LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938)

Deux ans après leur première collaboration pour Les Bas-fonds, Gabin et Renoir se retrouvent pour porter à l’écran le roman d’Émile Zola. À la fois drame social et romance tragique, La Bête humaine s’avérera l’un des chefs-d’œuvre de l’immédiat avant-guerre. 

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

À tous points de vue, la sortie en 1938 de La Bête humaine, film de Jean Renoir interprété par Jean Gabin, représente un coup de tonnerre dans le ciel relativement paisible du cinéma français. Là où d’autres réalisent des romances légères destinées à divertir les foules sans trop les bousculer, Renoir décide d’adapter l’un des romans les plus violents d’Émile Zola. Et son intention n’est pas du tout d’en édulcorer l’intrigue, en jouant sur la distance qu’amène naturellement une reconstitution historique. Le cinéaste choisit au contraire d’actualiser l’histoire, et de l’ancrer dans un contexte non seulement réaliste, mais populaire, afin que le spectateur puisse s’identifier aux drames vécus par les personnages. [Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

C’est en cela que le jeu de Gabin va convenir à merveille à La Bête humaine, accentuant encore la sobriété habituelle de son interprétation, l’acteur va camper dans le film un Lantier « plus vrai que nature  », créant sur le public un effet saisissant. De même, la conception très moderne qu’a Gabin de son métier lui fait accepter, malgré son statut de star, de prendre des risques non seulement en termes d’image (son personnage ici n’a rien du héros romantique en vogue à l’époque), mais même en termes de sécurité : le fait de tourner dans une locomotive en marche demande à la fois une grande souplesse dans la technique d’acteur, et un vrai courage sur le plan physique… C’est assurément cette audace de Gabin, et tout ce qu’elle a permis à Renoir en matière de réalisation, qui a contribué à faire de La bête humaine un tel chef-d’œuvre. [Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Alors qu’il vient tout juste de célébrer dans La Marseillaise l’hymne né de la Révolution de 1789, le cinéaste Jean Renoir s’attaque en 1938 à un autre « monument » en adaptant La Bête humaine, fleuron du roman français. Renoir admire depuis longtemps le cycle consacré par Zola à la famille des Rougon-Macquart : l’intrigue de La Bête humaine est centrée sur la figure du cheminot Jacques Lantier, fils de Gervaise, l’héroïne malheureuse de L’Assommoir, et frère d’Etienne Lantier, dont la vie est décrite dans Germinal. Mêlant une description minutieuse du monde ouvrier à un regard plein d’humanité, l’œuvre de Zola rejoint parfaitement les idéaux progressistes du réalisateur, tout comme les aspirations soulevées deux ans plus tôt par le Front populaire. [Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Pour autant, Renoir ne respecte pas à la lettre l’intrigue touffue du roman : non seulement il la recentre sur le personnage de Jacques, mais il lui fait subir des changements. Ainsi, ce n’est plus de l’extérieur du convoi que Jacques aperçoit le meurtre initial, mais dans le train lui-même, étant ainsi déjà « embarqué » dans l’affaire ; et Renoir n’hésite pas à créer de toutes pièces la scène du bal des cheminots. Des modifications qui feront déclarer au grand critique André Bazin : « Dans l’ensemble, Renoir a simplifié et dramatisé judicieusement le récit à partir des normes du cinéma, et le résultat est meilleur que le roman »[Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Fidèle à la fois à l’esprit de Zola et à ses propres conceptions en matière de mise en scène, Renoir décide de tourner La Bête humaine avec un maximum de réalisme. Pour les nombreuses scènes ayant pour décor la locomotive, il refuse notamment d’avoir recours à la technique des transparences, qui consiste à filmer les acteurs devant un écran où défilent des images filmées au préalable (seule la scène finale, trop dangereuse, sera filmée de cette façon). Le réalisateur obtient donc de la SNCF l’autorisation de tourner sur un tronçon de voie ferrée d’une dizaine de kilomètres, et y installe un véritable studio ferroviaire : à la locomotive, qui sert aussi de plateau de tournage, s’ajoutent deux wagons, l’un pour le groupe électrogène nécessaire aux projecteurs, l’autre pour la loge maquillage – du jamais vu ! [Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Mais cette manière de tourner n’est pas sans danger : lors des scènes où le train est lancé à toute allure, Renoir doit à plusieurs reprises agripper son chef-opérateur Curt Courant qui, du fait de son poids plume, manque d’être happé par le vent. Quant à la plateforme installée sur le côté de la locomotive afin d’y fixer la caméra, elle sera un jour arrachée à l’entrée d’un tunnel – le caméraman Claude Renoir, neveu du cinéaste, s’en sortant indemne par miracle… [Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Mais ce n’est évidemment pas par goût de l’exploit que Renoir tient à travailler de manière aussi périlleuse : selon lui, le film gagnera ainsi en force expressive. À sa demande, les acteurs se plongent d’ailleurs dans la réalité de leurs personnages. Aidés par les cheminots du Havre, Jean Gabin et Julien Curette apprennent tous les gestes des mécaniciens, et ce sont vraiment eux qui conduisent la locomotive du film. De son côté, Fernand Ledoux a passé des heures à observer le travail des chefs de gare. [Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Même Simone Simon, star sophistiquée revenue d’Hollywood pour l’occasion, bénéficie de cette atmosphère d’authenticité : dans le rôle de Séverine, elle donnera tort à tous ceux qui déconseillaient à Renoir de l’engager, sous prétexte que son registre se limitait aux comédies légères. Mais, évidemment, la prestation la plus marquante du film l’est celle que livre Gabin. Renoir lui-même la saluera par ces mots : « Être tragique au sens classique du mot, et cela en restant coiffé d’une casquette, vêtu d’un bleu de mécanicien et en parlant comme tout le monde, c’est un tour de force que Gabin a accompli en jouant le rôle de Jacques Lantier dans La Bête humaine »[Collection Gabin – Eric Quéméré – janvier 2006]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Dans La Bête humaine, Renoir assimile Zola et le dépasse par la perspicacité de son analyse sociale. Jamais, peut-être, les mécanismes de classe n’auront été mis à nu avec autant de clarté. Cabuche et Roubaud sont les victimes désignées de deux faits apparemment aléatoires : l’irrespect d’un règlement somme toute bien banal ; la colère d’un homme passionné et sincère. Ces deux faits demeurent inséparables du poids de la hiérarchie et de l’idéologie sociales. Les gens de pouvoir peuvent casser la carrière d’un homme trop respectueux de la loi ; la justice ne se fonde pas sur des « preuves » mais sur les apparences, autrement dit sur la supériorité de nature spontanément accordée à la personne d’un dignitaire contre celle d’un chemineau. [Jean Renoir – Daniel Serceau – Filmo n°12, Edilio (1985)]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

