SHADOW OF A DOUBT – Alfred Hitchcock (1943)

Tourné en 1942 alors que les États-Unis entrent en guerre, Shadow of a doubt (L’Ombre d’un doute) est une œuvre magistrale, qui marquera durablement l’histoire du cinéma. C’est un film charnière entre l’expressionnisme dont il s’inspire et le film noir dont il marque le genre, entre la période anglaise du réalisateur et sa période américaine, qui débute véritablement avec lui. Réflexion sur le mal, Shadow of a doubt comptait parmi les films préférés d’Alfred Hitchcock.

SHADOW OF A DOUBT (L’Ombre d’un doute) – Alfred Hitchcock (1943), Joseph Cotten,Teresa Wright, Macdonald Carey, Hume Cronyn

Depuis Rebecca (1940), Alfred Hitchcock était lié au producteur David 0. Selznick. Mais Selznick était un homme d’argent autant qu’un homme d’action, qui avait pour habitude de louer ses acteurs et réalisateurs autant qu’il les utilisait pour lui-même. Les deux hommes reçurent une proposition de Jack Skirball, ancien associé de Franck Lloyd à Universal, qui proposait 150 000 dollars à Selznick pour s’octroyer les services d’Hitchcock pendant dix-huit semaines. Un tiers de la somme devait être attribué au réalisateur, les deux tiers restants revenant à Selznick, qui devint ainsi le plus fortuné des producteurs inactifs !
La proposition devait être acceptée dès qu’un projet de film aurait vu le jour. Or, le 5 mai 1942, Alfred Hitchcock rencontra Gordon McDonell, qui lui soumit une histoire intitulée « Oncle Charlie ». Le réalisateur sembla emballé et les choses ne traînèrent pas. Le 6 mai, il présenta le projet à Skirball. Dès le lendemain, le contrat était signé entre Skirball et Selznick. Le projet était lancé.

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Rapidement, Hitchcock chercha un scénariste. Pour son premier film réellement américain, le réalisateur remodela largement la composition de son équipe. La rupture avec Charles Bennet, son scénariste et collaborateur entre 1934 et 1940, est exemplaire à cet égard. Pour Shadow of a doubt, Hitchcock avait besoin d’un scénariste réellement américain. Thornton Wilder, lauréat du prix Pulitzer dont Hitchcock avait particulièrement apprécié la pièce « Our Town », fut contacté. Ensemble, ils mirent au point un scénario cohérent d’après l’histoire juste esquissée de McDonell.
Hitchcock met en scène le film alors même que sa mère est en train de mourir en Angleterre, et ce n’est pas une coïncidence si la mère de famille de Shadow of the doubt porte le même prénom que la mère d’Alfred Hitchcock : Emma. Les prénoms ont d’ailleurs ici une importance particulière. La jeune Charlie et son oncle se prénomment en effet pareillement, et cette dualité est le symbole même de la symétrie sur laquelle est construit le film. Charlie et son oncle semblent liés par une mystérieuse télépathie – « Le même sang coule dans nos veines », dit l’oncle à sa nièce, ajoutant : «Nous ne sommes pas seulement un oncle et une nièce. Nous sommes comme des jumeaux» – comme s’ils n’étaient que les deux faces opposées d’un même visage. Charlie incarnerait le mal, sa nièce le bien…
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Une atmosphère familiale

En quelques mois, l’essentiel de la pré-production fut achevé. En mai et en juin, Wilder et Hitchcock adaptèrent le scénario. Après le départ de Wilder sous les drapeaux, Sally Benson et Alma Hitchcock terminèrent les dialogues et peaufinèrent l’ensemble. Le 10 août, le tournage pouvait commencer. Dans le même temps, Alfred Hitchcock avait effectué les repérages. La petite ville californienne de Santa Rosa allait devenir le théâtre du nouveau drame hitchcockien. Elle offrait plusieurs avantages. Tout d’abord, elle avait un aspect « typiquement américain », de cette Amérique profonde et tranquille, loin des grandes villes névrosées, sans pour autant être exempte d’un certain modernisme (lui aussi très américain), et sans non plus donner l’impression d’une ville rurale ou agricole. Le second avantage, plus prosaïque, résidait dans le fait que Santa Rosa était située au beau milieu de vignobles, aspect motivant pour Hitchcock, grand amateur de bonne chère et de bons vins. La qualité des vins californiens contribua à la réussite de Shadow of a doubt.

