (L’Étau, 1969)

Son apport pour les cinéastes d’aujourd’hui se résume essentiellement en la preuve que le cinéma est un art spécifique. Sa méthode peut aider. Un cinéaste en difficulté peut s’interroger : « Comment Hitchcock aurait-il tourné ça ? » S’il connaît bien cette œuvre, il trouvera une réponse et ne fera que de la copie. Le style, c’est autre chose. Hitchcock est un des plus grands stylistes du Septième Art. Mais il n’est pas que cela…

ON SET – Alfred Hitchcock – FRENZY (1972) avec Jon Finch, Barry Foster et Barbara Leigh-Hunt. C’est son dernier film d’Hitchcock tourné en Angleterre.

Son interrogation sur la mort et l’univers peut évoquer celle des philosophes allemands. Il rejoint leur pessimisme. Il suffit de gratter l’humour qu’il s’acharne à y jeter comme de l’huile sur le feu. De plus, ce catholique n’a rien d’un humaniste. Son goût pour l’ésotérisme et l’abstraction cache un mépris pour l’être humain. Il en connaît le comportement et la faiblesse. Son mépris pour la politique vient de là.

ALFRED HITCHCOCK

S’il insiste sur la formation de couples, c’est pour aiguiser un peu plus la fonction animale de l’homme et son impuissance à accéder à la connaissance. L’ironie et le jeu sont là pour masquer ce qui est imparable et terrible dans des films comme The Manxman, I Confess, Vertigo ou Marnie.

ALFRED HITCHCOCK

Profondément, Hitchcock s’estimait au-delà des êtres humains. Il voulait créer, à l’égal du Dieu qu’on lui fit respecter dans son enfance. Mais créer comme Dieu a créé, c’est aussi tuer son père pour avoir la place libre. C’est aussi tuer Dieu pour devenir Dieu, tuer l’homme pour prendre sa place. Ces trois tentations hantent ses films et il a bien saisi que le meurtre et le sexe sont liés dans l’inconscient. Le sexe ne s’excuse en christianisme que par la résultante de créer enfant. Hitchcock travaillait pour détruire, pour toucher le néant et le vide. Ce désir de destruction se lit dans le moindre raccord, éclairage, geste ou mouvement de caméra de ses films. On y empoisonne, strangule, poignarde, viole et fait l’amour. Peut-être qu’il porte une conscience d’ethnologue juste habile à connaître les mécanismes du cerveau humain pour se protéger, creuser plus loin, et les utiliser pour parfaire son œuvre.

ALFRED HITCHCOCK

Le cabotinage qui entourait ses apparitions ne contredit pas cette hypothèse. C’est un masque, un vecteur, un truc pour qu’on le laisse faire comme il veut… Tous les acteurs qui travaillèrent pour lui savent qu’ils n’avaient pas plusieurs possibilités d’interpréter une scène ; il n’yen avait qu’une.. celle que voulait Hitchcock. Quand à l’humour, Chris Marker disait que c’était la politesse du désespoir…

Alfred Hitchcock – FAMILY PLOT (Complot de famille, 1976)

Hitchcock était-il un homme désespéré ? Dès son premier film, il fut considéré comme un maître et, s’il eut des moments de découragement, il pouvait dire qu’il avait réussi sa carrière et sa vie. Est-ce aussi certain ? Ce goût pour l’ésotérisme, l’intérêt réel qu’il prenait pour les travaux de Jean Douchet ce propos montrent combien il savait qu’il y avait peut-être un chemin inconnu pour accéder à une plus pleine connaissance.

Alfred Hitchcock et Alma Reville dans les années 1970

Enfin, il est certain que cet homme s’était fabriqué un personnage. Ses acteurs étaient des stars dont le sex-appeal est indubitable : Cary Grant, Rod Taylor, James Stewart… Lui, il était gros depuis l’enfance. Il s’était senti laid n’a connu qu’une femme et s’en disait heureux… Seul son travail l’intéressait et il ne vivait que par procuration. investissait tout dans ce travail et y cherchait une réponse à ses propres angoisses, ses doutes et ses pulsions de mort. A la fin de son existence, il était devenu un mythe. Il n’a, donc plus qu’à mourir. Sa femme, Alma, mourut deux ans plus tard. D’outre-tombe, il continue à régner sur l’inconscient collectif car il est le seul cinéaste à avoir filmé les méandres de la mort à travers des histoires incroyables qui accrochent le  spectateur de la première à la dernière image. Mais quoi qu’écriront les futurs exégètes, quoi qu’aient approfondi les critiques d’hier, le cinéma d’Hitchcock est surtout l’expression d’ un risque maximal : si la connaissance c’était le néant ?… Alors, le jeu avec le vide, cette peur, ce vertige, cet acte sexuel détourné qu’est la création, ne serait-ce pas la raison qui explique l’implacable fascination qu’exerce les images que cet homme a créées ? [Noël Simsolo – Anthologie du cinéma n°110 – Alfred Hitchcock – L’Avant-Scène (1982)]

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ALFRED HITCHCOCK : Expérimentations (période 1945 – 1954)
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Les films d’Hitchcock sur Mon Cinéma à Moi

THE LODGER – Alfred Hitchcock (1927)
THE 39 STEPS – Alfred Hitchcock (1935)
SABOTAGE – Alfred Hitchcock (1936)
THE LADY VANISHES– Alfred Hitchcock (1938)
JAMAICA INN – Alfred Hitchcock (1939)
REBECCA – Alfred Hitchcock (1940)
SHADOW OF A DOUBT (L’ombre d’un doute) – Alfred Hitchcock (1943)
NOTORIOUS – Alfred Hitchcock (1946)
THE PARADINE CASE (Le Procès Paradine) – Alfred Hitchcock (1947)
STRANGERS ON A TRAIN– Alfred Hitchcock (1951)
DIAL M FOR MURDER (Le crime était presque parfait) – Alfred Hitchcock (1954)
REAR WINDOW (Fenêtre sur cour) – Alfred Hitchcock (1954)
TO CATCH A THIEF – Alfred Hitchcock (1955)
VERTIGO – Alfred Hitchcock (1958)
NORTH BY NORTHWEST (La Mort aux trousses) – Alfred Hitchcock (1959)
TORN CURTAIN (Le Rideau déchiré) – Alfred Hitchcock (1966)

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