Tout se joue sur le hasard ; c’est le hasard qui fait le « destin ». Il n’est pas surprenant que Lang ait fait un remake de ce film. Un événement fortuit et en apparence dérisoire décide de la vie d’un homme et emporte tout sur son passage. Un mot éveille des passions destructrices. Le bonheur radieux d’un couple, en apparence idyllique, verse dans l’enfer et pour finir dans la mort. L’impossibilité de l’amour, tel est donc le constat de ce film. 1938, le Front populaire est un échec. Renoir inscrit dans une fiction en apparence purement circonstancielle le bilan de quelques années d’espérances désormais révolues. Grandmorin, ce voleur d’âme et de corps, peut subir la « justice populaire » d’un homme blessé dans son orgueil et son besoin de tendresse presque naïf, la classe dominante s’en tire la tête haute. Les victimes deviennent leurs propres bourreaux. Roubaud salit son épouse et se corrompt avec elle ; Séverine entraîne son amant dans cette basse besogne. Le personnage de Jacques Lantier porte à lui seul tout le désastre de ce film : le conducteur hier attaché à sa locomotive comme à une maîtresse se tue de ne pouvoir aimer. [Jean Renoir – Daniel Serceau – Filmo n°12, Edilio (1985)]

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

La mise en scène est d’une constante sobriété. Seuls Le Testament du docteur Cordelier et Le Caporal épinglé retrouveront cette froide maîtrise d’un découpage entièrement soumis aux besoins du discours. Mais Renoir ne perd rien de sa liberté. Son affection pour ses personnages, et leurs vibrations amoureuses, de savantes respirations aux allures de fête donnent à son film cette apparence de pris sur le vif dont Renoir est avec Rossellini le maître incontestable. Un auteur peut alors s’affirmer sur le canevas proposé par un autre. N’est-ce pas le secret de toute adaptation ? [Jean Renoir – Daniel Serceau – Filmo n°12, Edilio (1985)]