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Plus généralement, l’accueillante petite ville eut un impact positif sur le tournage. Le fait que l’équipe technique, les acteurs et les proches soient réunis pendant plusieurs semaines, afin de tourner en décors réels, donna au tournage une ambiance festive et conviviale qui ne pouvait que favoriser la réussite et la qualité du film. Teresa Wright le confirma plus tard : « Alma, la femme d’Hitchcock, était présente, ainsi que sa fille Patricia et la femme de Joseph Cotten. C’était une atmosphère très familiale. En extérieurs, on est plus proches les uns des autres qu’en studio, où l’on vient de chez soi pour travailler. Tout cela convenait bien au film. Un film dépend beaucoup de ce qui se passe dans les coulisses. »

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Hollywood à Santa Rosa

Santa Rosa ressemblait d’autant plus à un havre de paix que la situation internationale était grave. Depuis décembre 1941, les États-Unis étaient entrés en guerre et prenaient une part active à la Seconde Guerre mondiale. Et même si Hitchcock évita de dater trop visiblement son film, ce contexte de guerre apparaît sur les affiches pour les War Bonds (les bons du trésor pour l’effort de guerre) qui ornent les murs de la banque (extrait n°4). Par ailleurs, plusieurs soldats figurent dans les plans de rues de Santa Rosa, et ils sont particulièrement nombreux dans le bar infernal où l’oncle Charlie entraîne sa nièce. Si les Américains de Santa Rosa participèrent à l’effort de guerre, ils prirent également une large part à l’effort du tournage !

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Un reporter de Los Angeles dépêché sur place pour suivre le travail d’Hitchcock en témoigna : « La plupart des résidents ont été réquisitionnés. Deux prêtres, plusieurs avocats et un banquier connu se sont distingués dans de petits rôles. Tout Santa Rosa s’est mobilisé pour les heures supplémentaires…» De nombreux habitants de la ville firent ainsi leurs premières armes derrière la caméra, même s’il s’agissait essentiellement de figuration. L’opération était d’autant plus intéressante que les règles d’embauche hollywoodiennes ne s’appliquant que dans un rayon d’environ cinq cents kilomètres autour des studios d’Hollywood, et donc pas à Santa Rosa, les figurants furent payés au tarif de cinq dollars par jour.

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Deux jeunes filles de Santa Rosa purent cependant tenir des rôles plus importants. Edna May Wonacott, la fille d’un épicier local (Hitchcock était lui-même fils d’épicier), incarna avec talent la jeune sœur de la nièce Charlie. Et Estelle Jewell répondait à merveille au personnage de Catherine, l’amie faire-valoir de Charlie. Plus généralement, les habitants de Santa Rosa, peut-être impressionnés de voir débarquer chez eux tout Hollywood, se mirent au service d’Hitchcock et de son équipe. Au point que, lorsque l’opérateur demandait le silence, c’est toute la ville qui se trouvait plongée dans un calme soudain !

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Chef d’orchestre

La situation n’était pas seulement inédite pour Santa Rosa. Elle l’était également pour Hitchcock.Shadow of the doubt  constituait le premier film que le réalisateur tournait en temps de guerre. Les lois hollywoodiennes s’en trouvaient changées. La commission des productions de guerre venait en effet de poser la limite de cinq mille dollars pour la construction de décors utilisant des matériaux neufs.
Hitchcock, qui avait la réputation d’être plutôt dépensier dans ce domaine (un communiqué de presse affirmait qu’il avait « détourné les eaux du Colorado» pour réaliser l’averse torrentielle de Foreign correspondent (Correspondant 17), dut s’adapter. Et cette limitation des dépenses attribuées aux décors ne fut pas étrangère au fait que Shadow of a doubt ait été tourné en grande partie en décors naturels.

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À la mi-septembre 1942, le tournage à Santa Rosa était terminé. Restaient à réaliser les prises en studio, à Hollywood. Tout comme pour les prises extérieures, Hitchcock fit preuve de la plus grande méticulosité, témoignant de sa maîtrise de la structure du film avant même que celui-ci ne soit tourné, ainsi que Teresa Wright en témoigna : « Si un autre réalisateur avait demandé à un acteur de poser sa tasse de thé, on en serait resté là. Mais avec Hitchcock, il y avait toujours une raison. Si un acteur devait pianoter sur une table, ce ne devait pas être n’importe comment, mais selon un rythme bien précis, comme le refrain d’une chanson. Que quelqu’un marche, froisse un papier ou se mette à siffler ; qu’il y ait des chants d’oiseaux ou un bruit extérieur, tout était parfaitement orchestré par lui. Il notait les effets sonores vraiment comme un musicien écrit pour les instruments. »

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Hitchcock et son double

Maître absolu de son art, Hitchcock pouvait mener son public où il voulait. Il ne s’en priva pas en réalisant Shadow of a doubt. Après nous avoir montré la fuite miraculeuse et mystérieuse de l’oncle Charlie, le réalisateur le transporte dans la petite ville tranquille de Santa Rosa. Il s’agit d’endormir la méfiance du public, en le plongeant dans ce qui ressemble à « une comédie de mœurs dans une petite ville ». L’art du rythme hitchcockien se révèle dans le crescendo qui fait basculer progressivement une gentille histoire de l’Amérique profonde, sorte d’idylle familiale, vers un drame terrifiant. Ce début était nécessaire. L’innocente vie familiale des Newton devait être soulignée pour qu’apparaisse plus fortement le contraste avec le mal qu’incarne l’oncle Charlie.
Comme l’écrit le biographe Donald Spoto, « les meurtres ont lieu avant le début de l’histoire, et l’atmosphère est très civilisée, très jolie et ordinaire. C’est pourquoi le film donne froid dans le dos : le méchant est un gentleman, beau garçon, bien mis et mielleux ; sa famille est aussi américaine que l’apple-pie». Placé dans les milieux mafieux de Chicago, l’oncle Charlie n’aurait pas été aussi inquiétant qu’il l’est au sein de sa famille, à Santa Rosa.

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Toutefois, l’innocence des habitants de la petite ville va bientôt s’avérer être de façade. Le mal qu’incarne l’oncle Charlie n’est-il pas en chacun de nous ? À commencer par la nièce, qui est comme le reflet inversé de son oncle, son double (elle porte le même prénom), et qui, au fur et à mesure qu’elle découvre la vérité sur lui, se révèle capable de devenir aussi maléfique que lui, au point de finir par le menacer : « Pars ou je te tuerai moi-même. Voilà l’effet que tu me fais ! »  Pour elle, la venue de l’oncle Charlie se transforme en une expérience initiatique. Avec lui, elle découvre la nature humaine, en même temps qu’elle passe du statut de jeune fille à celui de femme, finissant au bras de l’inspecteur de police.

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Charlie Newton est la seule à comprendre vraiment ce qui se passe, et un article de journal résuma avec justesse : « Même avec un personnage aussi dramatique qu’un meurtrier dans leur sein, (les membres de la famille) continuent leur train-train quotidien, avec leur manque habituel d’attention les uns envers les autres et leurs chassés croisés d’émotions pas trop profondes. »
Santa Rosa ne veut pas voir la réalité en face, et la ville finit par enterrer comme un héros le meurtrier Charlie. Ironie tout hitchcockienne : la jeune Charlie et son ami inspecteur ; les seuls à connaître la vérité, jurent de ne rien révéler. Ils refusent de réveiller la petite ville de sa douce torpeur.

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L’ombre du diable

L’oncle Charlie est diabolique. Les références visuelles le soulignent sans cesse. On le découvre allongé sur un lit rideaux tirés, sorte de Dracula attendant la pénombre pour sortir. Son envolée mystérieuse quand il est suivi par les policiers, comme la couchette dans laquelle il voyage, ou la fumée noire qui s’échappe du train… tous ces détails évoquent le personnage des films fantastiques expressionnistes allemands. L’image elle-même, avec les cadrages renversés où les murs fuient en diagonale, renforce cet expressionnisme.
Tel un vampire, l’oncle Charlie répand le mal comme une contagion. Toute la famille semble atteinte par la maladie. Même le père développe l’art de supprimer son prochain au cours de ses interminables discussions avec Herbie. Leur ignorance elle-même est un vecteur supplémentaire qui aggrave le mal, par exemple lorsqu’ils demandent à Charlie de faire une conférence au Club Féminin, ce qui revient à introduire le loup dans la bergerie.