L’histoire

Un train roule à toute allure. Jacques Lantier (Jean Gabin), le mécanicien, sert magnifiquement la machine. Il est aidé par son collègue et ami, Pecqueux (Julien Carette). A la gare, une dame se plaint auprès de sous-chef de l’un des voyageurs. Ce monsieur n’a pas respecté le règlement. L’employé, Roubaud (Fernand Ledoux), promet d’intervenir, mais l’homme le menace. Il a d’excellentes relations. Inquiet pour le déroulement de sa carrière, Roubaud demande à sa femme, Séverine (Simone Simon), d’intervenir auprès de son « parrain », Grandmorin, un homme puissant. Séverine est une très jolie jeune femme et Roubaud l’aime à la folie. Séverine rechigne à la tâche mais, devant l’instance de son mari, finit par accepter. Séverine tarde à rentrer. Elle revient prétendant avoir fait de nombreux achats. Elle offre un couteau à son mari. De fil en aiguille, Roubaud découvre la vérité. Elle est la maîtresse de Grandmorin. Roubaud organise un rendez-vous dans un compartiment de chemin de fer entre les deux amants. Il tue son rival sous les yeux de son épouse. Jacques Lantier, qui voyageait dans le même train, ayant pu les apercevoir, il contraint Séverine à lui faire du charme. L’enfer s’installe dans le couple. Roubaud passe ses loisirs au café. Il s’endette. Il « emprunte » l’argent de Grandmorin, dont il avait dérobé le portefeuille pour créer une fausse piste. Séverine devient la maîtresse de Lantier. Celle-ci, peu à peu, tente de le persuader de tuer son mari. Il essaie mais n’y parvient pas. Cabuche (Jean Renoir), un carrier, qui était monté dans le même train que Roubaud et sa femme, est reconnu coupable du crime de Grandmorin. Repris par une crise d’épilepsie, Lantier étrangle Séverine. Désespéré, il se jette hors de son train en marche.

Les extraits

 

Autre adaptation

En 1954, Fritz Lang, cinéaste allemand installé aux États-Unis, décide d’adapter à son tour La Bête humaine, projet pour lequel il va s’inspirer davantage du film de Renoir que du roman original. Lang, qui admire l’œuvre de son confrère français (il a déjà signé avec Scarlet street (La Rue rouge) le remake d’un de ses films, La Chienne) se fait envoyer par la Cinémathèque Française une copie du chef-d’œuvre de Renoir. Même s’il tient à en livrer une version personnelle, Lang conservera malgré tout dans Human Desire (Désirs humains) certaines trouvailles du film de 1938, notamment le fait que héros assiste au meurtre dans le train. Mais le puritanisme du Code Hayes, l’oblige à gommer la dimension sexuelle du film français. Et contrairement à Renoir, Lang aura bien du mal à trouver une compagnie de chemin de fer acceptant de se prêter au tournage, la plupart d’entre elles craignant que le meurtre commis à bord ne nuise à leur image.

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HUMAN DESIRE – Fritz lang (1954) avec Glenn Ford, Gloria Grahame, Broderick Crawford
Mini portrait

Simone Simon est née en 1911, l’actrice grandit sous le ciel de Marseille, avant de « monter » tenter sa chance à Paris. Tout en travaillant comme mannequin, la jeune femme parvient à décrocher de petits rôles au théâtre et au cinéma. Son minois si particulier, qui lui vaut de se voir comparée à un joli pékinois par Colette, la fait bientôt remarquer, et dès 1934, l’actrice tient le haut de l’affiche du Lac aux dames, de Marc Allégret. Désormais célèbre, Simone Simon se voit appelée l’année suivante à Hollywood par la Fox. Elle y tourne quelques films peu mémorables, hormis Seventh Heaven (L’Heure suprême) d’Henry King, avec James Stewart. En 1938, Renoir lui offre le rôle de Séverine dans La Bête humaine, sans savoir que l’actrice rêvait depuis longtemps de l’incarner. La guerre venue, la comédienne repart aux États-Unis, où son meilleur film sera une série B de 1942 devenue un film culte : Cat People (La Féline), de Jacques Tourneur. Rentrée en Europe en 1946, l’actrice se partage entre la France et l’Italie. Après deux collaborations avec le grand Max Ophüls pour La Ronde et Le Plaisir, Simone Simon décide en 1956 de se retirer des écrans. Elle ne fera qu’une exception en 1972 pour La Femme en bleu de Michel Deville, et s’éteindra tranquillement à Paris en février 2005.

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Simone Simon dans LA BÊTE HUMAINE de Jean Renoir (1938)
A voir également…

PÉPÉ LE MOKO – Julien Duvivier (1937) avec Jean Gabin, Mireille Balin, Line Lors, Lucas Gridoux, Fernand Charpin, Marcel Dalio,Fréhel.

LA BANDERA – Julien Duvivier (1935) avec Jean Gabin, Annabella, Robert Le Vigan et Raymond Aimos

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Autour de Pépé le Moko : RÊVES D’EXOTISME

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LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938) avec Jean Gabin, Simone Simon, Fernand Ledoux, Julien Carette

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Alain Doridot dit :

    Merci pour cet article. Toutefois, vous avez écrit systématiquement Julien Duvivier à la place de Jean Renoir sur les photos.

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    1. Merci Alain. Quelle coquille ! C’est corrigé. Laurent

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