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Mais si l’oncle Charlie incarne le mal, Hitchcock ne tombe pas pour autant dans le manichéisme. Le bien et le mal se répondent se croisent et s’entremêlent. Le mélange est souligné par de nombreuses scènes croisées. Comme l’a remarqué le cinéaste François Truffaut, Shadow of a doubt est construit sur le chiffre deux. À Charlie allongé répond la nièce allongée ; les deux vont envoyer un télégramme; deux détectives enquêtent sur deux suspects ; le film compte deux scènes d’église, deux scènes de garage, deux scènes de repas, deux tentatives de meurtre, etc.
Ces croisements ont pour effet de répandre une certaine confusion. Rien n’est tout blanc et rien n’est tout noir semble nous dire Hitchcock, tout en insistant sur la nécessité de rester lucide. À cause de son aveuglement, la petite ville de Santa Rosa n’a pas su reconnaître l’oncle Charlie pour ce qu’il était. Or, pour combattre efficacement le mal, il faut le connaître. À la fin du film, Hitchcock fait dire à l’inspecteur de police: « Le monde a besoin d’être guidé, il est un peu fou de temps à autre. » Cette idée avait d’autant plus de force à l’époque qu’elle était exprimée au moment où les États-Unis entraient en guerre contre le nazisme.

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Les événements qui se déroulent depuis la première rencontre entre l’oncle et la nièce jusqu’à leur confrontation finale sont mis en scène par Alfred Hitchcock de manière non spectaculaire, mais avec une subtilité sans pareille. C’est la raison pour laquelle Shadow of a doubt est davantage une minutieuse étude de mœurs d’une famille de province qu’un thriller classique. Plus encore : avec sa sixième production américaine, le réalisateur, anglais de naissance, s’aventure sur un terrain glissant du 7e art : la représentation kaléidoscopique d’une petite ville typiquement américaine. Malgré son sujet inédit, le réalisateur citera souvent Shadow of a doubt comme son film préféré (« Ce qu’il a le plus apprécié dans ce film, c’est l’idée de laisser entrer le danger dans une petite ville de province » comme le révélera sa fille Pat Hitchcock O’Connell dans une interview). Par souci d’authenticité, il renonce en grande partie, lors de la production du film, aux tournages en studio, Le tournage eut lieu à Santa Rosa, une jolie petite ville ensoleillée de Californie, présentée au début par Hitchcock comme un cliché idyllique mais qui, au fil de l’action, sombre dans la désolation et la déchéance morale avec, au centre de cette désagrégation, les rapports entre l’oncle et la nièce. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

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Le prénom qu’ils ont en commun indique que Charlie et Charlie possèdent des affinités même si, au premier abord, ils semblent totalement différents : elle est une jeune femme naïve, lui, un gentleman éloquent et aux belles manières. Pourtant ils ont bien une chose en commun : ils méprisent tous deux la routine et la médiocrité, attendant plus de la vie que celle-ci ne peut leur offrir. Et c’est uniquement grâce à cette affinité que Charlie pourra découvrir le secret de son oncle.
« Ce n’est pas bon d’en savoir trop, Charlie », lance l’oncle Charlie à sa nièce. Mais la jeune fille n’a pas la moindre chance de préserver son innocence et sa naïveté – trop forte et trop fascinante est en effet la personnalité de son oncle, trop puissant l’espoir que celui-ci la délivre du train-train et la monotonie de son existence dans la petite ville de province. Cotten donne à l’homme adulé par sa nièce les traits d’un scélérat merveilleusement insouciant et légèrement arrogant – pour beaucoup, il est encore plus radical que Hitchcock lui-même. Bien que ce dernier lui réserve des scènes où il se montre aimable et sympathique, Cotten n’a rien du charme enfantin d’un Robert Walker dans Strangers on a Train (L’Inconnu du Nord-Express, 1951) ou de la gentillesse presque émouvante d’un Anthony Perkins dans Psychose (1960). Il campe un tueur en série sans cœur et sans scrupule qui masque sa brutalité sous les dehors d’un homme du monde. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]

SHADOW OF A DOUBT (1943),Alfred Hitchcock apparaît de dos, jouant aux cartes avec un médecin et son épouse. Cette apparition est, comme souvent, prétexte à une touche d’humour. Le médecin remarque qu’il n’a pas l’air très bien avant que la caméra nous dévoile son jeu… constitué d’une suite complète à pique – un autre symbole du mal.

S’inspirant de l’histoire authentique de Earle Leonard Nelson, Hitchcock s’est particulièrement attaché à décrire l’atmosphère d’une petite ville de province américaine. Il n’a jamais caché ce que le scénario devait à ce titre à Thornton Wilder, l’auteur de « Our Town ». On peut également penser que le rôle de Sally Benson, dont Vincente Minnelli portera à l’écran les Kensington Stories dans Meet Me in St. Louis, a été important. À l’opposé du petit monde paisible de Santa Rosa, Charlie Oakley incarne un homme qui a beaucoup vécu, beaucoup voyagé, un homme qui laisse éclater sa haine et son dégoût pour ces veuves dont il précipite le trépas. Interrogé sur ce qu’il pensait du personnage, Hitchcock reconnaissait : « C’est un assassin idéaliste. Il fait partie de ces tueurs qui sentent en eux une mission de destruction. Peut-être les veuves méritaient-elles ce qui leur est arrivé, mais ça n’était pas son boulot de le faire. Un jugement moral est porté dans le film, n’est-ce pas, puisque Cotten est détruit à la fin, même accidentellement, par sa nièce ? Cela revient à dire que tous les méchants ne sont pas noirs et que tous les héros ne sont pas blancs. Il y a des gris partout. L’oncle Charlie aimait beaucoup sa nièce mais toutefois pas autant qu’elle l’aimait. Mais elle a dû le détruire car n’oublions pas qu’Oscar Wilde a dit : « On tue ce que l’on aime » ». Ayant découvert le secret de cet oncle chéri et criminel, la jeune Charlie a causé le drame, un transfert ayant soudain eu lieu entre les deux personnages. (…) En provoquant la mort de son oncle, la jeune Charlie devient, comme lui, responsable d’une tragédie. La jeune fille idéaliste de Santa Rosa appartient désormais à un autre monde, celui où son oncle régnait en maître… La mort de Charlie, happé par un train, hantera sans doute la jeune femme toute sa vie. [Le film noir – Patrick Brion – Editions de la La Martinière -2004]

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Les extraits


Générique  – Le générique se déroule sur fond de danseurs de la Belle Époque valsant sur l’air de La Veuve joyeuse. Cette séquence (tournée par Hitchcock) évoque un temps ancien, un âge d’or, un passé mythique : elle donne une première clé pour comprendre le personnage de l’oncle Charlie.
Traqué – En longeant un pont (élément de transition hitchcockien), la caméra dévoile le paysage miteux d’une ville de l’Est des États-Unis. Charlie est allongé sur son lit. Sa logeuse lui apprend que deux hommes le cherchent. Il sort et leur échappe. Il télégraphie son arrivée à sa famille de Californie.
Santa Rosa – On découvre Santa Rosa et la maison des Newton. Sur son lit, la nièce Charlie (dans la même position que son oncle au chapitre précédent) s’ennuie. Alors qu’elle s’apprête à télégraphier à son oncle pour lui demander de venir, il annonce son arrivée. L’aurait-il entendue par télépathie ?


Un train d’enfer – Au sourire de la jeune Charlie a succédé l’image menaçante du train qui amène l’oncle, lequel s’est dit très malade au contrôleur. Dès son arrivée à la gare, il abandonne sa canne pour se précipiter dans les bras de sa nièce. À partir de ce moment, on sait qu’il ment. Le doute s’installe.
Questionné par Truffaut, Hitchcock reconnaissait que la fumée noire s’échappant du train lorsqu’il entre en gare au début du film devait évoquer « le diable qui entre en ville ». Le moteur de la locomotive avait été trafiqué pour produire un nuage de fumée particulièrement sombre et épais. Par un heureux hasard, la position du soleil au moment du tournage créa en outre une ombre menaçante au fur et à mesure que le nuage passait au-dessus du quai lors de l’entrée en gare du train.
Les retrouvailles – Le dîner scelle des retrouvailles familiales. Les cadeaux de Charlie alimentent le doute : la bague (qui évoque un mariage symbolique entre la nièce et l’oncle) porte des initiales gravées. La pelisse est typique de l’humour d’Hitchcock : c’est une double dépouille, celle d’un animal et… d’une veuve !


Maison de papier – L’oncle Charlie lit le journal. Un article le dérange. Il construit une maison avec le journal que le père n’a pas encore lu, afin de déchirer l’article. Cet événement suscite la curiosité de sa nièce, qui lui demande des explications, provoquant une réaction violente de sa part.
Une famille typique – Au matin, l’oncle Charlie est réveillé par sa sœur qui lui apprend que toute la ville s’intéresse déjà à lui. En particulier, deux hommes d’un institut de sondage veulent enquêter sur la famille Newton, qui représenterait selon eux une famille américaine typique.


A la banque – L’oncle Charlie se rend avec sa nièce à la banque où travaille Joseph Newton. Il affirme vouloir s’installer en Californie et dépose une forte somme d’argent en liquide. L’arrivée de deux femmes donne lieu à une scène de séduction entre l’oncle et une veuve.
L’enquête – De retour chez eux, l’oncle et la nièce rencontrent les deux enquêteurs, qui posent surtout des questions sur l’oncle Charlie et tentent de le photographier, avant de devoir sur son insistance lui donner la pellicule. La nièce accepte de passer la soirée avec un des enquêteurs.


Flirt policier – La soirée de la jeune Charlie avec l’enquêteur prend une tournure amoureuse. La galanterie cède la place au mystère quand Charlie découvre qu’elle a un policier en face d’elle. Il lui avoue qu’il enquête sur son oncle, à la recherche d’un tueur de veuves.
Charlie dans la bibliothèque – De plus en plus suspicieuse, la jeune Charlie va à la bibliothèque pour retrouver l’article de journal déchiré. Le lendemain, au dîner, l’oncle tient un discours terrible sur les veuves « puant le fric ». Mais c’est sur le dialogue entre son père et Herbie que la jeune Charlie réagit et quitte la table.
La course vers la bibliothèque (un vieux bâtiment à l’allure inquiétante), qui ferme à 21 h, crée une tension très hitchcockienne. Le suspense prend fin avec un superbe enchaînement sur le titre de l’article, dont la lecture se déroule sous nos yeux. La caméra recule ensuite doucement, laissant Charlie seule dans un espace vide. Le plan suivant montre l’oncle le lendemain matin, lisant lui aussi le journal.


Au bar – L’oncle comprend que sa nièce est au courant de ses forfaits. Il l’entraîne dans un bar. Là, il lui affirme que « le monde est une porcherie» et qu’elle ne connaît rien. La jeune femme accepte de ne pas parler (pour ne pas accabler sa mère), mais lui demande de partir.
La scène du bar fonctionne comme une descente aux enfers. La jeune Charlie n’est jamais entrée dans un endroit pareil, bruyant et enfumé. Une fois attablés, elle dépose devant elle la bague offerte par l’oncle pour la lui rendre.
Affaire classée – Les inspecteurs continuent à mener leur enquête sur l’assassin des veuves, et proposent à la jeune Charlie de faire partir son oncle pour qu’ils n’aient pas à l’arrêter à Santa Rosa. On apprend bientôt que l’autre suspect s’est tué en fuyant la police. L’affaire semble classée.
Les rapports entre l’oncle Charlie et sa nièce sont ambigus et teintés d’une ambiance incestueuse. L’oncle a épousé symboliquement sa nièce en lui passant la bague au doigt. À plusieurs reprises, il lui prend la main, la joue, le bras ou le visage dans un geste violent, mais non exempt d’érotisme. À ce sujet, le journaliste Bruno Villien, auteur d’un livre sur Hitchcock, a pu à juste titre parler de « l’érotisme morbide des deux Charlie ».


Accidents – À deux reprises, la jeune Charlie est victime d’un accident, provoqué à chaque fois par son oncle. Elle retrouve la bague que son oncle a cachée, car elle peut l’accuser. S’en rendant compte, l’oncle Charlie annonce aux personnalités réunies chez les Newton qu’il part le lendemain.
Le premier accident de la jeune Charlie se produit dans l’escalier extérieur de la maison des Newton, dont une marche a manifestement été sabotée. De fait, la maison compte plusieurs escaliers qui jouent un rôle important dans Shadow of a doubt. On les retrouve d’ailleurs savamment utilisés dans de nombreux films d’Hitchcock. Ces escaliers sont prétextes à des plongées et des contre-plongées éloquentes ; leurs barreaux évoquent à la fois la prison et la cage, la protection et le danger.


Le départ – Les Newton accompagnent l’oncle à la gare pour son départ. Il retient sa nièce au dernier moment, l’empêchant de quitter le train qui démarre. Puis, il tente de la pousser sur la voie, mais la situation se renverse, et c’est lui qui tombe sous les roues d’un train arrivant en sens inverse.
Santa Rosa perd un fils – La valse qui revient de manière récurrente sert de transition vers l’enterrement qui réunit tout Santa Rosa rendant hommage au grand homme. Seuls Charlie et l’inspecteur connaissent la vérité, qu’ils entendent garder pour eux. Leurs voix et celle du prêtre se superposent.
Générique de fin – Le générique de fin est composé de deux tableaux présentant les acteurs. Symboliquement, ils se succèdent devant une prise de vue extérieure de l’église, montrant l’écoulement paisible du quotidien, avec le passage de quelques voitures et passants.

Fiche technique du film
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